Le réalisateur libanais raconte le processus de création de son premier long métrage de fiction, Un monde fragile et merveilleux. Un récit ambitieux et magnifiquement orchestré entremêlant sur 30 ans une histoire d’amour et l’histoire de son pays, traversé par des crises et des tragédies à répétition
Qu’est ce qui vous a donné envie de passer pour la première fois à la fiction avec Un monde fragile et merveilleux ?
Cyril Aris : Ce projet a pris pratiquement cinq ans. Avant cela, j’ai réalisé deux documentaires. Mais je dirai que ces documentaires se sont imposés à moi : les histoires se déroulaient sous mes yeux, et j’ai ressenti un impératif à les raconter. Et je pense qu’on retrouve cette influence dans Un monde fragile et merveilleux, notamment dans l’usage des images d’archives Ma philosophie du cinéma s’inspire d’une citation de Robert Bresson : « Je préfère que les spectateurs sentent mes films avant de les comprendre. » Et c’est ce que j’ai essayé de faire avec ce film. Raconter une histoire d’amour sur plusieurs décennies et la faire dialoguer avec l’histoire du Liban sur la même période. … Nous avons traversé une crise économique et financière profonde, une crise politique puis la dernière guerre entre Israël et le Hezbollah, qui a ravagé le sud du Liban. Plus je développais le projet, plus le pays changeait. Il fallait sans cesse adapter le scénario, jusqu’au moment où nous avons décidé d’arrêter. Parce qu’on avait compris que l’actualité ne cesserait jamais d’évoluer.
Dans votre manière de filmer Beyrouth, on retrouve à la fois les couchers de soleil somptueux et les plages jonchées de détritus. Peut-on y voir un symbole de votre regard de documentariste qui dialogue avec votre regard de réalisateur de fiction ?
Ce contraste, c’est le rythme de vie de Beyrouth : un jour lumineux et joyeux, le lendemain sombre et lourd. Et ce contraste naît ici des personnalités aux antipodes de mes personnages. Nino, très optimiste, plein de vie, choisit le bonheur à travers les yeux desquels je peux montrer Beyrouth dans toute sa beauté,. Yasmine, elle, plus réaliste, plus pragmatique, trouve la ville laide, dure, abîmée. Elle me permet donc de montrer l’autre visage de Beyrouth : l’urbanité grise, les déchets sur la plage, les cicatrices visibles. Avoir ces deux personnages me donnait la liberté — et l’excuse — de filmer les deux aspects de la ville.
UN MONDE FRAGILE ET MERVEILLEUX: PUISSAMMENT ROMANESQUE [CRITIQUE]
Quand on raconte une histoire d’amour sur autant d’années et en entremêlant les périodes, se pose la question de l’équilibre temporel du récit. Comment l’avez-vous construit ?
Tout repose ici sur les traumatismes d’enfance. Pour Yasmina, le divorce de ses parents, en parallèle avec les ravages de la guerre autour d’elle à ce moment-là. Pour Nino, la perte de ses parents. Ces traumatismes les marquent l’un et l’autre tout au long de leur vie. Et ce n’est qu’en affrontant ces blessures qu’ils peuvent coexister, dans la beauté comme dans la peine. Mais à l’origine, le scénario était écrit de manière chronologique. Ce n’est qu’au montage que j’ai décidé de tout réécrire en intégrant des moments de l’enfance au fil de la narration. Pour mieux souligner à la fois l’écho du traumatisme et le caractère cyclique de leurs vies.
Comme spectateur, êtes-vous un amoureux des films romantiques ?
J’ai toujours eu une sensibilité romantique. Ce sont ces films-là qui, lorsque j’étais enfant, m’ont donné envie d’aimer le cinéma De Quand Harry rencontre Sally aux films de Billy Wilder. Mais c’est un genre que l’on a un peu perdu. Depuis 20 ou 25 ans, le cinéma est devenu plus cynique, plus dur. On valorise davantage le cinéma de genre, expérimental, radical. Pourtant, partout dans le monde, quelles que soient les cultures, on tombe amoureux, on rêve. On a parfois cette sensation que les étoiles s’alignent en notre faveur. Et c’est ce que j’ai essayé d’exprimer avec ce film.
Tourner son premier film de fiction c’est aussi se confronter pour la première fois à la direction d’acteurs. Comment l’avez-vous vécu ? Avec angoisse ?
Dans tout le processus, l’écriture du scénario est évidemment fondamentale et j’adore le montage, Mais ce que j’ai préféré, c’est la direction d’acteurs. Un excellent scénario mal joué, on n’y croit pas. Un scénario plus fragile, mais brillamment interprété, peut fonctionner. La majorité des comédiens du film ne sont pas des acteurs professionnels. Le casting a donc été très important. Le plus long et le plus délicat a été de trouver les enfants. Il fallait qu’ils jouent juste, mais aussi qu’ils ressemblent de manière crédible aux versions enfantines de Nino et Yasmina. Et ce que j’aime dans la direction d’acteurs, c’est la collaboration.
De quelle manière ?
Je leur laisse s’approprier le texte, reformuler les dialogues, ajouter leur propre humour. L’idée était de leur donner confiance, de leur permettre de prendre des risques, d’improviser, même de se tromper. C’est ainsi qu’on trouve la bonne nuance, la bonne énergie. Pour Hassin Akil et Mounia Hakl qui incarnent Nino et Yasmina, j’utilisais souvent une technique particulière. Je dirigeais surtout l’acteur qui n’était pas à l’image. Par exemple, si la caméra était sur Hassin, je donnais des indications à Mounia, hors champ. Ainsi, à chaque prise, aucun des deux ne savait pas exactement quelle énergie ou quelle intention il allait recevoir en face de lui. Cela crée quelque chose de très spontané. C’est une petite leçon héritée du documentaire où tout arrive une seule fois et il faut capter cette fraîcheur.
Vous allez continuer dans la voie de la fiction ?
J’ai déjà une idée pour un prochain long-métrage, plus ambitieux mais également lié à l’histoire du Liban et s’étendant sur plusieurs décennies. J’en ai déjà parlé à mon producteur, et nous réfléchissons à la manière de le structurer, car ce sera sans doute encore une coproduction internationale. Mais pour l’instant, cela reste au stade de la réflexion. Et rien ne dit qu’entre-temps, je me lancerai dans un documentaire !
De Cyril Aris. Avec Mounia Akl, Hassan Akil, Julia Kassar... Durée: 1h50. Sortie le 18 février 2026







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