Dans les coulisses de la Comédie-Française, une metteuse en scène a trois heures pour sauver sa première. Un mockumentaire fiévreux porté par Pauline Clément.
Dès l'ouverture, le film annonce la couleur. Nina (Pauline Clément) est actrice à la Comédie-Française et doit rejoindre la troupe pour une dernière répétition de sa première mise en scène. À peine arrivée, elle tombe sur Guillaume Gallienne, qui incarne un agent d'accueil inflexible. Comme elle ne retrouve pas son badge, Gallienne - qui la connaît pourtant très bien - lui refuse l'entrée. Il est le sphinx maboule d'un univers détraqué, le gardien trop scrupuleux d'un monde clos et, accessoirement, pour Nina, la première épreuve d'une soirée qui s'annonce particulière.
La séquence est drôle, absurde même. Mais moins que ce qui suit : après avoir réussi à rentrer, Nina enfourche son vélo - siège bébé et porte-bagage bringuebalants - et se met à filer dans les couloirs du Français. En apnée, en zigzags, en panique organisée. Elle traverse toute la maison avec son vélo trop grand, prend l'ascenseur, galère dans l'escalier, rebrousse chemin, arpente l'institution en rush, comme si elle devait passer devant chaque atelier, traverser chaque étage pour réveiller la vénérable maison…
Cette ouverture est un manifeste et donne les règles du jeu. D'abord, ce film ira vite, très vite - et rien ne restera immobile. Ensuite, De La Comédie-Française s'annonce comme un joyeux bordel ; poétique, mais aussi étrange et même un peu inquiétant. Les vrais acteurs du Français jouent dans le film mais pas leurs propres rôles - ce qui brouille les pistes. Enfin : Pauline Clément sera notre guide. Dans une espèce de vertige ophulsien, c'est elle qui nous conduira à travers les couloirs avec une liberté contagieuse. C'est elle qui guidera une caméra semblant danser autour des corps, glisser entre les portes et virevolter autour des comédiens.
Ce mouvement n'est jamais gratuit : il épouse le théâtre dans ce qu'il a de plus fébrile, de plus instable. De La Comédie-Française est un film qui semble écrit dans la vitesse d'un souffle coupé, comme si chaque scène devait être sauvée in extremis. Et cette sensation d’urgence ne vient pas de nulle part. Elle tient aussi aux origines du projet. Pensé d’abord comme une série par Bertrand Usclat (créateur de Broute) et Martin Darondeau, De la Comédie-Française n’a pu exister qu’au moment où la troupe a donné son feu vert pour un film.
Le projet a alors été lancé, écrit et tourné à une vitesse folle, quasi artisanale, dans un calendrier aussi serré que les coulisses qu’il filme. Cette rapidité d’exécution, cette nécessité de tout inventer dans un espace contraint - tout cela nourrit l’énergie du film. On sent que chaque scène est volée au planning, arrachée au réel. Le film porte littéralement la trace de sa propre fabrication : un geste vif, un sprint collectif, une nécessité joyeuse.
On pense parfois au Birdman d'Inarritu pendant le film - et pas seulement à cause de la batterie et de la musique percussive qui rythment le film. C'est évidemment le sujet (les coulisses d'une création théâtrale), le chaos chorégraphié, et cette énergie dont on parlait. Sauf qu'ici, tout ne tourne pas autour d'un homme seul sur le retour. Rapidement, au-delà de la frénésie initiale, quelque chose se déplace : le récit se recentre et laisse apparaître ce qui compte vraiment. Nina s'apprête donc à monter sa première mise en scène.
Sa version de Macbeth doit commencer à 21h et à 18h00 les ennuis commencent. Sa comédienne principale est absente, son Macbeth (Stocker fantastique) est un chieur, une des sorcières ne comprend rien au texte et son régisseur prend trop de temps pour expliquer les choses… Arrivera-t-elle à présenter sa pièce ce soir ? Le compte à rebours a commencé. Plus on suit Nina, plus on comprend où se trouve le cœur de ce mockumentaire. De La Comédie-Française est avant tout un film sur les acteurs, et surtout un grand film sur les actrices.
Si les hommes sont bien présents (et Stocker comme Frison sont magnifiques), on ne voit qu'elles. De La Comédie-Française capte leurs trajectoires, leurs peurs, leurs éclats, leurs éclaircies - la manière dont elles portent le plateau à bout de bras quand tout menace de s'effondrer. On pense alors non plus à Iñárritu, mais au Eve de Mankiewicz, pour cette façon d'explorer les dynamiques de pouvoir, les fragilités, les blessures narcissiques et la vigueur miraculeuse des femmes de théâtre.
C'est là qu'on doit parler de Pauline Clément. On parlait de compte à rebours, et la bombe prête à exploser, c'est elle. Au fur et à mesure que les ennuis pleuvent, elle devient la matière instable qui déclenche la réaction en chaîne. Nina avance comme une femme en mission, consciente que tout dépend d'elle ; elle panique avec élégance, sourit dans le chaos, chute et se relève dans le même mouvement.
Son jeu semble écrit en direct, dans l'instant, avec cette précision électrique et cette grâce nerveuse qu'on ne voit que chez les grandes actrices capables d'habiter l'urgence. Elle le confiait avant la projection : ce projet est un pont entre ses deux univers, le théâtre classique et la comédie, et on la voit passer en une seconde d'un monologue shakespearien à une connerie de vaudeville avec la même aisance.
Autour d'elle, la troupe scintille : Marina Hands, Stocker et Gallienne, Lavernhe, Frison, Séphora Pondi et Danièle Lebrun, mamie hilarante, tornade d'anarchie douce qui dérégle chaque scène où elle passe. Chacun trouve son moment de vérité, sa séquence, son gag, son gouffre. Il fonctionne comme une succession de sketchs miniatures, de variations comiques, de dérapages contrôlés qui composent peu à peu un portrait amoureux de la Comédie-Française - non pas comme institution, mais comme organisme vivant.
De la Comédie-Française n'est pas qu'un film sur les coulisses : c'est une déclaration d'amour à la scène, à l'instant fragile où tout peut basculer, à la troupe et à ceux (mais surtout celles) qui la portent. Un film qui file comme Nina dans les couloirs : à toute vitesse, avec une joie féroce et une urgence assez magnifique.







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