20th Century Fox

Maquillage, animatronique et numérique ont permis de lui donner vie.

La Forme de l’eau, de Guillermo del Toro, sort cette semaine au cinéma, après des mois de critiques élogieuses reçues dans le cadre de festivals (la Mostra de Venise en tête) et lors des cérémonies hollywoodiennes majeures. Ce conte fantastique et romantique est une réussite. Parmi ses points forts, il y a évidemment sa créature, jouée par Doug Jones, l’acteur favori du réalisateur (il incarnait déjà ses "monstres" dans Le Labyrinthe de Pan ou Hellboy). Un nouveau défi pour del Toro et son équipe, la créature devant principalement évoluer dans l’eau sans que le costume, ni le maquillage de l’acteur, ne soient abimés. Et sans abuser des technologies numériques non plus. Shane Mahan, un artiste travaillant pour Legacy Effects (Les Gardiens de la Galaxie Vol. 2, The Revenant, Pacific Rim…), a supervisé ce maquillage exceptionnel, et a détaillé pour l’école de maquillage de Stan Winston toutes ses étapes de création au cours d’un entretien captivant (à lire ici en anglais).

La forme de l'eau : Divinement beau [Critique]

"Guillermo a raconté qu’il avait six ans quand il avait découvert L’Etrange créature du lac noir. Il adorait les scènes où l’héroïne nageait avec la créature, et l’obsession que celle-ci développait pour la jeune femme, mais dans ces films des années 1950/1960, la créature ne finissait jamais avec la fille et c’est ce qui lui a donné envie de réaliser ce projet." Le réalisateur a alors imaginé cette histoire d’amour entre une femme muette et une créature de l’eau maltraitée dans un laboratoire scientifique. La première va tout faire pour sauver la deuxième, et elles vont développer peu à peu des sentiments plus profonds que prévu l’une pour l’autre.

90 artistes pour designer ce "film indépendant"
Guillermo del Toro a immédiatement pensé à Doug Jones pour incarner son "monstre", et quand Legacy Effects s’est retrouvé à travailler sur le projet, il avait déjà imaginé son design général. Il leur a donc demandé de le créer "en vrai" tout en faisant en sorte que le costume soit le plus léger et le plus pratique possible pour l’acteur, qui devait se déplacer avec fluidité aussi bien sous l’eau que sur terre. "A la base, on nous a présenté ça comme un film indépendant, ce qu’il n’était pas du tout de notre point de vue ! C’était même très complexe. L’idée était d’utiliser un effet pratique, comprenant du maquillage. Créer un homme amphibien ? Je me suis immédiatement dit  ‘Allons-y’. J’avais envie de créer à nouveau une créature ‘vraie’, organique. C’était rafraîchissant."

L’intéressé explique alors qu’en tout, environ 90 personnes ont travaillé sur la créature, surtout lors de la phase de pré-production, qui a demandé beaucoup de réflexions et d’essais avant de trouver le personnage idéal. "Il faut bien comprendre que quand vous travaillez avec Guillermo del Toro, le plus important à ses yeux, ce sont ses créatures. Tout le monde est bien traité, évidemment, mais ce qu’il aime vraiment, c’est donner vie à ses ‘monstres’. C’est ça, son aire de jeux."

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Une créature entre sculpture, peinture, silicone et numérique
A partir de ses croquis, l’équipe dirigée par Shane Mahan et Mike Hill a conçu plusieurs sculptures du personnage, afin de trouver son look final. Une fois validé par le réalisateur, le costume a pu être fabriqué en plusieurs exemplaires. Pas en silicone, mais en caoutchouc, à la demande de del Toro. "Quelques éléments de silicone ont été ajoutés pour donner un effet translucide, mais c’était principalement du caoutchouc. Ce qui facilitait la vie de Doug Jones, car c’est beaucoup plus léger." Une fois ce "corps" créé, il a fallu le peindre, et cela a demandé quelques essais avant que les couleurs idéales ne soient trouvées. "C’était un vrai challenge, car lors des premiers tests, il était trop pale, presque fantomatique. On a passé deux semaines à tout refaire pour trouver la bonne peinture."

En haut du dos, la combinaison comprenait une partie électronique, afin que l’équipe technique puisse animer les branchies et les nageoires de la créature en fonction du jeu de l’acteur. Shane et ses artistes ont également décidé de profiter des technologies numériques : si Doug Jones portait des sortes de lunettes opaques dessinant les yeux du personnage, ceux-ci ne pouvaient pas bouger, ni cligner. Les mouvements des yeux ont donc été créés plus tard, par ordinateur. "Ainsi que quelques détails sur son visage", précise l’article sans que l’on sache pour l’instant lesquels précisément. "On avait 90% de maquillage physique, plus un petit peu d’animation par-dessus. Juste assez pour réussir à ‘avoir’ le public, ce qui est difficile à faire de nos jours."

 

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Seulement 4 artistes sur le plateau 
Une fois sur le tournage, seuls quatre artistes spécialisés dans le maquillage et les animatroniques étaient présents : Sean SansomJason DetheridgeMike Hill et Shane Mahan"Mike et moi, nous passions nos soirées et nos week-ends à réparer l’électronique ou à retravailler la combinaison. Heureusement que Sean s’y connait bien dans le domaine de l’animatronique, car on a dû retirer plusieurs fois les branchies du costume, le temps de tourner des scènes sous l’eau, puis les remettre en place… et en marche."

Au total, l’activation de la combinaison et le maquillage demandaient 3h de mise en place par jour à l’équipe. "On avait déjà expérimenté des techniques plus rapides sur Les Gardiens de la Galaxie Vol. 2. Notre but, c’est de réduire le temps de maquillage. Passer en dessous des trois heures, ça nous semble magique. C’est supportable pour l’acteur et pour les artistes. Au-delà de cette limite, tout devient plus compliqué."

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Bien sûr, un tel tournage n’était pas à l’abri de mauvaises surprises. Même en ayant des combinaisons de secours, le fait de demander à Doug Jones d’être présent sur le plateau tous les jours en costume a compliqué les choses. Ses tenues se sont détériorées petit à petit, si bien que les artistes devaient les retoucher au fur et à mesure, et gérer quotidiennement des imprévus. "On a même recousu des bouts alors que Doug était encore dedans. Parce que les scotchs ou équivalents, ça ne tient pas longtemps sous l’eau. (…) Mais ces imprévus ont tous été résolus. On mettait tout en ordre pour arranger les choses. On raccommodait au cas par cas."

Plus de réalisme
Shane Mahan assure que l’équipe n’a pas regretté ce choix de donner vie à cette créature "en vrai" et non 100% en numérique. "Sally (Hawkins, la comédienne principale) pouvait regarder Doug et voir la créature. Et son jeu ne pouvait qu’en être meilleur. On pouvait sentir la différence et je crois que ça se voit à l’écran, que ça participe au fait qu’on ressent pleinement leur histoire d’amour."

Ravi de cette expérience, le superviseur conclut : "Pour moi, cette créature c’est notre plus grande réussite, elle condense tout ce qu’on a appris à faire par le passé, ce qu’on sait créer aujourd’hui et je pense qu’elle annonce aussi des innovations futures. On a essayé de nombreuses techniques, mais il y a aussi des domaines dans lesquels on a créé des nouveautés rafraîchissantes."

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Ironie du sort, La Forme de l’eau a été nommé dans 13 catégories aux Oscars, mais pas dans celle du meilleur maquillage. Peut-être parce que cette création, mi-physique, mi-numérique, a été considérée comme un effet-spécial et non un maquillage classique ? Toujours est-il que le résultat est bluffant. Bande-annonce :