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La Forme de l’eau est le plus beau film de Guillermo del Toro.

Mise à jour du 5/03/2018 : Guillermo del Toro a remporté quatre Oscars avec La forme de l'eau : Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleure musique et Meilleurs décors. L'occasion de plonger de nouveau dans une interview que le réalisateur nous a accordée à l'occasion de la parution du magazine Première dont il a fait la couverture en février.

 

Le titre de votre film est beau mais fonctionne comme un oxymore : l’eau est par nature sans forme.

Guillermo del Toro : L’eau n’est pas sans forme, elle prend la forme du récipient qui la contient, c’est très différent. Des quatre éléments, c’est de loin le plus puissant. Elle est l’essence de la vie et de la mort, mais elle représente surtout l’amour, qui est à son image : il prend toutes les formes, fait céder toutes les barrières. Enfin, pour expliquer encore davantage le titre, notre créature est la "forme" que l’eau a choisi de prendre. Son incarnation.

On a fait de vous une espèce de guide spirituel de la "nation geek", le porte-parole officiel d’une sous culture. Un film comme La Forme de l’eau semble être une façon de vous en distinguer, de vous éloigner de ce statut un peu étouffant.

Je suis d’accord avec ça, oui. Au début de ma carrière, la pop culture n’était pas considérée à sa juste valeur. Les a priori et le mépris étaient terribles et nous faisaient passer à côté d’oeuvres majeures. À cette époque, il me semblait très important d’en parler dans mes interviews, pour défendre des artistes qui le méritaient. Je parle de 1995-1997, une époque qui se situe avant la reconnaissance à grande échelle des comic books, de la pop culture et de l’animation. J’avais fait Cronos et L’Échine du diable, on ne me rattachait pas encore à une "école". Et puis j’ai tourné Blade II et Hellboy. À partir de là, c’est vrai, j’ai eu cette étiquette "geek » collée dans le dos. D’autant plus qu’après Le Labyrinthe de Pan, j’ai enchaîné avec Hellboy 2 et Pacific Rim. Je trouvais ça sain – et même nécessaire – d’oeuvrer à la reconnaissance de certaines formes décriées ou méprisées. Mais aujourd’hui, la pop culture se porte à merveille, merci pour elle. On peut même dire qu’elle se porte trop bien.

N’y a-t-il pas de risque à se convaincre que les meilleurs films sont ceux qui reçoivent les accolades, les sélections en festival et les nominations à l’Oscar ?

Non. Je fais ça depuis vingt-cinq ans. J’ai été tout en bas, tout en haut, bon et mauvais, on a parlé de moi en bien et en mal, parfois à raison, parfois à tort dans les deux cas. Bref, j’ai 53 ans, pas 28. Après tant d’années de carrière, on ne peut pas se perdre dans les récompenses ou penser qu’il faut réexaminer tout son travail à l’aune des louanges ou des critiques que reçoit le dernier long métrage qu’on a fait. On ne peut pas faire des films selon cette grille de lecture. On écoute les critiques, mais on suit son propre processus créatif.

Ce qui n’empêche pas les critiques d’opposer régulièrement les "deux" del Toro, parce qu’ils ne s’adressent pas exactement au même public.

Je vous l’ai dit, je suis fier de l’étendue de mon registre. Le Labyrinthe de Pan comme Hellboy, La Forme de l’eau aussi bien que Pacific Rim. Ils sont réalisés avec la même rigueur, la même exigence et le même savoir faire. Les uns sont issus d’une émotion, quelque chose que j’aime, qui me touche, les autres convoquent plus de douleur, plus de rage, sont peut-être plus viscéraux. Comme artiste, tu restes une personne. Parfois tu es heureux et extraverti, parfois tu es plus centré sur toi-même ou mélancolique. Pour ceux qui regardent les films, c’est une filmographie. Pour ceux qui les fabriquent, c’est une biographie.

La Forme de l’eau est un film fantastique mais tout, dans les mouvements incessants de la caméra et l’utilisation des décors renvoie à un autre genre : la comédie musicale. À un an d’écart, j’ai vu dans la même salle de Toronto La La Land puis La Forme de l’eau, qui ont tous deux fait le choix de réaffirmer leur croyance dans le cinéma à travers ce genre. Ce n’est pas un hasard.

Les deux formes les plus abstraites du cinéma, bâties sur le mouvement, la lumière, les couleurs et la musique sont la comédie musicale et le giallo. Suspiria ou Un Américain à Paris sont les deux faces d’une même médaille, qui arpentent des régions plus ou moins sombres du conte de fées. Dans les deux cas, on atteint des sommets de poésie, qui sont enivrants. Ils nous purifient. Par ailleurs, la chanson est la plus belle forme de dialogue. Le dialogue, c’est du rythme, comme l’ont prouvé des gens comme [Billy] Wilder, [Barry] Levinson, [David] Mamet ou [Quentin] Tarantino, dont les dialogues ne sont que tempo, musique et rythmes. Cette idée, on la retrouve portée à son plus grand niveau d’achèvement dans la comédie musicale.

Tous vos films sont bâtis sur un équilibre complexe entre inspiration poétique et fabrication. Où finit la première et où commence la seconde ? Comment faire pour que l’artisanat ne l’emporte pas sur la poésie ?

C’est effectivement là que tout se joue, dans un rapport de force subtil entre les deux. On peut trop designer, on peut trop fabriquer, au point d’abîmer l’effet de grâce que l’on recherchait. C’est un équilibre très fragile, sans doute la clef de toute réussite cinématographique. Cocteau utilisait les techniques les plus simples, ralentis, trucages basiques, lentilles inversées, des tas de petits tours de magie qui étaient en parfaite harmonie avec la poésie qu’il recherchait. Quand des éléments techniques entrent en jeu, il faut toujours se demander si la poésie, ce que vous appelez l’"inspiration", peut les supporter ou non. Certaines fois oui, d’autres fois, elle s’en trouve suffoquée. Écrasée sous le poids de la technique. Tout cela est une question d’expérience. Ce n’est jamais qu’un long apprentissage. On doit se tromper pour comprendre. Et ça m’est arrivé. Plein de fois.

Vu son registre de conte de fées fragile, La Forme de l’eau ne pouvait pas se permettre de se louper là-dessus.

C’est pour ça que c’est mon film préféré. Il est la synthèse de mon travail. Tout le savoir, toutes les compétences que j’ai développées ont été nécessaires pour le réussir de manière satisfaisante. Et c’est aussi mon premier film sur la vie. Les autres étaient mélancoliques. Ils parlaient du deuil, de la perte, de la mort, du pourrissement. Ils relevaient de ce que j’appelle une "poésie du cimetière". Cette fois, c’est un film plein d’énergie vitale. La beauté du monde est possible. À 52 ans, avant de me lancer dans le tournage, après quatre ans de préparation, je me suis assis et je me suis demandé : qu’est-ce que je vais pouvoir faire de différent cette fois ? Et c’était ça.

Le film a une portée politique très dans l’air du temps, notamment sur les questions des minorités. Tous les personnages de "gentils" ont une différence marquée : une infirmité, une spécificité ethnique, sociale ou sexuelle, etc. Et de l’autre côté, tous les personnages "normaux" sont des salauds.

Tout récit est politique. Dans les années 40 ou 50, Michael Shannon aurait été le héros du film, le good guy, avec ses mâchoires carrées. Mais ça, c’est quand on pénètre dans l’immeuble par l’entrée principale. Si on entre par l’escalier de service, avec ceux qui nettoient les ordures, tout change ! Cela a toujours été vrai, dans tous mes films. Pacific Rim ? Je ne ferai jamais un film où les États-Unis sauvent le monde, où une armée, quelle qu’elle, soit sauve la planète. Non. Je vous donne des Péruviens, des Asiatiques, des Noirs, parce que je veux que ce soit le monde qui sauve le monde. Ce sont des décisions déterminantes pour ne pas se compromettre. Tu peux choisir de raconter ton histoire du côté des gagnants ou des perdants, ça fait toute la différence.

La créature est l’"autre" absolu. Le révélateur.

Pour moi, c’est le point de départ. La base de tout ce que j’ai fait depuis un quart de siècle : montrer que la vraie monstruosité ne réside que dans le coeur des hommes. Le vrai monstre est celui qui repousse l’autre, l’imperfection, sa fragilité, sa beauté. En imaginant notre créature, on a designé un dieu de la rivière, une incarnation divine. Face à lui, notre "princesse" n’est pas celle de La Belle et la Bête. Elle est bancale, elle se masturbe tous les matins, etc. Il n’y a pas d’un côté un archétype de beauté et de l’autre une bête qui doit se transformer. Je n’aime plus ça. Pour moi, c’est un tournant artistique crucial. Cela rejoint le début de notre conversation. En art, cette idée est plus simple à expliquer : quand Marcel Duchamp prend un urinoir et l’expose, quand Andy Warhol peint des boîtes de soupe Campbell à la tomate ou quand Roy Lichtenstein reproduit des comics, ils créent bel et bien des oeuvres d’art, mais on reconnaît toujours l’urinoir, les boîtes de soupe, les comics. Ils n’ont pas été détournés ou dénaturés. J’essaie de faire la même chose avec mes « formes pop ». Je pars des prémices des genres – qu’ils soient nobles ou non – et je m’efforce de les changer, tout en les respectant. Je ne suis pas postmoderne. Je ne suis pas ironique. Je ne veux pas  déconstruire. Je veux reconstruire.

La Forme de l'eau, sortie le 21 février. 

 

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