Disaster
DR

De Gus Van Sant à Eye Haïdara, en passant par Damien Bonnard, Reims Polar a capté un monde sous tension. Une édition marquée par la paranoïa, que confirme un palmarès étrange et inquiet.

Reims, c'est fini. La lumière est un peu plus douce. Mais dans la queue du cinéma, on continue de parler des films. À Reims Polar, les films ne s’arrêtent pas au générique. Et cette sixième édition aura été marquée par une impression persistante : celle d’un monde sous tension. Ce n’est pas seulement ce qui se jouait à l’écran - c’est aussi ce qui traversait les discussions, les rencontres, les prises de parole.

Invité du festival, Gus Van Sant n'était pas venu faire le malin ni dérouler un discours formaté. Au contraire. Dans ses échanges, il a surtout parlé de liberté, de trajectoires, de ce moment fragile où un film peut encore bifurquer. Chez lui, le polar - même quand il ne le pratique pas frontalement - devient une affaire de regard : comment filmer quelqu’un, comment laisser exister une zone d’ombre, comment résister aux récits trop balisés. Plus que des anecdotes hollywoodiennes (pourtant nombreuses), ce qui reste de sa masterclasse, c’est cette idée simple mais précieuse : le cinéma, même dans un cadre de genre, doit rester un espace de doute, un espace de création presque artisanale.

Le lendemain, changement de tonalité, mais même mantra. Damien Bonnard recevait un prix et donnait une leçon d'acteur. Aussi instinctif et aussi peu théorique que le cinéaste de Portland. De projections en discussion, on a vite compris pourquoi il s’impose aujourd’hui comme l’un des visages les plus singuliers du cinéma français. Sa générosité d'abord. Son implication ensuite. Et surtout, tout est chez lui affaire de tension contenue. Il parle comme il joue : à la limite du débordement, mais toujours précis. Pendant la discussion, il évoquait ses rôles, bien sûr, mais surtout cette sensation d’intranquillité qui ne le quitte jamais vraiment. Et qui, étrangement, colle parfaitement à l’ambiance du festival cette année.

Enfin dernière présence, Eye Haïdara était venue présenter Mata. Elle arrive avec une énergie directe, un humour franc, mais aussi quelque chose de plus troublé. “Depuis Mata, je suis devenue parano, je vois des agents partout”, lance-t-elle en riant. Le film agit comme un révélateur : il modifie la manière de regarder le monde. Et c’est exactement ce que beaucoup de films ici ont cherché à produire - un léger déplacement du réel.

Winter of the crow
DR

Car au fond, ce Reims Polar 2026 aura été traversé par une même obsession : la paranoïa. Pas forcément spectaculaire, pas toujours visible, mais diffuse. Elle aura su s’infiltrer partout. Dans les récits, dans les regards, et jusque dans les silences. Ce que le palmarès confirme avec une clarté presque théorique.

D’un côté, Disaster de Yutaro Seki et Kentaro Hirase, Grand Prix et Prix Police. Un film japonais qui joue avec les nerfs et la perception. On suit plusieurs personnages aux vies sans lien apparent, jusqu’à ce qu’un homme mystérieux apparaisse dans chacune de leurs histoires, sous des identités différentes. À mesure que des morts inexpliquées surviennent, une enquête tente de relier ces événements et de comprendre qui se cache derrière cette présence insaisissable. Impossible de s’accrocher à une vérité stable. On est dans un polar qui glisse vers le vertige, presque métaphysique, où la menace n’a plus de visage fixe.

De l’autre, Winter of the Crow de Kasia Adamik, doublement récompensé lui aussi (Prix du Jury et Prix de la Critique). Ici, la paranoïa est frontale, historique. Direction la Pologne de 1981, en pleine loi martiale. Surveillance, contrôle, peur organisée. Bienvenue dans un univers que n'aurait pas renié Le Carré. Une femme se retrouve prise dans un engrenage politique qui la dépasse, et qui transforme peu à peu le quotidien en terrain hostile. Là où Disaster dissout la réalité, Winter of the Crow la verrouille. Derrière ces deux films, deux approches, mais une même idée : le polar est bien un outil pour raconter l’angoisse contemporaine. Qu’elle soit diffuse ou institutionnelle, intime ou politique.

Au moment de refermer cette parenthèse, une évidence : le polar n’a jamais été aussi vivant.

PALMARÈS 2026 – REIMS POLAR

Grand Prix
DISASTER de Yutaro Seki & Kentaro Hirase (Japon)

Prix du Jury
WINTER OF THE CROW de Kasia Adamik (Pologne, Royaume-Uni & Luxembourg)

Prix Police
DISASTER de Yutaro Seki & Kentaro Hirase (Japon)

Prix de la Critique
WINTER OF THE CROW de Kasia Adamik (Pologne, Royaume-Uni & Luxembourg)

Prix du Public
RED CODE BLUE de Oskars Rupenheits (Lettonie)

Prix Sang Neuf
FATHER de Tereza Nvotová (Slovaquie, République tchèque & Pologne)

Prix Sang Neuf du Jury Jeunes de la Région Grand Est
GROWING DOWN de Bálint Dániel Sós (Hongrie)