Prix d’interprétation à Venise, démarrage record en Italie : Toni Servillo porte La Grazia, le film le plus intime de Paolo Sorrentino, où un président usé affronte le doute et la fin. Interview avec le cinéaste.
Avec Il Divo, Paolo Sorrentino transformait le pouvoir en opéra paranoïaque. Avec Silvio et les autres, il en faisait un carnaval obscène.
Avec La Grazia, il coupe tout : la lumière, le cirque, la vanité - et ne garde qu’un homme qui vacille. Un président en fin de mandat, dernier gardien du pardon, qui n’a plus rien à gagner et presque plus rien à perdre.
Pour incarner ce chef d’État usé, crépusculaire, Sorrentino retrouve Toni Servillo, son double de cinéma depuis vingt ans, qui offre ici l’une de ses compositions les plus dépouillées. Une performance qui lui a valu le prix d’interprétation masculine à la Mostra de Venise - et qui accompagne un film devenu le plus gros démarrage d'un Sorrentino au box-office italien. La Grazia est un drôle d'objet. Un film de seuil avec moins de baroque, mais plus de silence ; moins de pouvoir, et paradoxalement plus de chair. Et en dessous, comme toujours chez Sorrentino, l’amour et la mort qui s’enlacent sans prévenir.
Paolo, cette fois, vous partez d’un dilemme moral presque pur, alors que vos films naissent souvent d’un personnage. Pourquoi ce point de départ ?
Paolo Sorrentino : Parce que le dilemme moral est l’un des moteurs narratifs les plus puissants qui existent. J’en ai eu la révélation en voyant Le Décalogue de Kieslowski. Longtemps, j’ai cru qu’un film devait avancer grâce à un événement spectaculaire : un drame, un crime, un geste fort. Puis j’ai compris que le véritable moteur pouvait être moral. Quand un film repose sur un dilemme, il devient plus profond et moins spectaculaire. Et même si La Grande Bellezza contenait aussi un dilemme - celui de Jep, d’avoir manqué sa vie conjugale - La Grazia l’assume de façon plus frontale.
Le président que vous filmez est rongé par le doute. Ce n’est pas une émotion très fréquente chez vos héros…
P.S. : Chaque film reflète secrètement le moment où on le fait. Et moi, je vieillis. Je deviens adulte, pour de vrai. Et l’adulte, contrairement à ce qu’on croit, est beaucoup plus fragile que l’homme jeune. Il doute davantage. Cette fragilité s’est glissée dans l’écriture. De Santis est plus âgé que moi, il porte un poids immense. Je l’ai imaginé avec une intensité amplifiée, comme un tourment constant. C’est un doute très réel, très contemporain - et très personnel aussi.
Beaucoup parlent d’un film plus doux, moins flamboyant. Vous partagez cette idée de changement, voire de transition dans votre mise en scène ?
P.S. : Je ne sais pas si c’est une transition. Il y a simplement des films qui vous permettent d’être exubérant - et j’en ai fait. Et puis il y a des histoires où les personnages vous interdisent ça. La Grazia, comme La Main de Dieu, appartient à ces films-là. L’émotion ne laisse pas la place au baroque. Le personnage tire le film vers une forme de discrétion.
Dans vos films politiques précédents, le pouvoir était un théâtre. Ici, vous refusez totalement le cirque politique. Est-ce un commentaire sur l’époque ?
P.S. : Je n’ai pas voulu évoquer des politiciens actuels. Mais il est vrai que depuis quarante ans, la politique a souvent été transformée en spectacle. C’est une idée née en Amérique : Reagan, premier président-acteur, a donné le modèle. Et les Américains exportent bien leurs idées. Mais il existe aussi des politiciens plus rares, qui vivent la politique comme une vocation silencieuse. C’est le cas de plusieurs présidents de la République en Italie, qui habitent les institutions avec sérieux et sagesse.
Une vocation… presque un mot religieux ?
P.S. : Oui. La vocation vient de la religion. Ce personnage incarne l’idée que la politique peut être un service du bien commun. C’est idéaliste, nostalgique - mais encore possible.
Vous travaillez avec Toni Servillo depuis longtemps et La Grazia est même votre septième collaboration. Est-ce que votre manière de faire a évolué dans le temps ?
P.S. : Pas vraiment. Je lui montre le scénario, nous en parlons, et ensuite on avance au jour le jour : une réplique, une scène, un sentiment… C’est un travail très morcelé mais qui n'a finalement pas beaucoup bougé.
Et l’incarnation physique, la démarche, les postures : ça vient de lui ou de vous ?
P.S. : Je donne des repères : une perruque, un costume, une silhouette. Toni se déplace ensuite dans ces repères avec une grâce incroyable. Il compose à partir de là.
Vous écrivez avec des images précises en tête ?
P.S. : Toujours. Des coiffures, des façons de marcher, des gestes empruntés à des gens que j’ai connus. Les personnages naissent souvent de fragments visuels.
Votre œuvre semble hantée par la grâce. Et c’est la première fois que le mot apparaît dans un titre. C'est un signe ?
P.S. : Je n’ai jamais eu la sensation de chercher la grâce. J’ai trop de doutes pour ça. J’ai simplement fait ce qui m’amusait ou m’intéressait au moment où je le faisais. Mais j’ai toujours voulu donner une harmonie aux personnages, même les plus durs ou les plus sombres. Et La Grazia raconte la quête d’harmonie d’un homme : la jalousie envers sa femme, la responsabilité de décider de la vie d’autrui, la retraite qui l’effraie… Réunir tout ça, c’est peut-être ça, la grâce : une douceur face à la vie, malgré les blessures.
Synopsis officiel : Mariano De Santis, Président de la République italienne, est un homme marqué par le deuil de sa femme et la solitude du pouvoir. Alors que son mandat touche à sa fin, il doit faire face à des décisions cruciales qui l’obligent à affronter ses propres dilemmes moraux : deux grâces présidentielles et un projet de loi hautement controversé.
La Grazia réalisé par Paolo Sorrentino et avec Toni Servillo sort sur les écrans le mercredi 28 janvier.







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