Fjord avec Renate Reinsve et Sebastian Stan
Le Pacte

Le Roumain déjà lauréat d’une Palme d’or pour "4 mois, 3 semaines, 2 jours" s’est délocalisé en Norvège et signe un drame implacable à l’ambiguïté morale assumée. Un sérieux candidat aux précieux lauriers.

Il suffit parfois d’un territoire à taille humaine, quelques mètres, pour raconter le monde. Dans Soudain de Ryuzuke Hamaguchi un Ehpad parisien devient le lieu utopique censé réenchanter nos sociétés occidentales pétries d’individualisme. Andreï Zviaguintsev, lui, suit dans son Minotaure le délitement d’une famille bourgeoise d’une ville de province russe, symbole des crispations d’un pays qui envoie ses ouailles sur le front ukrainien. Chez Cristian Mungiu, un fjord norvégien par un jeu d’échelle interroge les contradictions de notre époque. Une époque de plus en plus clivée où il faut être pour ou contre et si possible se positionner vite (allégorie cannoise !)

Cristian Mungiu sur le tournage de Fjord
Neon

Dans un fjord donc, une famille – les Gheorghiu - débarque de Roumanie avec leurs valises et leurs principes évangélistes. La société locale plutôt progressiste accueille avec un brin de scepticisme ce couple (Sebastian Stan et Renate Reinsve) qui élève leurs bambins dans l’amour de Dieu. L’intégration a tout de même lieu et une voisine, ado rebelle, ne tarde à sympathiser avec les nouveaux arrivants. Mungiu étend peu à peu sa toile. Sa mise en scène ultra-précise offre d’abord l’illusion d’une libre circulation des corps dans l’espace. C’est évidemment un leurre. La position de la caméra dicte sa loi en permanence et influe sur la pensée même du film.

Ainsi lorsque les deux représentantes de l’Aide Sociale à l’enfance se rendent avec leur humanisme inquiet et rigide au domicile des Gheorghiu, un raccord suffit pour accentuer un point de vue et appréhender la tension autrement. Si l'Aide Sociale à l'enfance est là, c'est qu'un peu plus tôt, l’ainée de la famille est arrivée au collège avec des ecchymoses sur le corps et semble avoir accusé sa mère. La machine s’emballe. Les bambins dont un nouveau-né sont quasi illico placés dans des familles d’accueil le temps d’y voir plus clair.        

Sebastian Stan et Renate Reinsve savourent leur retour chez Mungiu

Un peu comme chez le Farhadi d’Une Séparation, il faudra se refaire mentalement le film d’une séquence pour valider notre position de témoin oculaire.  Pendant ce temps-là, un procès a lieu. Les à priori "bons" contre les supposés "méchants". Tout parait joué d'avance. Sauf que, pas vraiment. Il faut savoir s’entendre sur les mots, sa conception de l’éducation, sa place dans la société… Mungiu avec une certaine roublardise s’amuse à mettre son public (que des progressistes encartés "croisette" évidemment!) sur la défensive. Il manipule les consciences en faisant mine de ne pas y toucher.

Un certain mysticisme se dessine : un homme paralysé se lève, une jeune fille marche sur l’eau… Madame Gheorghiu a tout d’une Sainte (la norvégienne Renate Reinsve formidable !), monsieur (l’américano-roumain Sebastian Stan tout en intériorité flippante) porte son fardeau avec une retenue prête à exploser à la gueule de ce monde qui le rejette.

Ce Fjord entouré d’eaux peu dormantes se terminera par un cri d’amour laissant le spectateur avec ses doutes, sa colère (On a entendu certains  crier au pamphlet anti-woke..), ses principes mais en aucun cas, ses certitudes. Ce sont ces dernières que Mungiu justement dénoncent. On n'a qu'une envie, accoster à nouveau sur ce morceau de glace pour repenser ce que l'on croit avoir vu.         

Roumanie-Norvège-France. De Cristian Mungiu. Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve… Durée : 2h26. Sortie le 19 août.