Steven Moffat à Séries Mania
Capture YouTube Series Mania

Présent à Séries Mania pour une grande masterclass en compagnie de son épouse et productrice, Sue Vertue, le scénariste britannique se raconte à Première. Rencontre.

Créateur génial derrière Sherlock, ancien showrunner de Doctor Who ou plus récemment de Douglas Is Cancelled, le scénariste Steven Moffat était à Séries Mania cette semaine aux côtés de sa productrice et épouse Sue Vertue. En marge de leur grande masterclass devant le public lillois - à revoir ci-dessous en vidéo - ils se sont confiés à Première. Rencontre.

PREMIERE : Comment avez-vous préparé votre masterclass cette semaine, à Lille ?
Steven Moffat :
Ça a duré 90 minutes donc c’était assez long… Vous appelez ça une masterclass, moi j’appelle ça une interview ! Je n’avais absolument rien préparé. Je suis monté dans un train et je suis monté sur scène...
Sue Vertue : Et en même temps c'était sympa, on a revu de vieux extraits de Doctor Who qu’on n’avait pas revus depuis des années !

Vous n’aimez pas trop revoir vos créations passées ?
Steven Moffat : Si ! Ce n'est pas vraiment un problème pour moi (rires). Je ne sais pas du tout pourquoi je ne regarde plus les vieux épisodes de Doctor Who d’ailleurs… Disons que ça a un peu vieilli par rapport aux nouveaux épisodes.

Steven Moffat et Sue Vertue
Abaca

Ce genre de masterclass, c’est aussi l’occasion pour Sue et vous de parler de la manière dont vous collaborez depuis toutes ces années…
Steven Moffat : Je suis constamment stupéfait que ce soit un sujet à vrai dire : si je ne pouvais pas travailler avec Sue, pourquoi diable l’aurais-je épousée ?
Sue Vertue : Les gens nous demandent si on arrive à séparer le travail de la vie privée. Mais non, en fait. On va dîner, on parle des enfants, de la maison et après de nouvelles idées qu’on a pour tel projet, de casting ou autre.

Vous savez que Russell T. Davies, avec qui vous avez relancé Doctor Who en 2005, sera cette semaine à Lille aussi pour une masterclass Séries Mania ?
Steven Moffat : Oui je sais, mais on n’en a pas du tout parlé. C’est dommage parce que je pensais qu’on allait pouvoir passer un peu de temps ensemble à Lille, mais en fait, on n’y sera pas du tout au même moment. Il arrive quand on repart.

Comment vous souvenez-vous du moment où vous avez ramené Doctor Who à l’antenne à l'époque ?
Steven Moffat : C’était une période géniale. C’est vraiment Russell qui a ramené la série. Moi je n’ai écrit que quelques épisodes ici et là. Mais j’ai toujours voulu que ça revienne. J’adorais tellement cette série quand j’étais enfant... Ça m’a toujours effaré que personne ne se décide à relancer Doctor Who avant. Donc j’étais d’abord ravi en tant que spectateur ! Et puis après j’ai eu la chance d’en être showrunner. Ce fut vraiment l’un des grands honneurs de ma vie. Vous savez, j’ai même gardé le tout petit TARDIS de l’épisode Flatline (saison 8). Il est sur mon bureau. J’ai aussi ramené un petit Dalek… Je suis vraiment un gros fan ! (rires)



Vous espériez à l’époque que ça puisse marcher à ce point-là ? Que cette renaissance de Doctor Who serait encore là 20 ans plus tard ?
Steven Moffat : Oui et non. Je me souviens de Russell qui disait après l’une des toutes premières projections : "Ça pourrait bien durer 10 ans cette histoire !" Et en fait, ça fait déjà le double. Et ça c’est incroyable. Ceci dit, j’ai toujours pensé en mon for intérieur que si vous faisiez les choses bien avec Doctor Who, les gens suivraient. Le concept est tellement brillant qu’il dépasse n’importe quel auteur qui pourrait s’en emparer. D’ailleurs, j’ai parfois moi-même trop joué au malin avec le Docteur. J'ai quelques regrets là-dessus. Alors qu’il suffit de garder le show comme il est et le public sera au rendez-vous.

Vous avez eu peur pour la série quand Disney a décidé de se retirer l’an dernier ?
Steven Moffat : Vous savez, Doctor Who n’a pas attendu Disney. La série était là bien avant. C’est un peu le prédateur absolu de la télévision (rires). Il peut survivre dans n’importe quel environnement.

Vous parlez avec Russell de la saison 16 de Doctor Who qui vient d’être commandée ?
Steven Moffat : On s’échange toujours des mails. On discute souvent. Mais on ne partage plus vraiment d’idées sur Doctor Who. Un peu encore quand Ncuti Gatwa est arrivé… mais plus depuis un petit moment je dois dire.

Doctor Who Ncuti Gatwa
Disney

De quoi vous parlent le plus les fans aujourd’hui : de Sherlock ou de Doctor Who ?
Steven Moffat : Je ne saurais pas dire… En tout cas, je suis toujours aussi content quand on m'en parle. Je sais la chance que j’ai eue de bosser sur ces deux séries. C’était vraiment une période dorée. Je n’ai aucun problème à en parler encore et encore. Je sais que certains créateurs préfèrent tourner la page de leurs anciennes créations. Mais moi je trouve ça formidable. J’ai réussi à faire non pas une, mais deux séries que les gens adorent ! C’est génial non ?
Sue Vertue : On se dit qu’on a fait du bon travail au fond !

Et les gens vous demandent encore quand Sherlock reviendra pour une saison 5 ?
Sue Vertue : Bien sûr ! Et vous aussi vous allez nous poser la question non ?

Tout à fait, vous m’avez vu venir !
Steven Moffat : Alors ce que je peux dire, c’est que je ne dirai jamais que ça n’arrivera jamais. Clairement, c’est complexe à mettre en place. Mais il existe une soixantaine d’histoires de Sherlock Holmes à adapter, donc on pourrait faire encore un tas de saisons, techniquement. D’autant qu’on a conservé les décors. Ils sont rangés dans un lieu de stockage. Donc ce serait possible d’y retourner assez facilement. Pas demain, mais ce serait possible…

Moriarty Sherlock Benedict Cumberbatch
BBC

En attendant, vous venez de tourner Number 10 (qui sera diffusée en 2027 outre-Manche), une série qui se déroule au 10 Downing Street. Qu’est-ce qui vous a donné envie de plonger dans la résidence des Premiers Ministres anglais ?
Steven Moffat : C’est la maison la plus excitante et la plus ridicule du monde non ? Le fait qu’on dirige notre pays depuis cette petite maison pas tout à fait adaptée…

Pourquoi elle n’est pas adaptée ?
Steven Moffat : Parce que ce n’est pas un bureau ! Ça n’a jamais été pensé comme un bureau. Au beau milieu de cette rue, il y a cette demeure qu’on croirait faite en briques de LEGO… Juste à côté, il y a le bureau des Affaires étrangères qui est un bâtiment hyper spectaculaire. C’est notre vision du monde en quelque sorte : une petite maison pour nous, humbles Anglais, et un vaste bâtiment pour le reste du monde…

Vous y voyez carrément une métaphore géopolitique ?
Steven Moffat : Oui. Le 10 Downing Street, c’est nous. C’est un petit peu pompeux, un peu bizarre et surtout pas du tout pensé pour son utilisation. Et pourtant ça marche ! En tout cas j’ai fait énormément de recherches pour Number 10. Plus que pour aucune autre série auparavant. Après, ça n’a pas vocation à être 100 % réaliste. C’est une fiction. En plus, une forme de comédie.

Vous avez reconstitué le 10 Downing Street en studio ?
Steven Moffat : Oui, on a fait une réplique assez précise je dois dire. On a pu visiter les locaux et rendre quelque chose de très proche en studio…

Ça ne pose pas des questions de sécurité ?
Steven Moffat : Possiblement… Mais mieux vaut ne pas trop en parler (rires). Il y a des points essentiels sur lesquels la reconstitution n’est pas exacte. On nous a demandé spécifiquement de ne pas reproduire exactement différentes parties de la maison à l’écran. Et je ne dirai pas lesquelles bien entendu ! Du coup, si vous aviez prévu d’attaquer le 10 Downing Street en utilisant la série comme plan de base… vous êtes foutu !

Et sur le fond ? De quoi va parler la série ?
Steven Moffat : On s’en fout un peu de la politique. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens. Tous ceux que j’ai rencontrés et qui ont travaillé là-bas ont adoré leur passage ! On raconte des trucs humains, parfois un peu idiots, drôles, improbables. L’atmosphère à l’intérieur de cette maison est folle ; c’est électrique. Les gens savent qu’ils vivent là le climax de leur vie. Cette époque qu’ils raconteront encore et encore. Les seuls chapitres qu’on lira dans leurs biographies. Donc c’est ça qu’on a voulu raconter. Et sous la forme d’une comédie de bureau en somme, où une banale gueule de bois peut provoquer une guerre… Ça fait des années que je voulais refaire une comédie de bureau ! 
Sue Vertue : Oui, les gens vont vite comprendre qu’on ne révèle pas de secret sur ce qui se passe derrière la porte du 10 Downing Street. Pas plus que Sherlock ne permettait de résoudre des crimes dans la réalité…

Et faire une série véritablement politique, ça vous intéresserait un jour ?
Steven Moffat : Sur les politiciens, les hommes et les femmes, oui. Mais une série qui parlerait de politique à proprement parler, non. Il y a finalement assez peu de politique dans la vie politique. La politique, c’est la campagne pour être élu. Le reste du temps, il s’agit de continuer à faire couler l’eau des robinets des gens, garder leur lumière allumée, et éviter de rentrer dans une guerre par la même occasion. C’est ça le job. Il n’y a rien dans les grands livres de la gauche ou de la droite qui permettent de résoudre la crise du Covid...

Number 10 sera diffusée en Angleterre sur Chanel 4. La série n'a pas encore de diffuseur en France.