Frederick Wiseman
Meteore Films/ Centre Georges Pompidou

A l’occasion de la rétrospective de son œuvre au Centre Pompidou en 2024, Première avait demandé à Arnaud Desplechin, Alice Diop Arthur Harari, Nicolas Philibert, Claire Simon et Rebecca Zlotowski de nous parler d’un de ses documentaires qui les avait particulièrement marqués, tous disponibles en VOD. Hommage à cet immense réalisateur disparu lundi à 96 ans.

Law and order (1969) par Arnaud Desplechin

Dans ce film qui emprunte son titre à la formule martelée par Richard Nixon lors de sa campagne présidentielle victorieuse, Wiseman suit le quotidien d’un commissariat de police d’un quartier noir et défavorisé de Kansas City Avec un Emmy Award à la clé.

« C'est son troisième film mais un des premiers que j'ai vu, à 17 ans. Et je ne l’ai jamais oublié. Car Wiseman a ce talent de filmer des visages dont on se souvient ensuite toute notre vie et ce génie de se faire accepter par ceux qu’il filme et de nous restituer des personnages. On mène tous des vies plus ou moins brutales, plus ou moins dérisoires. Mais filmé par Wiseman, vous devenez immense ! Law and order a eu un impact direct sur Roubaix, une lumière, tous deux traversés par la même question centrale : comment respecter à l’écran des gens qui ne sont pas respectés dans la vie ? J’ai la chance de connaître Frederick et il y a quelque chose que j’adore chez lui : sa manière de parler de « ses » personnages et de « ses » dialogues, comme un romancier. Jamais comme un documentariste. »

Law and order de Frederick Wiseman
Météore Films

Juvenile court (1973) par Arthur Harari

Une plongée dans le fonctionnement d’un tribunal pour mineurs de Memphis et ses juges en équilibre entre l’obligation de punir les jeunes criminels et la nécessité de leur créer une voie de possible réhabilitation.

« C’est Justine (Triet) qui me l’a fait découvrir. C’est son Wiseman préféré. Deux de ses « personnages » m’avaient particulièrement marqué : cet adolescent accusé d'abus sexuels sur les enfants de sa voisine et ce jeune homme sur lequel se termine le film et dont on comprend progressivement qu’il a participé à un braquage, alors qu’il prétend l’avoir fait sous la contrainte. Car à travers eux, on perçoit ce que Wiseman enregistre avec ce film : l'exercice de la justice dans un pays démocratique à travers l’écoute, la parole calme et le sens du compromis du juge. La dimension répressive ne prend ici jamais le dessus. On n’a pas revu Juvenile court pour Anatomie d’une chute mais il a été très présent à l’écriture. Notamment à travers cette figure de l’adulte face à l’opacité de l’enfant qu’il cherche à décrypter en essayant de se reconnecter à quelque chose qu’il possédait mais a perdu. On s’est nourri de nos souvenirs de la manière dont, dans ce film, les enfants se font le réceptacle puis reproduisent la violence de la société. Avec le tribunal comme zone à la fois protectrice et de négociations. »

Juvenile court de Frederick Wiseman
Meteore Films

Aspen (1991) par Rebecca Zlotowski

Pour ce premier volet de ses portraits communautaires avant Belfast, Maine, In Jackson Heights et Monravia, Indiana, Wiseman filme la station de ski la plus huppée des Etats- Unis, ses vacanciers fortunés comme les saisonniers qui y travaillent.

« Ce qui m’a emmené vers le cinéma de Frederick, ce ne sont pas ses grands classiques comme Welfare mais les films où il ouvre la porte sur des lieux transgressifs de richesse, sur des mondes qui me semblaient inaccessibles. A savoir la trilogie Model (sur une agence de mannequin new- yorkaise), The Store (sur un grand magasin de Dallas) et Aspen. Aspen est même le tout premier film que j’ai vu de lui. Plus ces mondes sont scintillants, plus la jeune fille que j’étais et la midinette que je suis reste cliente !  Car Frederick une manière unique de les regarder. Il dit souvent ne faire que des comédies. Et c’est extrêmement perceptible dans ces films- là. Pour avoir la chance de bien le connaître et d’en avoir fait avec lui encore récemment, il faut savoir que Frederick est un très grand skieur. Aspen l’a donc amené sur le terrain d’une de ses passions. Il y a évidemment une partie militante dans son œuvre mais pour la comprendre, il faut aussi avoir en tête l’aspect hédoniste de son travail. »

 

Aspen de Frederick Wiseman
Meteore Films

Zoo (1992) par Claire Simon

Voyage au cœur d’une fourmilière : le parc zoologique de Miami, ses 2800 animaux, ses visiteurs, ses tant bien éthiques qu’organisationnels et financiers du lieu.

« C’est pour moi le plus grand cinéaste américain. Et mon maître. Chez lui, chaque film raconte une histoire différente. Zoo est ainsi entièrement construit sur le champ contre champ entre les animaux et les humains, dans rapport de miroir qui raconte notre rapport au sauvage. Avec cette séquence hallucinante de l’accouchement de la maman rhinocéros. Un geste inouï de montage où plusieurs heures nous sont racontées en cinq minutes. Je suis sidéré par sa capacité à rendre passionnant des sujets qui, comme celui- ci ne m’intéressait pas du tout sur le papier. Le tout en suivant des règles très simples. : pas de héros, pas d'histoire, très peu d’action. Certains voient Frederick comme un sociologue. Ils se trompent ! C’est un romancier- cinéaste ».

Zoo de Frederick Wiseman
Meteore Films

Public housing (1997) par Alice Diop

Tourné dans une cité du ghetto noir de Chicago et plus particulièrement dans un foyer réservé aux plus démunis, le récit de l’envers du décor de l’American way of life à travers ceux qu’il a laissés de côté et leur refus de se laisser mourir malgré l’inaction des pouvoirs public.

« Je suis une grande fan de Wiseman. J’ai vu tous ses films, véritables blocs concentrant une densité dramaturgique qui qui fait pâlir même les plus grands réalisateurs de fiction Et chacun est venu éclairer ou consoler un moment de ma vie. En allant présenter Saint Omer à New- York, j’ai eu la chance de faire une master-class avec lui et de pouvoir lui dire directement tout ce que mon cinéma et ma vie lui devaient. A commencer par Public housing. J’ai 23 ans, je suis en DESS de sociologie visuelle avec une idée confuse de ce qu’est le cinéma. C’est un des premiers documentaires que je vois et j'en sors éblouie. Notamment devant la beauté – parce qu’elle incarne la justice ! - du visage édenté de cette femme, Helen Finner, dans cette séquence de 17 minutes, où elle tente de trouver un logement à cette fille- mère de 17 ans, alors qu’on la sent elle- même au bord de la grande pauvreté. C’est là que je me suis promis que c'est ce que je ferais dans ma vie ! Quand, dans 250 ans, on voudra comprendre l’être humain du XXᵉ siècle, il suffira de regarder les films de Wiseman qui ont documenté la société occidentale. J’ai d’ailleurs pu l’expérimenter récemment. Mon fils va rentrer dans une grande école de cuisine. Et avec son père, comme ce monde nous est étranger, on a regardé avec lui Menus plaisirs consacré aux restaurants des Troisgros. Et dans la foulée, mon fils a pu formuler ce qu'il n'arrivait pas à formuler - pourquoi il était fasciné par ce monde – et j’ai pu accéder, moi, à ce qu’allait être sa vie. C’était beau à vivre. C’est aussi ça le génie de cet homme »

Public housing de Frederick Wiseman
Meteore Films

Monrovia, Indiana (2018) par Nicolas Philibert

Un regard sur le cœur de l’Amérique trumpienne à travers une petite ville agricole de 1400 habitants qui venait de voter à 76% pour celui qui venait d’être élu Président.

« Wiseman dit qu’il a l’impression d’avoir fait un seul et même long film. Mais Monrovia, Indiana tranche avec une large part de tous les autres. Un film tourné dans une toute petite ville, alors que la plupart sont en milieu urbain. Cette petite localité du Midwest dont les habitants semblent ne pas s'intéresser à ce qui se passe en dehors. Les conversations y sont étriquées, banales. Celles d’un petit monde fermé sur lui- même. A l’inverse de l’éloge du multiculturalisme d’un Jackson Heights. Les images des champs de maïs qui reviennent donnent un sentiment de vide.  Mais la force du film tient précisément dans le fait qu’il ne s’y passe rien, dans l’absence de moment de bravoure. Cela permet de comprendre la démarche de cinéaste de Wiseman, le regard qu’il porte sur les personnes qu’il filme. Le fait qu’alors qu’il ne mâche pas ses mots sur Trump , il ne porte aucun jugement sur elles. Jamais dans le mépris, ce film est le symbole de son insatiable curiosité pour la manière dont les hommes vivent. »