GALERIE
The Walt Disney Company France / Marvel Studios

Sympathiquement efficace à défaut d'être révolutionnaire, le 21ème film du Marvel Cinematic Universe vaut surtout pour l'avenir qu'il nous promet.

"Le premier film Marvel porté par une femme" : ce n'est pas très sympa pour la Guêpe (Evangeline Lilly) et Black Widow (Scarlett Johansson), mais la promo de Captain Marvel insiste tellement sur ça qu'on s'en voudrait presque de rappeler à Marvel qu'il leur a quand même fallu dix ans et 21 films pour donner à une femme le premier rôle d'un de leurs superfilms. Premier rôle, et personne pour lui arracher : à part Nick Fury, aucun membre des Avengers en soutien à l'horizon puisque le film se déroule en 1995, vingt ans environ avant les plus gros chambardements interplanétaires du MCU selon la chronologie officielle. Une femme en tête d'affiche dans une ambiance rétro 90s : en termes de high concept marketing, c'est de l'or en barre. Mais bien que relevant de l'origin story la plus basique, Captain Marvel se révèle beaucoup plus compliqué dans son écriture, avec flashbacks, visions et manipulations mentales au menu. Essayons de résumer : Brie Larson joue Vers, de la race impérialiste des Krees, membre de l'unité d'élite Starforce, à moitié amnésique, dotée de superpouvoirs et hantée de visions de la Terre (la nôtre). Sous les ordres de Yon-Rogg (Jude Law, accablé), elle affronte les Skrulls, des aliens ressemblant à des orques spatiaux et sournoisement capables de changer de forme. A la suite d'une mission foirée, Vers va échouer à Los Angeles et partir en quête de ses souvenirs. Sans spoiler, elle deviendra donc une nouvelle superhéroïne du MCU, tellement badass que c'est à elle que Nick Fury fera appel à la toute fin d'Avengers : Infinity War pour venir botter le cul de Thanos dans Avengers : Endgame (sortie le 24 avril prochain). L'origin story est donc beaucoup plus alambiquée que dans Spider-Man : Homecoming ou Doctor Strange.

Brie Larson : "Marvel veut faire le plus grand film féministe de tous les temps !"

On est habitués à ce que les films du MCU, depuis le magnifique Avengers de Joss Whedon, possèdent une réalisation gentiment anonyme (bon, à part Iron Man 3) ; mais le principal problème reste le manque d'inventivité de son univers de space opera. Empruntant ses codes visuels et sonores aussi bien aux Star Trek d'Abrams qu'à Mass Effect, Captain Marvel reste bien lisse et ne possède pas de design de SF devant lequel on pourrait se décrocher la mâchoire. Même son efficace bande originale a d'ailleurs des accents à la Mass Effect. Paradoxalement, alors que la franchise Star Wars doit composer avec beaucoup plus de contraintes "historiques", Les Derniers Jedi avaient plus de visions nouvelles de cinéma. On ne demande pas à chaque film de SF d'inventer la fusion à froid, mais on pouvait s'attendre à mieux de la part de la plus grosse franchise de superhéros que d'être à ce point contemporain (la fin de Doctor Strange et quelques scènes des Thor avaient plus d'imagination, par exemple). On nous objectera que le combat de Captain Marvel est ailleurs : dans son récit de prise de pouvoir féministe. De ce point de vue-là, le film est effectivement inattaquable. En empruntant le costume de l'incarnation comics version 2012 de Captain Marvel, pensée par la scénariste de BD Kelly Sue DeConnick pour être un Chuck Yeager au féminin, Brie Larson n'a aucun mal à être un role model en acier trempé (on n'avait pas non plus de gros doutes sur sa perf), même si le film passe plus rapidement que souhaité sur le background familial de notre héroïne, notamment sur un père apparemment violent qui la brime dans ses rêves de gamine. Le féminisme de Marvel (à la fois la Captain et le studio) est un féminisme solidement acquis et sûr de lui : des femmes pilotent des jets au sein de l'US Air Force de façon totalement naturelle et assumée (à part une phrase par la wingwoman de l'héroïne qui évoque le fait que les femmes ne pouvaient pas piloter de jet au combat dans les années 80). C'est un peu comme si Marvel (le studio) nous disait que Captain Marvel est un événement mais totalement normal, au fond. On ne va pas s'en plaindre ; bien au contraire, on applaudit ce personne de Superwoman qui ne s'engage dans AUCUNE liaison romantique en deux heures de film (youpi, pas trop tôt), n'a pas besoin des hommes pour s'en sortir, et embrasse ses superpouvoirs avec une joie intense. Tant qu'à déjouer (un peu) les attentes, le film ne capitalise pas non plus son décorum de film 90s, se réduisant à quelques gags sur la technologie qui ont fait un triomphe à la projection presse (un fichier sur CD-ROM qui met vingt secondes à s'ouvrir, des recherches Internet dans un cybercafé sur Altavista) et surtout une playlist assez attendue (No Doubt, Hole, Nirvana, Elastica...) ou à quelques références par-ci par-là (elle explose une PLV de True Lies dans un magasin de location de vidéos). Ces références ne sont jamais un enjeu de cinéma, ou alors de façon purement périphériques : l'héroïne reste perplexe devant une VHS de L'Etoffe des héros, le film sur la conquête spatiale avec -tiens, tiens- Chuck Yeager dedans. Le Nick Fury rajeuni de vingt ans (Sam Jackson lissé numériquement a toujours son air d'aujourd'hui, cependant) a une sympathique relation avec la superhéroïne, fournissant une dynamique un peu cool à l'histoire. Il y a aussi quelques désamorçages de choses attendues : le méchant joué par Ben Mendelsohn fournit notamment les meilleurs scènes du film, mais on n'en dira pas trop pour garder la surprise.

Comment Marvel a rajeuni Samuel L. Jackson, Robert Downey Jr, Michelle Pfeiffer, Michael Douglas...

Ces heureuses mais trop rares surprises mises à part, on heurte sans surprise la "barrière critique" que nous oppose tous les films du MCU : sympas, divertissants, bien castés, ils nous en donnent pour notre argent, mais ils sont rarement excitants et jamais révolutionnaires à force de s'inscrire dans le cahier des charges d'une série. Justement, dans ce domaine, Marvel est passé maître : il faut faire attention au personnage un poil secondaire de la petite Monica Rambeau, ici une gamine de 10 ans fille de la meilleure amie de l'héroïne et béate d'admiration devant elle. Dans les comics Marvel des années 80, Monica Rambeau était une flic noire de la Nouvelle-Orléans qui fut un temps une des plus excitantes incarnations de Captain Marvel avec un costume noir et blanc et une coupe afro. Les perspectives futures de cette héroïne, nourries par le modèle fourni par Brie Larson, sont ainsi très alléchantes. Cette promesse de donner enfin aux femmes les rôles qu'on leur refuse est la plus belle promesse de Captain Marvel.