Première
par Frédéric Foubert
Quel Park Chan-wook préférez-vous ? Le cinéaste provocateur et cruel des années 2000 ? Ou celui, plus raffiné et romantique, qui s’est réinventé avec les splendides Mademoiselle et Decision to leave ? Si votre cœur balance, pas de panique : ils sont tous les deux réunis aux manettes d’Aucun autre choix, film qui renoue avec la veine la plus explosive et politique du cinéaste d’Old Boy et Sympathy for Mr. Vengeance, mais en l’enrichissant d’une hauteur de vue et d’une sophistication qui faisaient parfois défaut au réalisateur dans ses années sauvages. C’est sans doute logique pour un dream project auquel Park songe depuis deux décennies – il parlait d’adapter le roman Le Couperet, de Donald Westlake, avant même que Costa-Gavras n’en livre sa version, en 2005. Le film qui sort aujourd’hui bénéficie clairement de ces vingt ans de réflexion, il déborde d’idées et d’invention, et mêle avec une virtuosité et une élégance étourdissantes le thriller, le drame amoureux, la satire sociale et la comédie cartoon.
Mais reprenons pour ceux qui n’auraient pas lu Westlake, ou zappé le Costa-Gavras. Aucun autre choix, c’est l’histoire d’un cadre sup’ spécialisé dans le papier qui se fait brutalement virer, après des années de bons et loyaux services. Très attaché à des signes extérieurs de richesse qui sont les garants de sa stabilité existentielle, il va se lancer dans une odyssée meurtrière, zigouillant un à un les hommes aux CV similaires au sien, qui compliquent sa recherche d’emploi. Pas besoin d’une trop longue explication de texte : la simplicité frontale du conte politique imaginé par Westlake dit tout du caractère aliénant et barbare de nos sociétés soumises aux règles du libéralisme, et de la colère qu’elles font gronder en retour. Park ancre sa relecture du livre dans une vaste et superbe demeure, arpentée dès l’ouverture par une caméra ironiquement voluptueuse, et qui évoque autant le décor nouveau riche du Parasite de Bong Joon-ho que les maisons qu’habitait Michel Bouquet chez Claude Chabrol (La Femme infidèle, Juste avant la nuit…), où germaient également des pulsions homicides délirantes, bien dissimulées derrière le confort bourgeois et l’élégance du mobilier. C’est là, dans ce nid douillet, que se noueront les fils du récit, qui raconte comment le chômeur aux abois (Lee Byung-hun, exceptionnel), voulant protéger sa famille, menace en réalité d’entraîner la ruine morale de celle-ci.
L’une des grandes forces du film tient dans la façon dont Park déjoue l’argument programmatique (une liste de gens à tuer, façon Kill Bill ou La Mariée était en noir) en privilégiant les chemins de traverse, en dilatant le temps, en peaufinant le portrait de son antihéros au fil de ses rencontres en miroir avec ses victimes, en retardant méticuleusement le moment du passage à l’acte. Et quand celui-ci survient, c’est dans une séquence énorme, anthologique, inoubliable, variation à la fois grotesque et déchirante sur la scène du meurtre du Rideau déchiré, dont Hitchcock disait : « Je voulais montrer combien il est difficile, pénible et long de tuer un homme ». Park, déchaîné, quadrille un monde aux lois absurdes, en jouant génialement des rimes, des reflets, des répétitions, jusque dans l’utilisation de la formule « aucun autre choix », déclinée par plusieurs personnages, sur tous les tons. C’est l’excuse qu’on sort quand on doit licencier quelqu’un, ou lui tirer une balle dans la tête, et qui résonne tout au long du film comme un écho mécanique, vide de sens. L’effet produit est aussi drôle que désespéré.