Après le succès de la première salve de ressorties l’année dernière, l’œuvre du grand Pagnol revient cet été avec six films dont l’un va vous marquer à vie.
Personne à part Alexander Payne n’avait vu Merlusse de Marcel Pagnol (1935). En effet, au moment de la sortie de son Winter Break, histoire de ce prof bougon d’un pensionnat de la Nouvelle-Angleterre dans les seventies obligé de se coltiner la surveillance d’une poignée de rejetons que les parents n’ont pas récupéré pour les vacances de Noël, les critiques soulignèrent ce scénario original un peu mélo sur les bords mais émouvant. Winter Break a ensuite paradé aux Golden Globes (3 statuettes) et aux Oscars (bredouille). Et toujours personne pour rendre à Pagnol ce qui appartient à Pagnol et donc à ce pauvre... Merlusse. Invité du Festival Il Cinema Ritrovato de Bologne l'année dernière, Alexander Payne l'avait toutefois programmé affirmant cette filiation.
Il faut dire que ce « petit » (1h12) film de 1935, premier scénario écrit pour le cinéma de Marcel Pagnol, ne figurait pas en haut des manuels d’histoire. Preuve que l’œuvre du cinéaste provençal (1895 -1974) reste à (re)découvrir. Celle-ci est en partie recouverte par ses hits : La trilogie marseillaise, Le Schpountz, La femme de boulanger..., et souvent réduite à son pittoresque. Les 40 000 spectateurs qui s’étaient rués l’été dernier dans les cinémas pour r(e)voir une grande partie de cette œuvre restaurée ont pu mesurer la part immense que Pagnol a offerte au cinéma mondial : néo-réaliste avant tout le monde, adepte d’un son direct propre à faire frissonner la « vraie » vie, amoureux du grand air loin de l’enfermement des studios, mais aussi chantre d’un féminisme qui ne disait pas encore son nom (revoir le magnifique Angèle)...
Un œil proéminent
Voilà que débarque la partie 2 de cette rétrospective avec six titres dont le magnifique et tragique diptyque : Manon des sources (1952), Ugolin (1952). En tête de liste figure donc ce Merlusse, suffisamment exceptionnel pour les programmateurs du Festival de Cannes le mettent en avant dans la section Cannes Classics en mai dernier. Cannes où le film d'animation de Sylvain Chomet en hommage à la vie du cinéaste, Marcel et Monsieur Pagnol était également présenté hors compétition.
Merlusse, c’est l’histoire de Blanchard, professeur mal-aimé et débraillé d’un collège marseillais. Alors que se joue son éventuelle promotion qui lui permettrait de partir plus confortablement à la retraite, l’homme à la mine hirsute se voit désigné pour garder les pensionnaires que les familles ne sont pas venues chercher pour le réveillon de Noël. Les gamins se refilent entre eux des anecdotes à propos de ce prof censément violent qui « pue tellement la morue qu’on l’a surnommé Merlusse »...
Ce dernier est peu aidé par son visage effrayant sur lequel semble pendre un œil proéminent, « perdu à la guerre » disent certains pour rehausser malgré tout le prestige du bonhomme. La grossièreté volontaire du maquillage en fait un personnage de dessin animé.
Les premières séquences font se répondre le monde cruel des enfants et celui plus civilisé mais bien plus terrible encore des adultes. Elles dessinent la caricature d’un monstre encore invisible à l’écran que le film va s’employer à humaniser.
Et puisque nous avons introduit le film de Payne en préambule, il convient de démontrer la façon dont le génie d’un Pagnol parvient en quelques images récurrentes à signifier le vide d’une existence frappée du sceau de l'injustice et de la solitude (beauté de ces plans de couloirs dépeuplés du pensionnat semblables à ceux d'une prison), là où l’américain va mettre des plombes à installer un mélo par trop signifiant.
Où se loge la douleur
Marcel Pagnol comme son contemporain Jean Renoir, ausculte la nature humaine évitant toute binarité. Le fameux « tout le monde a ses raisons » ne sert pas tant à dédouaner d’éventuels coupables qu’à chercher dans les tréfonds de l’âme où se loge la douleur de tout un chacun.
Merlusse incarné par un des stars du "système" Pagnol, Henri Poupon (le père flippant d’Angèle, le Napoléon du Schpountz...), est de ces personnages tendres que les apparences ont mal fagotés. Une façon peut-être de les tenir à distance d’une norme qui n’a rien de poétique à offrir. Merlusse redevenu Blanchard n’a agi selon aucun calcul, n’attend rien des autres sinon qu’on lui accorde le droit de na pas être pris pour un jambon. Un homme libre au fond. Courez voir ce film merveilleux. Et si vous y allez avec des enfants c’est encore mieux !
Marcel Pagnol, partie 2 – rétrospective en six films : Merlusse, Cigalon, Naïs, Manon des sources, Ugolin... Sortie le 30 juillet







Commentaires