Furcy né libre
Memento

Abd al Malik consacre son deuxième long à Furcy, un esclave réunionnais qui a mené un combat de 26 ans pour acquérir sa liberté, brillamment incarné par Makita Samba. Dialogue entre un metteur en scène et son comédien principal.

12 ans après Qu’Allah bénisse la France, Abd Al Malik adapte au L'Affaire de l'esclave Furcy, avec Makita Samba (Les Olympiades) dans le rôle-titre. Le récit d’une bataille judiciaire abolitionniste qui dura 26 ans. Dialogue entre un metteur en scène et son comédien principal pour la sortie de Furcy, né libre, ce mercredi au cinéma. 

Qu’est ce qui vous donne envie de consacrer un film à Furcy et pourquoi est-ce important à vos yeux de parler de lui aujourd’hui ?

Abd al Malik : J’ai l’impression, au plus profond de moi, qu’il existe des moments dans nos histoires collectives qui font écho à des moments de chacune de nos histoires individuelles. Depuis quelques années, nous traversons un moment où l’on parle beaucoup de démocratie, de principes, de valeurs… mais on les voit peu dans la réalité, et je dirai même de moins en moins. On parle d’éthique, de déontologie mais on applique peu ces beaux principes, Et d’une certaine manière, nous, les artistes, sommes comme des pythies grecques. Nous sommes bouleversés par des choses qui, pour nous, sont vitales. Donc c’est un peu comme si j’avais été obligé de raconter cette histoire. C’est elle qui, au fond, est venue me chercher, en résonance avec mes combats d’artiste et avec ce que je suis en tant qu’individu dans la société. Mais aussi avec cette idée qu’il ne faut plus être dans le déni, qu’il ne faut plus adoucir les choses. C’est comme si nous devenions réellement adultes : abandonner certaines illusions, sans pour autant renoncer à l’idée de créer une société idéale ou de devenir la personne que nous méritons d’être. Et à cela s’ajoute chez moi une pensée esthétique, une foi profonde dans la fiction, et dans le cinéma en particulier. Nous sommes passés de la graphosphère à la vidéosphère. L’image est devenue centrale. Ce n’est pas un hasard si les réseaux sociaux, les écrans ou certaines chaînes de télévision ont un tel pouvoir : l’image agit, elle affecte. En tant qu’artistes ayant accès à ce médium, nous avons donc une responsabilité pour user aussi d’une certaine façon de notre pouvoir

Furcy, né libre d'Abd Al Malik
Memento

Makita, que connaissiez-vous de Furcy avant de décrocher le rôle ?

Makita Samba : J’en avais un peu entendu parler mais sa vie m’était restée cachée avant ma rencontre avec Malik et le livre de Mohammed Aïssaoui, L'Affaire de l'esclave Furcy, sur lequel repose le film. Dans mon parcours de comédien, j’ai toujours été à la recherche des personnages noirs ayant vécu des conditions marquées par le racisme, parfois ordinaire, parfois invisible. Mais dans ce livre, Furcy n’était pas réduit à sa condition, on avait accès à son intimité. Et à partir de là, c’était évidemment passionnant de trouver comment l’interpréter.

Furcy né libre : Romain Duris et Makita Samba
Julien Panié

Comment se travaille justement l’incarnation des deux côtés de la caméra ?

AAM : Cela fait un moment que j’ai envie de faire un film qui rende hommage au théâtre sans pour autant être un film sur le théâtre. Entre mon premier film Qu’Allah bénisse la France en 2014 et celui-ci, j’ai moi- même beaucoup travaillé sur scène. J’ai travaillé ce muscle. Ce n’est donc pas un hasard si tous les comédiens que j’ai réunis ont eu des expériences théâtrales : Vincent Macaigne, Romain Duris, Ana Girardot et donc Makita que j’ai d’ailleurs rencontré pour la première fois après une pièce qu’il venait d’interpréter. Sa façon de se déplacer, de regarder, de dire sans parler m’a frappé. Comment représenter l’intelligence sans parole ? Par le regard, l’attitude, le mouvement. Là, j’ai su qu’il serait Furcy. Et une fois le casting terminé, mon travail consiste à créer les conditions, l’ambiance, le dialogue. Former une troupe pour rêver ensemble. Je suis leur premier spectateur. Avec cette troupe- là, nous devions faire un grand film. Un film qui dépasse son sujet. On parle souvent de “vivre ensemble”, mais ce qui m’intéresse, c’est de « faire ensemble ».

Ab al Malik sur le tournage de Furcy, né libre
Julien Panié

MS : Tout part évidemment du scénario mais je m’y suis aussi énormément préparé physiquement car c’était un élément central de ce rôle. Cela passe aussi bien par de la nutrition que par la danse avec la chorégraphe Caroline Marcadé, qui a l'habitude de travailler avec des acteurs de cinéma. Ensuite, ce sont des discussions, des échanges avec Malik et le reste de l’équipe. Malik est un grand rêveur et je me suis vite aperçu que nous rêvions du même personnage, du même film. Du premier au dernier jour, je me suis donc senti porté, soutenu.

Il y a un moment précis où vous avez senti que vous teniez ce personnage ?

MS : Vous savez, y compris quand vous pensez tout maîtriser, le doute revient toujours sur un plateau. Mais c’est précisément ce qui rend l’expérience précieuse. Il faut avoir un bagage philosophique, intime et politique pour entrer dans les cadres que Malik a créés. Mais le maquillage, le vieillissement du personnage, le corps sur lequel on vous dessine les balafres profondes laissées par les coups de fouet… vous permettent chaque jour de vous glisser dans cette peau- là. Car toute cette préparation rend mon corps disponible à ce qui va arriver.

Furcy, né libre. De Abd Al Malik Avec Makita Samba, Vincent Macaigne, Ana Girardot… Durée 1h48. Sortie le 14 janvier 2026