Dans ce film sortant directement en VOD, Richard Linklater raconte la déchéance du parolier Lorenz Hart, et offre un rôle puissant à son acteur fétiche.
Richard Linklater a enchaîné trois tournages au cours de l’année 2024. Dans le désordre : Nouvelle Vague, récit de la fabrication du A Bout De Souffle de Jean-Luc Godard, sorti en salles à l’automne dernier ; puis une partie de la comédie musicale Merrily We Roll Along, nouveau projet conceptuel à la Boyhood que le cinéaste compte tourner sur une période de vingt ans, dont la sortie est prévue aux alentours de 2040 ( !) ; et enfin Blue Moon, montré à la Berlinale début 2025, nommé à la prochaine cérémonie des Oscars (dans les catégories meilleur acteur, pour Ethan Hawke, et meilleur scénario original) et qui vient d’arriver chez nous directement en VOD.
Blue Moon forme une sorte de diptyque avec Nouvelle Vague, autour de la question de la nature collective de la création artistique. Un diptyque façon reflet inversé : le film sur Godard racontait la naissance d’un artiste, dont le génie parvenait à s’épanouir grâce à la fougue juvénile de sa bande de compagnons d’armes, tous unis derrière le même drapeau. Blue Moon dépeint tout l’inverse, en brossant le portrait d’un autre artiste d’exception, Lorenz Hart, mais au soir de sa vie (il n’a pourtant que 48 ans), alors qu’il est largué par son meilleur pote et partenaire artistique de toujours. Soit un film de groupe et de jeunesse versus un film de déchéance et de solitude.
Beaucoup moins identifié en France que Godard, Hart est un monstre sacré de la musique américaine, le parolier de quelques immenses standards de la première moitié du 20ème siècle, comme My Funny Valentine, The Lady Is A Tramp et, vous l’aurez compris, Blue Moon. Le film le saisit un soir de 1943, quelques mois avant sa mort, dans un bar chic de Broadway jouxtant le théâtre où a lieu la première de la comédie musicale Oklahoma !, que son ancien collègue Richard Rodgers a écrit avec un nouvel associé, Oscar Hammerstein II. Oklahoma ! deviendra bientôt l’un des plus gros classiques du répertoire américain, le duo Rodgers & Hammerstein entrera dans la légende, et Hart se retrouve donc, ce soir-là et pour les quelques mois qui lui restent à vivre, esseulé, violemment "ghosté" par son ancien meilleur copain.
Ecrit par Robert Kaplow, qui avait déjà inspiré à Linklater un autre portrait d’artiste (Orson Welles & Moi), Blue Moon adopte une forme très théâtrale : Hart (Ethan Hawke), alcoolique notoire, est assis au bar, pérore et interpelle les autres personnages : un barman sympa joué par Bobby Cannavale, l’écrivain E.B White (l’auteur de Stuart Little) qui boit un verre à quelques mètres de lui, un G.I. qui joue quelques-uns de ses succès au piano… Le bar va peu à peu se remplir, et on verra bientôt arriver l’ancien ami Richard Rodgers (Andrew Scott) et la jeune étudiante Elizabeth Weiland (Margaret Qualley), avec qui Hart tente de se persuader qu’il va vivre une grande histoire d’amour.
Le dispositif est minimaliste, un peu "raide" au premier abord, mais finit par séduire quand on se laisse prendre dans le flow de Hart, sa logorrhée de beau parleur, tour à tour flamboyant et pathétique. C’est un film sur un parolier et c’est donc un film sur la parole, sur les mots, où l’on commente les lyrics des chansons populaires, où l’on compare entre elles les répliques de Casablanca (le film vient de sortir et est dans toutes les têtes), où l’on disserte sur une maxime de Somerset Maughan ("Dans un couple, il y a celui qui aime et celui qui accepte d’être aimé"), dont on finit par comprendre qu’elle s’applique aussi aux histoires d’amitié non réciproques, comme celle qui est en train de tuer Hart à petit feu.
Le flow de Hart, c’est celui d’Ethan Hawke, franchement phénoménal dans un rôle qui, sur le papier, ressemblait a priori à une performance à Oscar m’as-tu-vu, à base de transformation physique impossible. L’acteur s’est rasé le crâne pour reproduire la calvitie de Hart et s’est surtout "rapetissé" pour le rôle – Hart était connu pour sa petite taille et la mise en scène de Linklater invente tout un tas de stratagèmes (parfois involontairement comiques, il faut bien le dire) pour donner l’impression qu’Ethan Hawke fait deux têtes de moins que Margaret Qualley ou Andrew Scott.
Si l’acteur de la trilogie Before…, vieux compagnon de route de Linklater, s’est donc départi le temps d’un film de sa coolitude d’éternel beau gosse grunge, il n’en est pas moins ici au cœur de ses préoccupations romantiques, avec ce portrait d’un créateur anticonformiste, autodestructeur, incapable de jouer le jeu du mainstream et du divertissement feel-good à la Oklahoma !, et qui voit en conséquence ses forces créatives l’abandonner peu à peu. Lorenz Hart est un précurseur de tous les artistes américains rebelles dont on imagine qu’ils ont fait fantasmer Ethan Hawke dans sa jeunesse. Mis au ban du monde du spectacle, marginalisé, le parolier parlera quand même jusqu’au bout de la nuit, jusqu’à constater qu’il a peut-être déjà tout dit de sa solitude dans le texte de Blue Moon, jusqu’à être exsangue, sans voix – "à bout de souffle", comme dirait l’autre.
Blue Moon, de Richard Linklater, avec Ethan Hawke, Margaret Qualley, Andrew Scott… En VOD.







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