Sans pitié de Julien Hosmalin
Moonlight Films Distribution

Ce premier long met en scène deux frères forains qui mènent une quête de vengeance à la suite du trauma d’enfance de l’un d’eux. Un thriller intense aux influences assumées dont le cinéaste nous dévoile les coulisses

Qu’est ce qui vous a donné envie de faire du cinéma ?

Julien Hosmalin : Le fait d’en avoir beaucoup regardé ! C’est ce qui m’a poussé à faire une école de cinéma dans le sud, l'ESRA, même si venant d’un milieu très modeste, celle- ci était a priori hors de prix pour moi. Donc je prends un énorme risque en me lançant là- dedans, je livre des pizzas pour payer ma scolarité. Mais, en première année, je suis très mauvais, je ne me sens pas à ma place.

Pour quelle raison ?

Parce que par ma culture cinématographique très grand public, je ne comprends pas pourquoi, pédagogiquement, on ne me montre et on ne me fait étudier que des films en noir et blanc qui ne me correspondent absolument pas. Je vis donc une première année catastrophique où je sèche ces cours que je paie très cher pour re-regarder les films que j'aime. Je manque de redoubler mais un prof qui m’a compris me sauve et me permet de passer en deuxième année. Là, ils font installer dans l'école des bancs de montage Apple avec Final Cut. Et pour moi, ça change tout. Car la technique devient accessible. Je passe donc ma deuxième année à filmer et monter mes propres travaux. Et quand, en troisième année, je ne peux plus payer mon école, je décide de monter à Paris et j’arrive à décrocher un CDI en un mois pour Musique Mag. J’accompagne un journaliste, je réalise et monte ses interviews d'artistes. Ca me vaut d’être repéré par une chef de projet chez Polydor qui me propose mon premier clip. Ce que j’accepte évidemment. Mais quand ils me proposent d’enchaîner, je décline car j’ai envie moi de faire des films. J’écris mon premier moyen métrage, Magic world, que j’auto- finance avec un ami. Et ce sera mon tremplin car le film cartonnera en festival et me permettra notamment de rencontrer Michael Kuperberg, le producteur de Sans pitié.

Sans pitié de Julien Hosmalin
Moonlight Films Distribution

 

Quand on se lance dans un premier long, on a forcément envie de développer mille idées. Pourquoi cette histoire-là reposant sur un traumatisme d’enfance qui a fait imploser une famille s’est-elle imposée à vous ?

Elle s’est imposée naturellement. J’ai compris très tôt que faire un premier film serait un parcours long, semé d’attente, d’incertitudes et de remises en question. Je viens d’un endroit où le cinéma n’est pas présent dans l’imaginaire collectif, ni même envisagé comme un horizon possible. Donc à partir du moment où j’ai décidé de me lancer dans le cinéma, je savais que cela prendrait beaucoup de temps. J’ai donc voulu raconter quelque chose de profondément personnel, une histoire capable de m’accompagner sur la durée. Un sujet qui ne s’épuiserait pas, que j’aurais encore envie de raconter des années plus tard.

Huit ans seront nécessaires à donner vie à Sans pitié. Comment avez- vous vécu cette longue période d’incertitude ?

J’ai réussi à tenir grâce au montage. Pendant tout ce temps, je montais les films des autres. C’est ce qui m’a permis de survivre économiquement et artistiquement. Il y a eu des périodes très difficiles, des moments où j’étais littéralement au pied du mur. Des décisions où tout semblait se jouer à pile ou face. Mais j’ai tenu.

Sans pitié de Julien Hosmalin
Moonlight Films Distribution

 

À quel point cette histoire est-elle personnelle pour vous ?

La trajectoire de Dario que campe Adam Bessa n’est pas la mienne. Ce qui est personnel, c’est la thématique. J’ai connu des gens très proches qui ont vécu ce traumatisme lié à une agression sexuelle dans l’enfance. Ce sujet m’a même hanté très jeune. Et ma mère comme mon grand frère, de manière très pédagogique, m’ont montré des films pour m’aider à comprendre. On n’avait pas forcément les mots, alors on passait par les images. C’est comme ça que j’ai découvert des films comme Mystic river ou Sleepers. Des œuvres ont profondément marqué ma manière de regarder le cinéma et influencé Sans pitié comme le cinéma de genre. Mais si ce film est personnel, c’est aussi par mon environnement familial. L’univers de fête foraine dans lequel se déroule le récit en découle directement. Car avec mon grand frère qui s’est énormément occupé de moi dans mon enfance, on vivait dans une caravane, en face d’une fête foraine, dans le sud de la France. D’ailleurs, je ne comprenais pas pourquoi nous n’avions pas de manège. Et il me répondait simplement : « Parce qu’on n’est pas comme eux. » Cette proximité avec cet univers très lumineux, presque féerique, a créé quelque chose de très fort en moi. J’ai toujours eu l’impression que c’était un peu chez moi, sans l’être totalement.

Vous avez d’ailleurs fait le choix d’une mise en scène très affirmée qui met en valeur ce lieu pour traiter ce sujet pourtant rude et donnant naissance habituellement à des films à la réalisation plus sobre…

Oui, parce que pour moi, le cinéma est une alternative à la réalité. Vous avez raison : en France, quand on aborde ce genre de sujet, on opte souvent pour une forme très minimaliste : caméra à l’épaule, lumière naturelle, mise en scène effacée, comme une forme de pudeur. Comme spectateur, je peux aimer ça. Mais comme réalisateur, cadrer, projeter une image en 24 images par seconde n’a rien d’anodin et constitue un acte fort. Les artifices du cinéma ne sont pas là pour abîmer le sujet, mais pour le sublimer. À condition de savoir les utiliser avec justesse.

Sans pitié de Julien Hosmalin
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Dès l’écriture, vous pensiez déjà en images ?

Oui, énormément. Trop peut-être même dans un premier temps. Je décrivais beaucoup. Et je me suis rendu compte que c’était risqué, surtout pour un premier film. Les premiers lecteurs n’ont pas forcément les mêmes références visuelles que moi. Grâce aux scénaristes qui m’ont accompagné, j’ai appris à épurer. À aller à l’os pour donner au lecteur une histoire claire et structurée. Puis mon travail de monteur m’a énormément aidé. J’ai compris que je n’aurais ni les moyens ni le temps de faire le film dont je rêvais naïvement. Il fallait être honnête avec moi-même. Ce qui comptait vraiment, c’étaient les personnages. Les liens. Les trajectoires humaines. Je n’ai pas voulu faire un film labyrinthique. J’ai voulu poser une situation claire, presque comme une bombe sous la table, et observer comment les personnages allaient évoluer. Je me suis trop souvent retrouvé à monter des films où les réalisateurs couraient après le film qu’ils avaient rêvé, au lieu d’accepter celui qu’ils avaient réellement tourné. C’est une course perdue. Je ne voulais pas m’engager dans cette voie.

Et à quel moment pensez- vous casting ?

On est arrivé à une première version finalisée du scénario au bout de trois ans de travail. C’est à partir d’elle que j’ai commencé à réfléchir au casting. On l’a proposé à des comédiens installés et on n’a que des retours négatifs. Ce que je comprends totalement : c’est mon premier long, la thématique est hyper sombre et ils n’ont pas spontanément confiance en quelqu’un de non expérimenté. Alors, je suis reparti en réécriture, en me nourrissant des retours. Et un an plus tard, avec une nouvelle version, je réussis à trouver mes deux interprètes principaux puis un distributeur. Tous les feux sont donc au vert… jusqu’au COVID. Là, on prend deux ans dans la vue et je perds mes deux comédiens…

Sans pitié de Julien Hosmalin
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Comment Adam Bessa et Tewfik Jallab ont- ils alors débarqué dans l’aventure ?

Pour Tewfik, je le dois à Nassim Lyes, un comédien qui avait tourné dans un film financé par mon producteur et qui m’oriente vers lui. Il me conseille de regarder la série Oussekine et soudain c’est une évidence. Je lui propose donc dans le rôle de Rayan, le grand film de Dario qui le voit redébarquer vingt ans après cette tragédie que ce dernier a toujours tue, à la mort de leur mère. Et deux semaines plus tard, Tewfik me dit non seulement OK mais aussi qu’il sait que je vais galérer à financer et qu’il sera toujours là. Il a tenu parole ! Et il s’est passé la même chose avec Adam Bessa. Je l’ai rencontré car des amis communs nous ont mis en relation. Il venait d'obtenir le prix d’interprétation Un Certain Regard à Cannes pour Harka. Et au- delà de l’acteur inouï qu’il est, j’accroche toute de suite avec lui humainement, sur des valeurs communes. On avait la même envie : faire un film qui ressemblerait à ceux qui nous faisaient rêver dans notre jeunesse. J’ai vraiment eu une chance extraordinaire que tous deux me fasses confiance. Et sur le plateau, ils sont totalement complémentaires. Chez Adam, le jeu passe par une grande intériorité. Chez Tewfik, la technique se situe au de son interprétation.

Vous avez déjà un prochain film en tête ?

Oui, je travaille sur l’adaptation du livre d’Henri Lœvenbruck, Nous rêvions juste de liberté sur une bande de quatre amis à la vie, à la mort. Et je commence le casting à la fin du mois

Sans pitié. De Julien Hosmalin. Avec Adam Bessa, Tewfik Jallab, Jonathan Turnbull… Durée 1h35. Sortie le 14 janvier 2026