Les PDG winners de la Cogip, Nicolas et Bruno, retracent pour nous la dynamique de croissance assertive de leur petite entreprise qui monte.
Alors que le drôlissime Alter Ego est en salles depuis mercredi, on a pris un peu de temps aux réalisateurs Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, alias Nicolas et Bruno, pour faire un tour dans le placard à archives de la Cogip. Une entreprise fictive dopée au minitel dont « on ne sait toujours pas ce qu’elle fait, les gens qui y travaillent non plus », et qui parcourt leur oeuvre depuis près de 30 ans.
MESSAGE À CARACTÈRE INFORMATIF
Septembre 1998, naissance de la Cogip dans Message à caractère informatif. Nicolas et Bruno mettent la main sur des films d’entreprises des années 70 et 80 et se piquent de les doubler pour raconter des histoires de bureau complètement frappadingues. La pastille, diffusée dans l’émission de Canal+ Nulle part ailleurs, devient instantanément culte. Et ainsi la Cogip, pastiche d’entreprises grisâtres, s’installe dans les foyers français.
Nicolas Charlet : D’où vient le nom ? Franchement, aucune idée ! On ne sait même pas ce que l’acronyme veut dire !
Bruno Lavaine : Mais le mot Cogip sonnait comme une musique à nos oreilles.
NC : C'est l'endroit où tu n'as pas envie de travailler, mais où tu travailles.
BL : Pendant la première saison du Message, Internet était balbutiant et on n’avait pas vraiment de retour. On ne savait pas si ça plaisait aux gens. Et quand on a commencé Le Message, il y avait assez peu de choses sur le monde de l’entreprise. Par contre, deux ou trois personnes nous ont appelés parce qu’elles s'étaient reconnues dans les vidéos. Quelques Français, des Allemands... Et qui nous disaient : « Putain mais allez-y, je me souviens tellement de ce moment où on m'a demandé de faire ce speech alors que je suis comptable et pas du tout un mec qui fait de la vidéo. Vengez-moi ! » Les gens avaient envie de se marrer de ce jeu de rôle qu’on nous impose dans le travail.
NC : Bon, on a eu deux appels hein ! Et on a flippé au départ, on ne savait pas si on allait se faire engueuler ! En tout cas on adorait tomber sur des rushes et voir les mecs se transformer à l’écran. C'était génial, car un regard ou un silence juste après le cut raconte toute la solitude et l'angoisse. Le jeu de rôle dans le jeu de rôle. Tu es chef de ligne dans une usine ou expert-comptable, et on te dit soudainement : « Aujourd’hui, c'est le tournage ! » Tu sens que la personne n'a pas dormi de la nuit, qu’elle est complètement angoissée. « Qu'est-ce qu'on a fait de moi, je suis nul… » (Rires.)
NC : Comment on décrirait l'esthétique Cogip ? Un peu moquette, un peu moustache, un peu cravate, un peu Tergal...
BL : C'est un peu cosy, aussi. C'est pour ça que bien plus tard, dans notre film La Personne aux deux personnes, on avait imaginé que Ranu, joué par Daniel Auteuil, avait un intérieur d'appartement un peu raccord avec l'idée qu'on se fait de la Cogip.
RESTAURATEC ET COGIP 2000
Nicolas et Bruno commencent à tourner des sketches entièrement fictifs à l’intérieur de la Cogip, sans images d’archives. Tout est permis, comme mettre Alain Chabat dans la peau d’un employé qui commande de la paella à la cantine. La preuve que l'univers Cogip pouvait désormais être façonné de A à Z.
NC : On a eu un problème au bout d'un an et demi de Message à caractère informatif. On aurait bien aimé continuer, mais on n'avait plus de matière, même en écumant toutes les caves et les archives des boîtes allemandes. On avait carrément des documentalistes qui se promenaient avec des camionnettes dans des zones industrielles en Allemagne ou au Canada, à la recherche de matos. Bref, on n'avait plus rien, et après avoir détourné certaines images cinq fois, il a fallu imaginer autre chose. C’est comme ça qu’on a fini par tourner de fausses images d'archives en les mélangeant à de la comédie musicale - genre qu’on adore. Et surtout c’était l’occasion de faire tourner des comédiens, ce qu'on voulait faire depuis le début.
C’était un chouette pont avec la fiction et c'est comme ça qu'on a rencontré Alain Chabat. Dans Restauratec, il y a aussi Gégard Jugnot Marina Foïs, Helena Noguerra... C'était un super moment. Et ça a donné naissance à La Personne aux deux personnes, car c'est là qu'on en a discuté avec Chabat.
LA PERSONNE AUX DEUX PERSONNES
La mythologie s'étend dans un long-métrage où un chanteur ringard, Gilles Gabriel (Alain Chabat), hante l’esprit de Jean-Christian Ranu (Daniel Auteuil), employé de la Cogip. Une des plus grandes comédies françaises de ces 20 dernières années.
NC : Chabat, ça le faisait marrer l'univers Cogip. Il y a eu une super rencontre, on parlait exactement la même langue. La sienne en fait, car on a été élevés aux Nuls. On écrivait des scénarios quand on était au lycée et ça a été pour nous un feu vert. On avait le droit de faire ça. Ça nous a libérés. Au départ, l'idée était de faire un film entièrement redoublé par nous. En fait, on a abandonné : c’était trop dommage de ne pas profiter de l'intention de jeu de Daniel Auteuil.
BL : Et on s'est pas mal interrogé sur notre capacité à faire passer la Cogip au long-métrage. C’était forcément un peu compliqué. C’est aussi pour ça qu’on a fait une version un peu modernisée de la Cogip dans La Personne aux deux personnes. C’est une sorte de multinationale !
NC : Tu trouves le film beau ? Ça nous fait plaisir, on nous le dit peu. L'esthétique a été un petit combat. La comédie, c'est traditionnellement des acteurs et un champ-contrechamp. Une belle image, une belle direction artistique et un découpage travaillé, ça a toujours été important pour nous.
BL : Dans Le Message, c'était souvent des solitudes au milieu des autres et dans La Personne aux deux personnes, on l'a incarné visuellement. On a toujours placé Daniel Auteuil seul au milieu des autres. Si tu regardes bien, il y a constamment des gens qui se déplacent derrière lui, sans le remarquer.
NC : Il n'y a jamais d'horizon. On voulait toujours qu'il y ait d'autres fenêtres, d'autres bureaux, d'autres appartements... Potentiellement d'autres endroits de solitude.
NC : Et pour la première fois, il a fallu imaginer ce que l’acronyme Cogip veut dire. On avait besoin que Ranu explique à Gilles Gabriel ce qu’est son entreprise. Donc on a trouvé « Consortium organisationnel de gestion institutionnelle et patrimoniale » (Rires.)
LE BUREAU
La Cogip laisse la place à la Cogirep, mais rien ne change. Une adaptation du The Office anglais, avant que la série-mère ne fasse un carton et que les États-Unis ne s’en emparent, avec le succès que l’on connaît [pour en savoir plus, lisez notre article L’histoire secrète du Bureau, l’adaptation française de The Office]
NC : Il était logique pour nous que ça se déroule à la Cogip, même si l'univers préexistait puisqu'il s'agit d'une adaptation. Mais l'énorme avantage de la Cogip, c'est que comme on en est PDG tous les deux...
BL : Et à vie !
NC : Effectivement ! Donc on peut en faire ce qu'on veut. Une énorme boîte à la Défense dans La Personne aux deux personnes, une petite PME de province dans Alter Ego, une filiale qui fait du papier dans Le Bureau...
BL : Ça raconte toujours la même chose sous différentes formes. La différence avec les Anglais, c'est que la Cogip a ce truc à la française : il y a beaucoup moins de turn-over chez nous que chez eux, et les PME de ce genre sont beaucoup plus familiales ici. Il y a cette ambiance un peu bizarre, avec souvent un « patron papa » qu'on a retranscrit à travers le personnage de François Berléand. Un mec qui peut te martyriser tout en te passant la main dans le dos (Rires.)
NC : Et ça, c'était le résultat de nos immersions dans des boîtes, avec des patrons pseudo modernes, paternalistes et à l’ancienne, tout en employant des mots à l'américaine. Des gens avec des caractères de tyrans cool.
BL : Pourquoi la Cogirep et pas la Cogip ? Ben, bonne question (Rires.) On devait être dans la période filiales ! On a harmonisé tout ça. Disons que la Cogip a intégré différentes branches (Rires.)
VAMPIRES EN TOUTE INTIMITÉ
La Cogip a bien entendu sa place dans ce film qui n’est pas du tout réalisé par Nicolas et Bruno. Accompagnés par Alexandre Astier, Fred Testot ou Bruno Salomone, ils redoublent l’intégralité des dialogues de ce long-métrage de Taika Waititi et Jemaine Clement, délocalisant l’action à Limoges. Tordant.
NC : Vu le projet, c’était important de faire des clins d'oeil à la Cogip dans ce film.
BL : Et puis avec le look du mec qui joue Gilles, cet espèce de blanc-bec avec une voix de fausset, il était impossible qu’il ne parle pas de la Cogip et de comptabilité.
NC : On s'est beaucoup amusés à faire ça. C'est Laurent Campagne de Wild Side, avec qui on avait bossé pour le DVD du Message à caractère informatif, qui a mis tout ça en branle. À l’époque, on lui avait dit : « Si un jour vous tombez sur un film qu'on peut détourner du début à la fin, on adorerait faire ça. » Et 15 ans plus tard, il nous appelle de Gérardmer et nous demande si on sait doubler des vampires (Rires.) Ils nous avaient trouvé un film et comme on avait doublé des moustaches et des meubles, on s'est dit pourquoi pas des vampires ? Le film avait été beaucoup piraté et ils voulaient faire quelque chose de nouveau pour la sortie en France. On avait carte blanche.
Mais au bout d’un moment, ils nous ont quand même demandé de prévenir les auteurs, Jemaine Clement et Taika Waititi, parce qu'on changeait beaucoup de trucs à leur scénario ! Donc on a appelé Waititi, qui était à Hollywood en train de préparer Thor : Ragnarok. Il avait reçu nos Messages, il trouvait ça très drôle. Il nous a dit : « Allez-y, éclatez-vous, j'ai super autre chose à faire, j'enchaîne réunionite sur réunionite » (Rires.) Et on a pu faire ce qu'on voulait.
MESSAGE À CARACTÈRE INFORMATIF SEXY ET SAISON 2 DU MESSAGE À CARACTÈRE INFORMATIF
Retour en force après des années d’absence. D’un côté la Cogip se sexualise (gentiment) et de l’autre elle revient aux fondamentaux.
NC : C'est Monsieur Poulpe qui, pour son émission Crac Crac, un peu cul et marrante, nous a proposé de faire des Messages sexy. Ça tombait en même temps que les 20 ans de la saison 1 et en parallèle, on nous a proposé d'en refaire également à l'antenne. On avait l'impression de n’avoir jamais arrêté. Mais on s'est retrouvé devant notre table de montage avec un gros doute : on est vraiment en train de relancer un truc qu'on a fait il y a 20 ans ? On avait hyper envie, mais bon…
BL : Ce qui nous a rassurés, c’est que les gens aimaient toujours ça et nous le disaient.
NC : « Vous avez créé mon humour », « La Cogip, c'est ma vie » (Rires.) La Cogip entrait quasiment dans le domaine public.
BL : Et on avait peur de l'abimer.
NC : En fait, on prenait le risque de décevoir. Des gens nous lâchaient : « La Cogip, ce n'est plus à vous les gars ! C'est à nous maintenant. »
BL : Une sorte d'OPA tendresse sur la Cogip (Rires.)
NC : Et entre les deux saisons, Internet avait été inventé, donc les recherches étaient assez différentes. On est rentrés en contact avec des collectionneurs de film d'entreprises américains.
BL : Des vidéos que des mecs mettent en ligne. Ce n'est pas le darknet, c'est le "greynet", qui n'intéresse absolument personne.
NC : L'internet gris, l'Internet triste (Rires.)
BL : On était en contact avec des mecs pas possibles, des malades quoi. Enfin, peut-être autant que nous, finalement !
NC : On n'a pas bien compris s'ils faisaient ça pour se marrer ou pas. Ce sont des types qui font des happenings et diffusent des films d'entreprises en mixant... Et il y a eu une belle rencontre (Rires.) On a fait des échanges avec ces gars-là, puisqu'on avait des stocks de la première saison. Comme des cartes Pokémon ! « Tu l'as celui-là ? » « Ouais, je l'ai en triple, laisse tomber ».
BL : Il y avait une certaine pression, parce qu'on avait l'impression de trouver des trucs originaux, mais avec Internet, plein de choses circulaient. Donc on a pris du temps avec un documentaliste pour trouver des vidéos que personne n'avait vues. On avait aussi la chance d'avoir un peu élargi le spectre aux années 90, époque où il commence à y avoir une petite industrie de vidéos faites maison, avec le développement des caméras numériques. Des choses issues de bibliothèques ou de télés locales... Un nouveau gisement vachement intéressant. Mais il nous fallait surtout des gens à fond à l’écran, premier degré.
NC : L'ironie, c'était à nous de l'amener.
LECTURE VIVANTE DE ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ
Sur scène, le duo « joue » la BD culte de Fabcaro, dont l’univers absurde est très semblable au leur. L’histoire d’un mec qui a oublié sa carte de fidélité au supermarché, et qui devient immédiatement l’ennemi public numéro 1. Il y avait bien sûr un peu de place là-dedans pour insérer la Cogip.
NC : On voulait travailler avec Fabcaro et faire le film Zaï Zaï Zaï Zaï. On a découvert la BD assez tard et c'était exactement notre univers. J'ai même soupçonné Bruno de l'avoir écrite sous un pseudo foireux (Rires.) C'est comme si on était cousins avec Fabcaro, c'était pas possible. On s'est juré qu’aucun de nous deux n’était à l’origine de la BD, et on a réfléchi sur le film pendant quatre mois. Il fallait trouver un angle. Et on a fini par appeler Fabcaro, qui nous a dit que les droits avaient été vendus la semaine d'avant. On était dégoûtés. C'est le Forum des images qui nous a proposé de faire quelque chose avec Fabcaro, une conférence ou un court-métrage. On a eu l'idée de faire une lecture de la BD sur scène, en réalisant en direct toute la bande son. On a projeté les cases sur le grand écran de Salle 500 du Forum des images, en faisant toutes les voix et les bruitages, et un musicien s'occupait de la musique en live. Et comme notre envie, à la base, c'était de bosser avec Fabcaro, on lui a demandé de dessiner des cases inédites, avec le personnage principal qui, dans sa course folle, va se planquer à la Cogip. C'était une aventure folle, on a fait plus de 150 représentations.
BL : Alors qu'on ne devait jouer qu'une fois !
NC : Et là on part dans une tournée mondiale, au Canada, à Madagascar.... C'est extraordinaire !
ALTER EGO
Un type lambda et dégarni découvre que son nouveau voisin est son sosie, mais avec des cheveux. Ce double plus beau, plus sportif et plus cultivé, qui de surcroît partage son bureau à la Cogip, va générer chez Alex une jalousie tutoyant la folie furieuse. Génialement drôle et presque un peu flippant.
NC : On voulait confronter notre personnage principal à un monde qui s'écroule autour de lui, au niveau domestique comme professionnel. C'est une sorte de cauchemar cette fable, mais qui pour nous et le spectateur est un terrain de rire. C'était l'occasion de raconter une Cogip plus proche du Bureau, plus PME. Donc il y a une recherche de décors : on a vu une dizaine d'entreprises, sélectionnées par Aude Lemercier, notre repéreuse de décors, qui comprend parfaitement où on veut aller. Et ces boîtes n'avaient pas bougé depuis 1983 ! On ouvrait une porte et on nous disait : « C'est le bureau de l’expert-comptable. » On rentrait, il y avait des rideaux à lamelles, un vieux téléphone, tout ce qu'on adore. Et pas d'ordinateur ! « Nan mais en fait il vient une fois tous les trois mois. » (Rires.)
BL : Avec en plus un mobilier magnifique (Rires.) La boîte qu’on a finalement choisie était parfaitement dans son jus : couleurs ternes, plafonds en vinyle tendu, moquette au mur…
NC : On était proches de l'orgasme (Rires.)
BL : Et on a incarné l'écroulement du monde de notre personnage à travers la volonté d'open space de sa boss, jouée par Zabou Breitman. Ils commencent à démonter les cloisons et c'est un miroir de sa vie en chantier.
NC : Par ailleurs, on aimait bien que le concept d'open space arrive chez eux en 2026 (Rires.)
BL : On espère que le film va marcher. Avec Laurent Lafitte, on a conclu un pacte : si Alter Ego fait plus d’un million d’entrées, on se fait tatouer un sigle Cogip !
Alter Ego, de Nicolas et Bruno, avec Laurent Lafitte, Blanche Gardin, Olga Kurylenko… Actuellement au cinéma.







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