Elvis
Warner Bros.

Rencontre avec le réalisateur australien autour de son évocation survoltée du destin d’Elvis Presley.

Première : On sent dès les premières minutes d’Elvis votre envie d’exploser les codes du biopic, d’inventer une forme qui irait au-delà du genre...

Baz Luhrmann : J’ai effectivement fait tout mon possible pour ne PAS faire un biopic ! Je suis très ami avec Elton John – on a même écrit une chanson ensemble – et j’aurais adoré réaliser son biopic mais, à bien y réfléchir, je me dis que d’autres personnes peuvent faire ce genre de choses beaucoup mieux que moi… Je voulais aller plus loin : utiliser la figure d’Elvis pour examiner l’état de l’Amérique contemporaine, au regard des années 50, 60 et 70. J’ai envisagé sa vie comme une toile géante, qui permet d’explorer de grandes idées, des thèmes plus vastes. Quand Shakespeare écrit Richard III, il ne fait pas un biopic de Richard III !

Tous les grands moments de la vie d’Elvis, toutes les images d’Epinal, sont relus à l’aune de sa relation avec son manager, le Colonel Parker…

Certains pourraient se poser la question : Elvis était-il si intéressant que ça ? Il suffit de creuser un peu pour réaliser que oui, il était très intéressant ! Et l’une des choses les plus fascinantes chez lui est la relation au long cours qu’il a eue avec son manager, le Colonel Tom Parker. Qui n’était d’ailleurs pas colonel, et qui ne s’appelait ni Tom ni Parker ! C’était un homme corrompu, mais aussi un génie du marketing. Quand tu assembles Elvis et le Colonel, il se produit une réaction chimique qui dit quelque chose de très particulier sur l’Amérique. Sur l’art et le commerce. Sur la création et le business.

Vous même, en tant que metteur en scène de grands spectacles hollywoodiens, vous êtes au cœur de ce conflit entre l’art et le commerce…

Ce n’est pas forcément un conflit. Quand ces deux pôles s’équilibrent, c’est une bonne chose. Mais quand ce n’est pas le cas, de grandes tragédies peuvent arriver… Si j’ai eu envie de faire ce film, c’est parce que j’ai le sentiment que, depuis quelque temps, ce rapport est déséquilibré. Il n’est plus question que de marques, d’argent. La créativité disparaît. Et les idées du Colonel Parker gagnent du terrain…

Notre critique d'Elvis

Toute la première partie d’Elvis baigne dans une imagerie foraine inquiétante à la Nightmare Alley. C’est vraiment étonnant de voir votre film quelques mois seulement après celui de Guillermo del Toro. Or, il se trouve que la version de 1947 était le film préféré du Colonel Parker…

Oui, il le regardait de manière obsessionnelle. J’ai vu le film de Guillermo, qui est un ami, et un immense cinéaste. Le Colonel était une personnalité hors norme, extravagante, incroyablement charismatique, en représentation permanente. Il était, comme on le dit dans le film, un snowman, un bonimenteur de foire, qui entourloupe les gens et y prend du plaisir. Il y avait quelque chose chez lui du mentaliste qui joue des tours et cherche à contrôler les esprits. Tout ce dont parle en effet Nightmare Alley !

Vous décrivez Elvis comme une espèce de super-héros qui avait le pouvoir de réconcilier l’Amérique…

Oui. A travers les chansons. Ce n’était pas quelqu’un de politisé.

Pas seulement à travers les chansons. Egalement à travers la question raciale, la sexualité…

Effectivement, on ne peut pas raconter son histoire, ou l’histoire de l’Amérique dans les années 50 à 70, sans se confronter à la question raciale. En fait, s’il n’y avait pas de question raciale en Amérique, il n’y aurait pas eu d’Elvis ! Jeune, il a grandi dans un quartier majoritairement noir – un peu comme Eminem. Plus tard, il était l’un des rares visages blancs du Club Handy, à Memphis, sur Beale Street. Il vivait immergé dans la musique, ce qui lui a permis d’inventer son propre mix de rhythm and blues, de gospel et de country. Ce style, une fois médiatisé par le Colonel Parker, explose. Et c’est à ce moment-là que l’affaire devient politique. Elvis était un rebelle, un vrai rebelle, le punk originel. Les racistes du Sud voulaient le tuer, ils l’appelaient le "nègre blanc", ils pendaient des marionnettes à son effigie ! Dans les années 60, Elvis va d’une certaine façon être "whitewashé" par Parker, qui en fait l’acteur le mieux payé d’Hollywood. Mais il se rebelle à nouveau, et, sous le choc de l’assassinat de Robert Kennedy, chante If I Can Dream dans le "TV Special" de 1968. Le Colonel était contre l’idée d’enregistrer une chanson politique, mais Elvis était un inconditionnel de Martin Luther King. Il pouvait réciter "I Have A Dream" par cœur. Cette scène qu’on voit dans le film, quand Elvis prend les commandes du TV Special contre le Colonel, c’est sa manière d’apporter du réconfort à un pays qui souffre.

 

Baz Luhrmann a un montage de 4h d'Elvis

Vous concluez le film avec cette version exceptionnelle d’Unchained Melody, qui est justement la chanson qu’avait choisi d’interpréter l’acteur Austin Butler dans son audition vidéo…

J’ai vu cette vidéo de ce jeune homme en train de chanter, en pleurs. C’était d’une puissance émotionnelle folle, parce qu’il était évident qu’il ne jouait pas la comédie, qu’il s’agissait de vraies larmes. J’ai ensuite appris qu’Austin avait perdu sa mère au même âge qu’Elvis, et que c’est à elle qu’il pensait en chantant. Puis Austin est entré dans nos vies, il a travaillé comme un fou et, quoi qu’on pense du film, personne ne peut contester l’extraordinaire accomplissement de cet acteur de 29 ans, qui chante, danse, et interprète la vie d’Elvis de sa jeunesse à sa mort. Nous avons montré le film dans des projections-tests et je n’ai pas trouvé une seule personne qui n’ait pas été impressionné par sa prestation. Même des gens qui se désintéressent totalement d’Elvis. Jay-Z est un grand ami, je lui ai montré le film, et en sortant il m’a dit : "Je n’avais pas beaucoup d’estime pour Elvis avant ça, mais le film est dément, et Austin l’humanise tellement… Vous m’avez fait changer d’avis !"

Ça signifie qu’il n’y a pas de consensus sur Elvis aujourd’hui en Amérique ?

Pas du tout ! Une journaliste du New York Times, Maureen Dowd, a écrit un article sur mon film, dans lequel elle rappelle que Chuck D a dit qu’Elvis était raciste (dans Fight The Power, de Public Enemy, en 1989 : "Elvis was a hero to most / But he never meant s*** to me / Straight up racist that sucker was / Simple and plain / Mother f*** him and John Wayne"). Je n’attaque pas Chuck D, mais il y a quelques années, il a fini par reconnaître : "Je n’avais pas de preuves de ce que j’avançais, j’ai fait d’Elvis le bouc émissaire". La conséquence, c’est qu’une génération entière croit ça. Historiquement, les premières personnes à avoir accusé Elvis de racisme étaient des Blancs qui lui en voulaient d’avoir outrepassé la frontière raciale et qui souhaitaient que le public noir se retourne contre lui ! Ce qui est vrai en revanche, c’est que, avec l’aide du Colonel Parker, Elvis a gagné des montagnes d’argent grâce à sa musique. Et qu’il a fallu attendre Michael Jackson pour qu’un artiste noir puisse gagner des sommes aussi importantes. Mais Little Richard a expliqué qu’Elvis, en reprenant ses chansons, lui a permis de vendre plus de disques. James Brown a chanté une chanson intitulée My Brother Elvis… Cette idée qu’Elvis avait un problème avec les gens de couleur est tout simplement fausse.

Quand vous mettez des sonorités rap contemporaines sur les séquences se déroulant à Beale Street, le "berceau du blues", qu’on entend Doja Cat reprendre Hound Dog, c’est pour mettre en musique ces débats autour de l’héritage "politique" d’Elvis ? Ou pour convaincre les plus jeunes de la modernité de sa musique ?

Il y a plusieurs fonctions à cela. Avant qu’Elvis ne l’enregistre, Hound Dog est une chanson de Big Mama Thornton. Qui, soit dit au passage, a été écrite par deux Juifs. Les paroles de la chanson, à l’époque, étaient considérées comme crues, audacieuses, choquantes. Mais Hound Dog ne choque plus personne aujourd’hui ! Donc, quand Doja Cat chante ce morceau (Vegas, le premier single extrait de la BO du film – ndlr), elle traduit Hound Dog dans un langage contemporain. Quelque chose d’un peu osé que le public d’aujourd’hui peut comprendre et s’approprier.

Elvis, de Baz Luhrmann, avec Austin Butler, Tom Hanks, Olivia DeJonge... Actuellement au cinéma.