Rodrigo Sorogoyen au Festival de Cannes 2022
ABACA

Invité d’honneur du Festival du cinéma espagnol de Nantes, Rodrigo Sorogoyen (As Bestas, El reino, Madre…) nous raconte ses méthodes de travail, dissèque les coulisses de la série Los años nuevos et évoque son futur long-métrage avec Javier Bardem et Marina Foïs.

Première : La première fois que vous avez assisté au Festival du cinéma espagnol de Nantes, c’était en tant que simple spectateur, en 2003. Drôle de sensation de faire votre retour dans la peau de l’invité d’honneur ?
Rodrigo Sorogoyen : Je suis ravi d’être ici car ça me ramène à la fois à mes souvenirs de jeunesse [il a passé neuf mois en Erasmus à Nantes] et à quelque chose purement cinématographique. Effectivement, c’est une sensation curieuse de passer de spectateur à invité d’honneur… D’autant plus que je n'aime pas spécialement me focaliser sur moi et ma carrière. Je préfère avancer ! Mais je dois avouer qu'il y a quelque chose de joli là-dedans.

Entre 2003 et aujourd'hui, quel est votre regard sur l'évolution du cinéma espagnol ?
Il a beaucoup changé en… 23 années ? Pfiou, déjà. En 2003, j’étais tout jeune et je regardais le cinéma espagnol avec des yeux émerveillés, je ne connaissais pas vraiment le milieu et l'industrie. J'ai commencé à le voir autrement en devant réalisateur, et puis la crise a encore changé les choses… Mais il est évident qu'il a beaucoup évolué et on est dans un moment incroyable, avec l’émergence de beaucoup de réalisatrices et réalisateurs.

Il y a une forme de fierté nationale de cette vitalité ?
Seulement pour la moitié du pays. Parce que comme pour tout, il y a deux Espagnes concernant le cinéma : certains le regardent avec fierté et s’enorgueillissent de nos prix internationaux avec des cinéastes comme Pedro Almodovar, Albert Serra, Oliver Laxe... Les autres balaient ça d’un revers de la main. Et s’ils s’y intéressent, ils ont vite fait de critiquer : « Ce film est une merde, celui-là n'a aucun intérêt… »

Vous parlez de quelle partie de l'Espagne ?
La droite. Il y a une guerre culturelle, c'est évident.


Vous citiez le nom d'Oliver Laxe, et un récent papier du New York Times revenait sur votre « clash » supposé...
Hum hum...

… que le journaliste résume à une opposition ferme entre l’onirisme du cinéma de Laxe et le réalisme du vôtre. Est-ce que ça raconte quelque chose du cinéma espagnol ?
Ah non, je crois pas (Rires.) Je n'ai pas compris cet article. C’était une discussion amicale autour du cinéma, rien de plus. Ils ont relaté ce qui s'est passé entre nous, mais ont pris ça comme exemple d’une opposition qui existerait au sein du cinéma espagnol... Une connerie, c'est absurde.

Donc il n’y a pas eu de vraie dispute ?
Pas du tout. Et par ailleurs, rien n’oppose les différentes visions du cinéma espagnol. Il y a des films d'Oliver Laxe que j'adore, mais il se trouve que Sirât n'en fait pas partie. Bon... Lui n’est pas fou de certains de mes films et en aime d'autres. C'est normal. Échanger sur nos films avec mes amis cinéastes, c'est saint, non ? C’est juste une franche discussion qui a été montée en épingle.

L’année passée a été marquée par le phénomène Los años nuevos, série que vous avez co-crée et en bonne partie réalisée. Son succès vous a un peu dépassé ?
Non, car je ne suis pas sur les réseaux sociaux. On me dit que ça a bien marché en Espagne et en France, mais du coup je ne me rends pas vraiment compte de l’ampleur. Tout ce que je peux vous dire, c’est que pour l’instant, ce succès ne m’a pas rendu riche (Rires.)

La série utilise beaucoup de longs plans virtuoses pour faire passer l’émotion, jusqu’à un épisode final ahurissant tout en plan-séquence. C’était aussi le défi technique qui vous intéressait là-dedans ?
Travailler, pour moi, ça veut dire prendre des risques. J'adore les challenges concrets qu’un film ou une série imposent au quotidien, mais j’aime aussi me confronter au défi d’un grand projet. Et ce défi - qui peut être technique, mais pas seulement - doit absolument s’accorder avec l’histoire. Los años nuevos est une série qui parle du temps, et il m’a donc semblé très logique de tourner les scènes de sexe comme celles de discussions avec des plans longs, pour terminer avec un épisode énorme constitué d’un seul plan-séquence. On devait être dans cette chambre d'hôtel, avec eux, durant 45 minutes. C'était l'illumination quand j'ai eu l’idée, mais l'équipe technique était moins enthousiaste ! « On va voir ce qu'on peut faire » (Rires.)

Los años nuevos arte
Arte


Combien de fois avez-vous retourné l'épisode pour parvenir à ce résultat ?
Très peu. Il n’y a eu que cinq prises et on a finalement gardé la dernière. Tout a été bouclé en cinq jours, et on n'a réellement tourné que le jeudi et le vendredi. Avant ça il y a eu des répétitions et des essais techniques, mais par morceaux, jamais sur une durée de 45 minutes. L’expérience était à la fois dangereuse - parce qu’on pouvait se planter ! - et très amusante.

Tout ça dans une petite chambre, bourrée de miroirs...
Il fallait une chambre suffisamment grande pour accueillir l'équipe mais pas trop non plus, parce que personne ne goberait que les personnages prennent la suite présidentielle ! Et il se trouve qu'il y avait effectivement plein de miroirs dans la pièce. On s'est dit qu'on allait les couvrir, mais au fur et à mesure, on se rendait compte que c'était pas mal d’avoir le reflet des acteurs, et puis tel plan permettait d’offrir un jeu de regards avec le miroir... Finalement, on n'en a couvert aucun !

Vous parliez plus tôt des scènes de sexe, qui sont bluffantes de réalisme sans pour autant être impudiques. Comment ont-elles été imaginées ?
On a beaucoup réfléchi. Je suis fatigué de cette représentation irréaliste du sexe qui existe dans la plupart des films et des séries. Ça ne ressemble à rien de ce qui se passe dans la vraie vie quand les gens font l’amour ! Donc l’objectif était de toucher au réel. Ce qui a donné lieu à des moments un peu gênants, où je disais aux acteurs : « Non, ta main doit être ici et pas là ! » « Mais pourquoi ? » « Je t'assure, fais-le, c'est mieux » (Rires.) Heureusement, il y avait beaucoup de confiance entre nous trois. Je ne remercierai jamais assez Iria del Río et Francesco Carril, parce que ce qu'ils ont fait dans ces scènes est incroyable.

Cette obsession du réalisme qui habite votre cinéma, d’où vient-elle ?
Hum... Déjà, c’est ce qui m’intéresse en tant que spectateur. Je peux m’amuser devant un film de science-fiction, bien sûr, mais jamais ça ne me touchera comme me touchent les histoires réelles. Quand je regarde un film de SF, alors il faut que ça puisse me sembler possible, que le personnage fasse vraiment ce qu'on ferait en rencontrant un extraterrestre (Rires.) Le plus important pour moi dans le cinéma, c'est l'émotion.

Même face à une démonstration brillante de mise en scène, si je ne suis pas profondément touché par ce que je vois, mon expérience ne sera pas terrible. Donc je tends naturellement vers l’émotion dans mon cinéma. C’est mon moteur. Pour d’autres réalisateurs, ce sera l'émerveillement de donner vie à l'écran à un dinosaure ! Chacun son truc. 

Rodrigo Sorogoyen
ESTEBAN RAMÓN


Et comment atteint-on l'émotion tout en étant très conscient de l’artificialité du « réel » qu’on est en train de fabriquer ?
C'est très difficile. C’est déjà une confiance qu'on se fait déjà au script, avec ma co-scénariste Isabel Peña. Mais évidemment, on a besoin d’êtres humains, d'yeux, de voix, de corps... Je veux de la vie dans le cadre. C’est pourquoi la phase de casting est essentielle. Je passe beaucoup de temps à choisir mes comédiens, et pas seulement les protagonistes : tous les rôles. J'adore les acteurs, et ma façon de les diriger, c'est de les aider à se sentir à l’aise sur le plateau. Afin qu'ils puissent donner tout ce dont ils sont capables. Parfois, ils comprennent d’instinct quelque chose dans le scénario. Comme un schéma. Et si je vois au casting qu'ils ont pigé, alors on est dans la bonne direction.

C’est amusant, vous n’évoquez pas la mise en scène. Parce que ça vous semble moins important que d'avoir les bons acteurs ?
Pas du tout ! Et il y aussi l’éclairage, le montage… Tout ça est essentiel pour déclencher l’émotion. Mais j’adapte ma mise en scène à l’histoire et j’accepte, quand il le faut, me mettre en peu en retrait. Parce qu’il arrive qu’un plan simple soit plus émouvant que des mouvements complexes. Ça, je le pense profondément.

Vous avez bon espoir que votre prochain film, El ser querido, avec Javier Bardem, Victoria Luengo et Marina Foïs soit en compétition à Cannes ?
Il faut demander à qui vous savez !

Le montage est terminé ?
Totalement fini. Maintenant, on attend (Rires.)

Tourner avec Bardem, c’était un rêve ? 
Bien sûr ! C'est le meilleur acteur du monde ! Je veux travailler avec Javier depuis une dizaine d’années et j'ai grandi avec lui. Le film est né, pour Isabel et moi, par l'envie de le réunir avec la protagoniste du film, Victoria Luengo [vue notamment dans La Chambre d'à côté]. C'était un duo qui nous intéressait beaucoup. El ser querido raconte l’histoire d'un père, réalisateur espagnol connu internationalement, et de sa fille, actrice. Le film parle des relations parent-enfant, de culpabilité, d’abandon…

Et tout ça dans le monde du cinéma, un univers qui concentre beaucoup de pouvoir mais qui est en train de changer après MeToo et la reconnaissance de la masculinité toxique. Mais il y a aussi un coté très méta puisqu’on aborde la notion de récit. L'être humain s'en raconte constamment : je suis en train de vous en raconter un, je m'en raconte un autre pour exister dans ce monde... Et ces deux personnages ont un passé commun très fort et très dur. Donc ils se racontent une histoire chacun de leur côté, avec l’envie de trouver un récit commun.

Rodrigo Sorogoyen tourne son nouveau film avec Javier Bardem et Victoria Luengo
Movistar+


Est-ce que Marina Foïs joue en espagnol ?
Non, elle incarne une productrice française qui est amie avec le personnage de Javier Bardem. Tous les deux communiquent en anglais mais comme ils sont amis depuis trente ans, elle dit parfois des choses en espagnol, lui en français... J'adore mélanger les langues, comme dans As Bestas.

On sent d’ailleurs chez vous une appétence pour le français, que vous parlez couramment. Ça vous fait envie de tourner chez nous ?
J'ai beaucoup d'idées de films, je voudrais vivre 200 ans pour toutes les concrétiser ! Et il se trouve qu’une ou deux d’entre elles se déroulent en France. Ce ne sera pas mon prochain projet mais ça me plairait beaucoup. Ce serait un grand défi et pour autant, ça ne me fait pas du tout peur. 

Et les États-Unis ?
Ça ne m'a jamais fait rêver. J'ai compris très tôt que tu ne peux pas être libre là-bas, à l'exception de Scorsese et Spielberg. Mais je ne serai jamais Scorsese ou Spielberg ! La seule chose que tu gagnes, c'est de l'argent, et je ne cours pas après. Je vis bien, je n'ai pas besoin de luxe. Mais ce serait de toute façon un prix trop cher à payer. Je suis sûr que tu souffres beaucoup. Car soit on te met la pression, soit c'est toi qui te la met.

On va devoir se laisser mais je suis curieux de savoir ce qui est, selon vous, le sommet de votre propre filmographie ?
El ser querido. Et Los años nuevos (Rires.)

Pourquoi ceux-là ?
Ce sont tout simplement les meilleurs. Los años nuevos, ça semble très facile à faire, mais c'est en fait extrêmement compliqué. J'en suis très fier : deux personnes dans un endroit banal, en train de se parler ou de ne pas se parler, de se regarder… pendant dix chapitres. Et ils te touchent. C'est incroyable qu'on ait réussi collectivement à faire ça. Il y a quelque chose de magique, alors que c’est un sujet qu'on a déjà vu mille fois. Et pour El ser querido, avec mon équipe, on a pris des risques et expérimenté. On a joué avec le noir et blanc, fait des choses étranges avec le son... Ce que je peux vous dire, c’est que c’est à peu près tout le contraire d'As Bestas, qui était un film très "classique".

Le Festival du cinéma espagnol de Nantes se poursuit jusqu’au 29 mars. Plus d’informations sur le site officiel.