Dans son documentaire le cinéaste haïtien met notre monde moderne à l’épreuve des prédictions orwelliennes dans son prophétique 1984. Alors que tout est chaos, le cinéma peut-il sauver le monde ? Rencontre
1984 c’était hier mais déjà aujourd’hui. George Orwell et son Big Brother sont devenus des tartes à la crème pour évoquer nos sociétés sous contrôle permanent où notre libre arbitre a été dilué dans des algorithmes voulus par les géants de la tech. Si avec son nouveau documentaire Orwell: 2+2=5 le cinéaste haïtien (I Am Not Your Negro, Ernest Cole photographe…) enfonce des portes déjà ouvertes, c’est par la seule parole d’Orwell qu’il entre dans le vortex de notre présent. En voix-off le comédien Eric Ruf « incarne » en effet les intuitions géniales de l’auteur britannique consignée dans ses journaux datant de l’écriture de son roman prophétique à partir de 1946. « Mon premier souci n’est pas de signer un chef d’œuvre littéraire mais de me faire entendre » Peck colle à ce programme tout entier au service de sa démonstration. A l’image, un montage nous montre les grands bourreaux contemporains à l’œuvre (Trump, Poutine, Zuckerberg, Bezos…), les ravages de la guerre (Ukraine, Gaza…) Incrustations graphiques à l’appui, il déconstruit également la « novlangue » qui change la fange en or. Mais on croise aussi des films de l’humaniste Ken Loach, les différentes adaptations cinés de 1984 et Minority Report, Brazil, My Way Home ou Marathon Man… Dans son bureau parisien, l’élégant Raoul Peck corrige l’impudent qui oserait parler ici de didactisme… Réaliser des films, est un combat. Un engagement total.
Les visions de George Orwell dans son roman prophétique, 1984, sont -elles devenues inopérantes à force d'être agitées pour évoquer le néoimpérialisme ambiant?
Raoul Peck: George Orwell (1903-1950) n'a rien d'un prophète! Son inspiration n'est pas le fruit de réflexions et considérations intellectuelles, mais de sa propre expérience de citoen et de son vécu. Orwell a été élevé dans les Indes britanniques, a donc connu très tôt la violence du colonialisme, a vu la montée des fascismes qui a abouti à la Seconde Guerre Mondiale et les prémisses de la guerre froide. Tout était déjà là devant lui. Il n'a fait qu'extrapoler. Le monde décrit dans son roman n'est pas une dystopie en fait, mais un avertissement. C'est aujourd'hui notre réalité.
Certes, mais la façon dont le livre sert de modèle systématique pour expliquer notre monde n'est-elle pas convenue voire caricaturale?
Mon propos ici est de raconter George Orwell à travers se propre parole. J'essaie d'entrer dans sa peau, dans sa voix, dans ses écrits. Il ne s'agit pas d'une biographie mais bien d'un récit. Or raconter une histoire c'est l'enrichir de toutes les palettes possibles: son univers géographique, culturel, politique. Force est de constater que son analyse continue de résonner avec notre monde actuel qui rebascule vers une forte polarisation du monde. Plus que son roman 1984 en tant que tel, c'est sa réflexion d'écrivain citoyen qui m'importe. Orwell n’a jamais été un intellectuel éloigné de la mêlée. Il a engagé son corps, sa vie, dès le départ. Partir en Birmanie à 20 ans, par exemple, n'est pas anodin. Ce n'était pas de la théorie mais un véritable engagement. Il était important d'expliquer qui il était.
Votre film est-il un geste politique ?
Raoul Peck : J’ai toujours récusé l’étiquette de « cinéma engagé », cela sous-entendrait que les autres films ne le seraient pas. Or, comme Orwell le dit très clairement « ne pas prendre position est déjà une position politique. »
Pourquoi revenir au roman 1984 que beaucoup citent lorsqu’il s’agit d’évoquer la montée des fascismes ?
Mon travail, au fond, consiste à relier les points, à renouer nos mémoires. Ces cinquante dernières années, tout a été fait pour fragmenter les récits, détruire le collectif, effacer l’idée même d’un sens de l’Histoire. Nous vivons dans un monde aux frontières brouillées. Il est essentiel de redonner des repères. A travers la pensée d’Orwell j’essaie de rappeler cette chose très simple : nous sommes des citoyens et nous devons nous engager. Les échanges ne peuvent pas être uniquement intellectuels. Orwell n’a pas seulement écrit un roman, il s’est engagé physiquement, a remis en question son héritage.
Votre film a vocation à décrypter les images que nous renvoient à longueur de journée les différents médias…
La déconstruction de la presse, je l’ai vue de l’intérieur. En 2000, mon film Le Profit et rien d’autre montrais déjà les enchevêtrements entre presse, télévision, édition, cinéma, à travers des groupes comme Vivendi. On a peu à peu demandé aux journalistes de raccourcir, simplifier, suivre les logiques d’audience. Cela a des conséquences énormes sur la compréhension du monde et ouvre la voie à des discours simplistes et polarisants, comme ceux de Trump. Pendant ce temps, la gauche tente d’expliquer, de nuancer, parfois jusqu’à perdre toute efficacité. Tout au long de ma carrière, j’ai essayé d’alerter, de prévenir.
Donald Trump est d'ailleurs l’une des stars de Orwell: 2+2=5...
… Lorsque nous avons débuté l’écriture du film, Kamala Harris était encore dans la course pour la présidence des Etats-Unis. Et le film était tout aussi urgent pour moi. Trump a été finalement élu nous offrant chaque jour un peu plus de matière. Il illustre presque de manière caricaturale tout ce qu’Orwell décrit : dégradation du langage, attaque des institutions, de la presse, culte de la personnalité... C’est la boîte à outils orwellienne appliquée à la réalité contemporaine.
Si vous récusez le terme de « cinéma engagé », les films ont-ils toutefois façonné votre conscience politique ?
Les films-pamphlets, comme certaines expériences de Godard dans les années 70-80, ne parlaient qu’à une minorité déjà éduquée, presque privilégiée. À l’inverse, quelqu’un comme Chris Marker était un homme de terrain. Il a travaillé à Cuba, en Algérie, en Afrique, formé des cinéastes africains. Très tôt, dans les années 70 et 80, j’ai compris que le combat politique passait aussi par l’image. Je voyais l’importance croissante qu’elle prenait dans la vie des gens. Et je n’ai jamais accepté l’idée qu’il fallait laisser le cinéma à Hollywood. Dans mon apprentissage, l’art, le cinéma, l’écriture s’inscrivaient naturellement dans une logique de combat, de progrès, de dévoilement du réel. Certaines rencontres cinématographiques ont été des confirmations. Harlan County, USA de Barbara Kopple, par exemple, m’a bouleversé. Il m’a montré la force que peut avoir le cinéma. Les films ne changent pas toujours une société, mais ils peuvent changer une vie.
Parmi toutes les références cinématographiques citées dans le film, l'Anglais Ken Loach arrive en première ligne: Riff-Raff, Land of Freedom, Moi, Daniel Blake... C'est un modèle pour vous?
Loach partage beaucoup de choses avec Orwell : le trotskisme, la guerre d’Espagne, l’idée d’un combat quotidien. En 1993, j’étais en compétition au Festival de Cannes pour L’Homme sur les quais (1993). Ken Loach aussi avec Raining Stones. Dans Les revues comme Les Cahiers du cinéma, nos films étaient relégués en fin de numéro, considérés comme des films politiques, sous-entendu : « pas vraiment du cinéma ». À l’époque, nous vivions dans des sociétés qui voulaient croire au bonheur social-démocrate, à l’idée d’un Occident débarrassé de ses grands problèmes. Dans ce contexte, faire du cinéma politique devenait presque indécent. Mon travail consiste ici à relier des ponts, renouer nos mémoires.
Outre Loach, certains films de Steven Spielberg sont aussi présents. Comme quoi, le cinéma hollywoodien peut aussi poser un regard critique sur le monde...
C’est plus compliqué que ça. Le langage dominant d’Hollywood reste celui du divertissement. Il peut être marginalement progressiste, mais dans les faits, il s’agit souvent de posture. La réalité c’est qu’il y a très peu de femmes, de minorités aux postes de pouvoirs. Quand l’un d’entre eux accède à une position visible, on le célèbre comme une exception. Si la vision de Steven Spielberg peut accéder à une certaine universalité, cela part toujours de son monde à lui. On pourrait citer La Couleur pourpre ou Amistad, par exemple. Ce sont des projets venus d’ailleurs, portés à l’origine par des producteurs ou des auteurs noirs qui n’arrivaient pas à les faire exister. Grâce à sa puissance, Spielberg les a rendus possibles. Je dis merci, évidemment. Mais ça ne change pas ce problème structurel : Hollywood reste profondément ségrégué.
Des succès récents comme Une bataille après l’autre ou Sinners, doivent tout de même vous réjouir ?
Par principe, je ne critique pas les films de mes confrères mais disons, qu’aujourd’hui, il y a très peu de combats collectifs, de luttes organisées. Se contenter de symboles une fois ou deux par an n'est pas suffisant.
Quel regard portez-vous sur les possibilités de l’Intelligence Artificielle ?
L’I.A a un potentiel énorme. Mais ce n’est pas la technologie en soi qui inquiète, c’est son usage. Les géants du capitalisme s’en emparent comme jadis l’Internet afin de nous asservir un peu plus. Les avancées servent le profit, pas la collectivité. Les licenciements massifs chez Microsoft ou Amazon en sont un exemple. Dans 1984, Orwell a déjà en tête cette confiscation des outils de communication…
2+2=5 un documentaire de Raoul Peck avec la voix d’Eric Ruf. Durée : 1h50. Sortie le 25 février.







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