Interview express d'Emerald Fennell, réalisatrice de la dernière adaptation en date, flashy et tapageuse, des Hauts de Hurlevent, avec Margot Robbie et Jacob Elordi.
Après Promising Young Woman (qui lui a valu l’Oscar du meilleur scénario en 2021), et Saltburn, en 2023, dans lequel elle dirigeait pour la première fois Jacob Elordi, Emerald Fennell tente le tout pour le tout avec son adaptation hyperbolique des Hauts de Hurlevent. Rencontre à Paris, à la veille de la sortie du film.
Première : Commençons par ce titre : "Hurlevent", avec des guillemets…
Emerald Fennell : Quelle que ce soit l’œuvre que tu adaptes, j’ai l’impression que c’est plus honnête d’annoncer d’emblée que ça ne peut pas être une adaptation fidèle. Surtout dans le cas des Hauts de Hurlevent, un tel chef-d’œuvre ! Mais je n’invente rien avec ces guillemets, je ne fais que raviver une tradition : avant, les adaptations cinéma de grands livres avaient souvent des guillemets dans leurs titres, pour souligner, justement, que c’était une adaptation, un point de vue proposé au spectateur sur une œuvre littéraire. Je pense par exemple à certains films d’Hitchcock, ou à Autant en emporte le vent.
Le projet de cette adaptation, c’est d’expliciter la dimension SM du livre ?
En partie, oui, même si elle est déjà très explicite ! C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle les premiers lecteurs ont été si choqués par le roman quand il est sorti. De nombreux dialogues du film proviennent directement du livre. Tout ce qui concerne l’humiliation d’Isabelle, par exemple, c’est du pur Brontë. Mais mon film est bien plus soft que le livre, vous savez. C’est un roman si violent, vraiment sans pitié… J’ai atténué les choses les plus "compliquées".
Vous avez expliqué être tombée folle amoureuse du livre à 14 ans. On a l’impression que le film veut exprimer vos sentiments d’alors, retrouver les sensations adolescentes que vous avez éprouvées en le lisant…
C’est un souvenir inoubliable, toujours très vif. La première chose que j’ai faite quand je me suis lancée dans cette adaptation, avant même de relire le livre, ça a été de coucher par écrit tout ce dont je me souvenais. Puis j’ai relu le roman et je me suis rendu compte que j’avais inventé, presque déliré, certains passages du livre ! Depuis, je l’ai bien sûr relu plusieurs fois, très minutieusement, mais si je me livrais au même exercice aujourd’hui, je continuerais sans doute d’inventer des passages qui n’y sont pas ! Parce que ce livre a une sorte de qualité magique, métamorphe.
Vous aviez une adaptation préférée des Hauts de Hurlevent avant ça ?
Celle qu’on regardait souvent à la maison, quand j’étais petite, c’était celle avec Laurence Olivier (William Wyler, 1939). J’ai également été marqué par celles avec Ralph Fiennes (Peter Kosminsky, 1992), puis Tom Hardy (dans un téléfilm en deux parties de 2009). Celle d’Andrea Arnold (2011) est magnifique aussi. J’adore l’idée que ce livre soit inépuisable, qu’il inspire autant d’artistes. Pas seulement les cinéastes, d’ailleurs, mais aussi des dessinateurs, ou Kate Bush, avec sa chanson Wuthering Heights.
A propos de chansons : celles du film sont signées Charli XCX, qu’on entendait déjà dans votre premier film, Promising Young Woman. Votre cinéma, vous le décririez comme le courant musical dont elle est devenue l’emblème : hyperpop ?
Oui, peut-être un peu. Dans le sens où il y a une dimension physique. Je fais des films qui veulent exciter, procurer des sensations fortes. Mais c’est surtout l’émotion qui m’intéresse. Les chefs des départements artistiques qui travaillaient avec moi sur "Hurlevent" utilisaient le terme "the inch" pour désigner ce que je recherche. Soit un écart très mince, un interstice – entre la splendeur et le désastre, le beau et le laid, le bon et le mauvais. C’est ce qui m’intéresse, et c’est bien sûr un endroit où je prends le risque d’échouer. Je cherche à faire dialoguer des éléments antagonistes, afin de maintenir une tension visuelle constante.
On a parfois l’impression que vous concevez certains plans de votre film pour l’impact qu’ils vont avoir sur Internet, quand on les verra dans une bande-annonce, comme du cinéma clippesque mais repensé pour un monde post-Internet…
Hum. On me parle parfois de "cinéma Pinterest". C’est pourtant tout le contraire qui m’intéresse. Tous les plans de mon film s’insèrent dans une grammaire cinématographique, ils ne sont jamais déconnectés les uns des autres. J’adore qu’Internet puisse s’emparer de certaines images de mes films, qu’ils inspirent en retour une démarche créative, mais moi, avec ce film, je suis à la fois dans une tradition très anglaise, celle des films d’Ivory et du Messager de Losey, mais aussi dans une lignée de cinéastes très visuels, dont je revendique l’influence, comme Powell et Pressburger, Ken Russell, le Coppola de Dracula… Des cinéastes qui s’intéressent à l’expression visuelle d’un univers émotionnel. Des cinéastes à qui on n’aurait sans doute pas dit qu’ils faisaient du cinéma Pinterest !
Votre précédent film, Saltburn, est sorti directement sur Amazon, et c’est sans doute grâce au streaming qu’il avait imprégné si instantanément la pop culture. "Hurlevent" a fait l’objet d’une bagarre entre Netflix et Warner pour en acquérir les droits, et c’est Warner qui l’a emporté. C’était important pour vous que votre film sorte en salles ?
Essentiel. Je veux que ce soit une expérience collective. Quand on est assis dans le noir avec plein de gens autour de soi, les émotions sont plus fortes. On est excité, ou dégouté, on rit nerveusement, on est déconcerté, et l’inconfort peut être d’autant plus grand qu’on n’est pas seul face au film… Tout est plus intense dans une salle de cinéma.
"Hurlevent", d’Emerald Fennell, avec Margot Robbie, Jacob Elordi, Hong Chau… Actuellement au cinéma.







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