Première
par Thierry Chèze
On aime Pierre Salvadori parce qu’on aime ses films. Tant depuis ses débuts en 1993 avec Cible émouvante, il a su tel le Petit poucet semer des petits cailloux de plaisir et de virtuosité sur le chemin de nos souvenirs cinéphiles. Les Apprentis (1995) et la complicité du duo Guillaume Depardieu- Cluzet. Après vous… (2003), fable enjouée autour d’un suicidaire. Hors de prix (2006), réflexion sur le pouvoir de l’argent où cruauté et malice ne font qu’un. En liberté ! (2018) et son sens inouï du rocambolesque Ou encore La Petite bande (2022), son Stand by me. On aime Pierre Salvadori parce qu’on aime la haute idée qu’il se fait de la comédie populaire et pour la place qu’il y donne aux femmes. Des rôles complexes, flamboyants, riches en contradictions, à la hauteur de celles à qui il les a confiés : Marie Trintignant, Adèle Haenel, Audrey Tautou, Nathalie Baye, Catherine Deneuve….
On aime Pierre Salvadori… et on a adoré La Vénus Electrique, choisi pour ouvrir Cannes 2026. Car toute la virtuosité du cinéaste s’y déploie au fil de 2 heures sans temps mort. Salvadori nous entraîne ici dans le Paris de 1928 et, plus précisément une fête foraine dans laquelle exerce Suzanne qui, juchée sur une estrade, est l’héroïne d’une attraction singulière où elle voit défiler les hommes qui l’embrassent et vivent – dans tous les sens du terme – un coup de foudre grâce à une décharge électrique qui lui parcourt le corps. Suzanne rêve d’ailleurs. De s’échapper de sa condition. Et le destin va lui donner un coup de pouce quand, Antoine, un jeune peintre en vogue, n’arrivant plus à créer depuis la mort de son épouse, la prend pour une voyante et lui demande de rentrer en contact avec sa femme disparue. Evidemment, Suzanne n’est pas voyante. Evidemment, elle va tout de même jouer le jeu. Evidemment, très douée pour l’imposture, elle va réussir ce tour de passe-passe. Et évidemment, tout ne s’arrêtera pas à ce seul soir car Armand, ami et galeriste d’Antoine le voyant retrouver le goût pour la vie et l’envie de créer, demandera à Suzanne de poursuivre ses séances, après avoir compris la raison de cette soudaine métamorphose.
Ainsi débute La Vénus électrique qui repose sur une idée aussi simple que géniale : des personnages constamment tiraillés entre sacrifice et intérêt personnel, entre manipulations et abandon. Une histoire d’amour(s) et de mensonge(s) sublimée par le talent d’écriture de Salvadori. Son inventivité dans les situations et la virtuosité de dialogues malicieusement poétiques. Son génie à savoir ménager – en flashbacks et flashforwards - ses rebondissements en dévoilant toujours pile au bon moment un secret enfoui qui rebat les cartes de nos certitudes. Mais avec Julien Poupard, son chef op’ depuis En liberté !, il a aussi su créer une image colorée, dynamique qui éloigne La Vénus électrique de toute reconstitution historique pesante. Tout ici est aérien. Léger en apparence mais poignant dès qu’on gratte derrière les apparences. Un terrain de jeu infini pour les comédiens qui lui donnent vie. Complice du cinéaste depuis Dans la cour, Pio Marmaï brille en homme brisé certain d’avoir causé la mort de sa femme. Anaïs Demoustier rayonne en manipulatrice de plus en plus malgré elle. Gilles Lellouche bouleverse en ami fidèle dévoré par un remords inavouable. Et Vimala Pons dynamite l’ensemble dans le rôle de celle qui a poussé Antoine à peindre avant de devenir son épouse aimante, aimée mais, elle aussi, happée par des emballements du cœur incontrôlables non sans conséquences. Quatre solistes virtuoses d’une partition enivrante. L’accord parfait.