Ça commence par un retard. Une jeune femme pousse la porte d’un restaurant à 13 h 05. Son père l’attend depuis cinq minutes. Cinq minutes, c’est rien. Sauf qu’on perçoit déjà une tension dans la nuque de Bardem, un trouble dans la manière qu’a Luengo de traverser la salle. Le film durera deux heures et ce retard, cette distance, disent tout. Père et fille ne se sont pas vus depuis très longtemps. Ils essaient de se parler. N’y arrivent pas. Y parviennent quelques secondes, avant d’échouer à nouveau. Véritable morceau de bravoure, la scène s’étire pendant vingt minutes, et le spectateur reste à distance comme s’il regardait à travers une vitre une scène qu’il n’aurait pas dû surprendre. Quand ils se lèvent à la fin, on se remet à respirer. On vient de regarder deux personnes essayer de se retrouver et c’était devenu insoutenable.
Tout le film se tiendra sur cette ligne qui fait penser à Bergman ou Pialat. Bardem est un cinéaste reconnu qui retrouve sa fille et lui propose le premier rôle de son film. Mais le tournage ne sera qu’un décor, car L’Être aimé n’est pas un film sur le cinéma. C’est un film sur deux personnages qui doivent cohabiter dans la même pièce. Un film sur des visages et sur le temps (celui qui a passé et celui qu’il leur reste pour se retrouver). Le cinéaste filme la durée comme on tend une corde : juste ce qu’il faut pour qu’elle vibre, jamais assez pour qu’elle casse. Il étire les scènes, attend que les corps lâchent. Bardem, qu’on a vu hurler, chialer, joue ici à voix basse. Luengo, en face, ne lui rend pas un pouce. Sa manière à elle, c’est de tenir. De ne pas pleurer quand on aimerait qu’elle craque. De sortir de la pièce, avant de revenir sur ses pas pour, à froid, faire éclater sa vérité. On aimait le Sorogoyen sec et en colère des premiers polars. On le découvre ici apaisé, mais encore plus maître de ses moyens.