Porté par un trio d’ados, N121 enferme une dizaine de passagers dans un bus de nuit et suit l’escalade d’une simple incivilité vers le drame. Morade Aïssaoui revient sur la genèse d’un film tendu, immersif et humain.
Dans N121, un simple trajet de bus de banlieue bascule lorsque trois jeunes, embarqués dans leur quotidien, se retrouvent mêlés à une incivilité qui dégénère. Le film, presque intégralement tourné dans un bus, s’impose comme un huis clos nerveux, immersif, où chaque geste peut faire dérailler la situation. Plus qu’un thriller social, N121 explore la mécanique du préjugé et comment une série de micro-réactions peut entraîner un drame.
Pour son premier long-métrage, Morade Aïssaoui choisit une mise en scène épurée, collée aux corps, pensée pour que le spectateur devienne lui-même un passager. Dix ans de maturation, un tournage mené dans l’urgence, un cast de jeunes presque inconnus : Aïssaoui raconte comment il a façonné ce film tendu, intime et profondément ancré dans le réel.
N121 est un projet que vous portez depuis longtemps. Comment est née cette envie de premier long-métrage ?
Morade Aissaoui : Oui, ça fait effectivement dix ans que ce projet existe. On l’a signé à l’époque avec Sandra Karim et Julien Madon. On a pris le temps d’écrire, d’ajuster, parce qu’on savait que ce film devait être millimétré. Et puis c’était difficile à financer : un premier long, un bus qui roule, treize comédiens en permanence dans le champ, et un casting volontairement peu connu. Le succès de Pax Massilia a débloqué les choses, Carjackers a suivi, et N121 a pu partir.
Quand vous dites « millimétré », vous parlez du scénario ?
Oui. Les idées principales étaient déjà là il y a dix ans. Ce qui a évolué, ce sont les nuances : les émotions, les intonations, la trajectoire psychologique de chaque personnage. On voulait quelque chose de réaliste, même si ça reste une fable. Et puis moi j’ai mûri, j’ai compris les contraintes réelles d’un budget. Tout ça a fait évoluer ma mise en scène vers quelque chose de plus contemporain.
Le film est un huis clos. Ca veut dire que vous avez laissé une vraie place aux comédiens dans l’écriture ?
Oui, c’était essentiel. On écrit à quarante ans des dialogues pour des ados de dix-sept : on ne peut pas faire semblant d’être eux. Je leur ai laissé beaucoup de liberté, tant que le sens, les émotions et le sous-texte restaient là.
Pour autant, la mise en scène est très cadrée, et très immersive. Cette immersion, avec une caméra très fluide, était pensée dès le début ?
Pas totalement. Une idée forte est arrivée en cours de route : la caméra devait être un passager. Si les personnages sont dans le bus, la caméra reste dedans ; s’ils en sortent, elle sort. Mais jamais ces allers-retours vers des personnages extérieurs à la scène. On appelait ça, entre nous, « l’effet aquarium ». Je voulais une immersion totale.
Quand vous parlez parles de mise en scène moderne, vous pensez à quoi ?
À la manière d’incarner le propos. Est-ce qu’on pose la caméra ? Est-ce qu’on fait des longs travellings ? Très vite la réponse a été : non. On ne l’a posée que deux fois, dans la première et la dernière scène. Le reste du temps, c’est à l’épaule, entre les sièges, dans des positions impossibles. Un style documentaire, journalistique… mais sans sacrifier l’esthétique cinéma.
C’est-à-dire ?
Je ne voulais pas d’un rendu documentaire brut, plat. Avec Ludovic Zuli, le chef op’, on a composé chaque plan : optiques, lumière, découpage intégral du film. On garde l’impression de caméra embarquée, mais rien n’est improvisé - sauf quelques accidents heureux.
Vous avez tourné en numérique, mais avec un rendu très proche de la pellicule...
Je n’ai jamais eu la chance de tourner en pellicule, mais c'est mon rêve. Ici c’était impossible : trop cher, trop lourd, pas assez flexible. Le tournage s’est fait dans une forme d’urgence collective que la pellicule aurait cassée. Mais aujourd’hui, certaines caméras permettent d’approcher un rendu organique proche de la pellicule. On a choisi une caméra très sensible pour gérer les nuits, et on a complètement retravaillé la lumière du bus pour lui donner un réalisme, mais un réalisme de cinéma : faux néons cassés, zones froides, détails dans les noirs…
Le prologue, dans lequel vous présentez les personnages principaux, est très long. C'est très étonnant dans un film d'action et ça donne une vraie densité à votre trio principal...
Je me suis battu pour ça. On entre vraiment dans le bus à la seizième ou dix-septième minute. Mais pour moi, si on n’aime pas les trois garçons avant d’y entrer, le film ne fonctionne plus. On choisirait un camp, et je ne voulais surtout pas ça.
Et puis je voulais installer le spectateur dans un imaginaire qu’il connaît : la « cité », les codes du film de quartier. C’est volontaire. Je donne à manger du cliché pour mieux m’en éloigner ensuite. Même la musique - un rappeur kazakh totalement inconnu - participe à ça.
On pense à La Haine et aux premiers Spike Lee, mais cette intro justement est plus douce, plus naturaliste.
Oui. Chez Spike Lee ou Kassovitz, il y a une colère frontale. Moi, je viens de Basse-Normandie, d’un petit patelin. Quand je suis arrivé près de Paris, j’ai retrouvé dans la cité des choses très proches d’un village : tout le monde se connaît, s’entraide, se juge aussi très vite… J’ai voulu intégrer cette distance, cette douceur, dans le film. J’ai toujours refusé de juger les autres, parce qu’on m’a beaucoup jugé. Ça crée une forme d’optimisme qui, je crois, infuse le film.
Une autre chose m'a frappée : dans le bus, les personnages ne réagissent jamais comme on s’y attend.
Parce que c’est la vraie vie. On préjuge tous, tout le temps. On voit quelqu’un une seconde, on décide qui il est. Le film joue avec ça : il montre à quel point nos certitudes sont fausses.
N121 est né d’un fait réel, beaucoup moins dramatique, mais qui posait déjà cette question : comment une simple incivilité peut escalader vers quelque chose de grave ? Et comment, dans certaines situations, surtout quand on est racisé ou jeune, l’injustice est presque automatique. J’ai des proches qui ont été menottés en voulant défendre quelqu’un. Ça marque.
Entre les dérives autoritaires des Etats-Unis (avec les meurtres de Minneapolis par exemple) ou la montée de la violence en France, on a la sensation que votre film tombe dans un contexte brûlant.
Oui, même si on n’est pas les États-Unis - et j’espère qu’on ne le deviendra jamais. Mais certaines questions résonnent. J’ai même eu un comédien qui a refusé le film en disant : « Non, c’est trop cliché, ça n’arriverait pas. » Deux semaines plus tard, éclatait l’affaire Nahel. Parfois, la réalité dépasse le cliché.
Synopsis officiel : Oscar, Simon et Aïssa, trois amis d’enfance, vont à Paris pour fêter une bonne nouvelle. Mais dans le bus de nuit qui les ramène chez eux, le N121, un échange entre passagers dégénère et la situation dérape.
De Morade Aissaoui. Avec : Riadh Belaïche, Bakary Diombera, Gaspard Gevin-Hié... Le film est en salles depuis le 4 février.







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