Trois polars, une masterclass habitée et un prix : Damien Bonnard a marqué Reims Polar. L’acteur, aussi généreux qu'intrigant, s'affirme comme l’un des visages les plus singuliers du cinéma français.
Au milieu des projections et des nuits trop courtes, une silhouette s’est imposée hier à Reims. Pas la plus bruyante, ni la plus démonstrative. Mais une figure qui revient, film après film, plan après plan et impressionne à tous les coups. Damien Bonnard a traversé cette journée comme il traverse le cinéma français : en biais. Trois polars, une leçon d'acteur, un prix le soir... et cette sensation persistante que décidément, ce type échappe à toutes les cases et à toute définition.
Trois films, trois manières de disparaître
Ca se voit dans les films. A L'Opéraims, on pouvait revoir au choix Les Misérables, Seules les bêtes ou Grand Ciel : trois polars, trois territoires de jeu (le vrai polar, le noir et le vertige), et à chaque fois un Bonnard différent.
Dans le premier film de Ladj Ly, Damien Bonnard jouait Stéphane, dit Pento - un flic muté de Cherbourg qui débarque à la BAC de Montfermeil sans rien comprendre à ce qu'il va trouver. Un bleu, un candide, le regard de celui qui découvre. Face aux méthodes de ses coéquipiers, il encaisse, observe, et se retrouve embarqué dans une bavure qui va tout faire exploser. Bonnard incarne ici le spectateur du film : c'est la boussole morale du récit, un type taiseux et tendu, avec une rage intérieure qu'il contient jusqu'à ne plus pouvoir. Impressionnant. César du meilleur acteur 2020.
Dans Seules les bêtes, thriller choral de Dominik Moll, il est Joseph Bonnefille, éleveur solitaire qui vit seul depuis la mort de sa mère et entretient une liaison avec Alice (Laure Calamy), l'assistante sociale chargée de son dossier. Un personnage à la fois perturbé et perturbant - hermétique, inquiétant et difficile à lire. Là où dans Les Misérables il était le point d'entrée du spectateur, ici, il est le mur auquel on se heurte dès le début. Fascinant d'opacité.
Enfin dans le premier (et très beau) long métrage du cinéaste franco-japonais Akihiro Hata, il joue Vincent, ouvrier intérimaire sur un chantier nocturne futuriste en Lorraine. Dur à la tâche, il veut juste s'en sortir. Quand ses collègues commencent à disparaître et que la hiérarchie étouffe l'affaire, Vincent choisit de fermer les yeux. Le film croise drame social et fantastique, et en fait un personnage moralement ambigu, pris en étau entre solidarité et survie. Il n'est plus opaque ou au contraire fil conducteur : ici, l'acteur fait preuve d'une ambiguïté glaçante.
A travers ces trois films, on découvrait trois façons de refuser toute fixation.
Une masterclass comme prolongement du jeu
Confirmation sur scène où sa générosité, son énergie a conquis le public. Sa leçon d'acteur n'avait rien d'un cours magistral. Pas de méthode énoncée clairement, pas de grandes formules à retenir. À la place, un flot de parole, souvent digressive, constamment passionnante et toujours habitée. Bonnard parle comme il joue : en cherchant.
Il est ainsi revenu sur son parcours, atypique. Les Beaux-Arts d'abord, le goût pour l'image, la matière, la contemplation. Puis le théâtre (c'est en voyant une pièce de Shakespeare qu'il a su qu'il voulait devenir comédien), les rencontres, et enfin le cinéma, presque par accident. Rien de linéaire, rien de programmé. Ce qui le fascinait, à chaque fois, c'étaient les codes de chaque métier, les univers - des fonctionnements différents, comme des mini mondes. Cette absence de trajectoire toute tracée, il la revendique aujourd'hui comme une chance : celle de ne pas s'être construit dans la maîtrise, mais dans l'ouverture. « Quand j'ai décidé de devenir acteur, je me suis dit que j'allais retrouver dans chaque rôle le plaisir que j'avais à m'intéresser à des mondes inconnus. »
Ce qui traverse toute la discussion, c'est son rapport très physique au jeu. Le corps avant le texte. Le rythme avant le sens. Il évoque cette nécessité de ressentir une situation avant de la comprendre, de laisser le personnage émerger plutôt que de le fabriquer. « Je cherche des choses par le physique, ou par des lectures, des musiques. J'essaie de trouver à chaque fois de nouvelles manières de mettre les choses en place. » Une manière d'être en état de disponibilité permanente, prêt à capter ce qui surgit sur le plateau. Il insiste aussi sur le doute. Sur l'importance de ne pas savoir exactement ce qu'on fait. Là où beaucoup cherchent à verrouiller, à définir, Bonnard préfère rester dans une forme d'instabilité productive - c'est là que quelque chose de vivant peut apparaître.
Ses influences vont dans ce sens : Dewaere, Auteuil... Mais plus que des acteurs ce sont des rôles qui le marquent. Il évoque également le rapport au réel, essentiel dans son travail. Aller vers des univers qu'il ne connaît pas, rencontrer des gens, observer, s'imprégner. « Je passe mon temps à observer les petits détails de la vie. Ce regard m'aide à composer mes personnages. » Pas pour reproduire fidèlement, mais pour nourrir une sensation. Chez lui, le personnage n'est jamais un concept : c'est une expérience.
Et puis, enfin, il y a cette idée (en filigrane) que jouer reste un mystère. Quelque chose qui ne se résout pas. Qu'on approche sans jamais vraiment l'attraper. Et plutôt que de chercher à l'expliquer, Bonnard semble vouloir préserver cette part d'inconnu. La salle, forcément, suit. Parce que ce qu'il raconte ne ressemble pas à une leçon, mais à une tentative de formuler l'insaisissable.
Une récompense comme point d’orgue
Le soir, Bonnard recevait sur la scène de l'Opéraims un prix pour sa carrière. Logique. Sa présence diffuse, installée au fil des projections et des échanges, finissait par s’imposer d’elle-même. Trois films, une pensée du jeu, une récompense : Damien Bonnard confirme, à Reims, qu’il est l’un des acteurs les plus singuliers de sa génération - précisément parce qu’il refuse de se laisser saisir.







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