Steven Spielberg n’a jamais cessé de regarder le ciel. Si l’on excepte La Guerre des mondes, depuis Rencontres du troisième type les extraterrestres ont toujours représenté chez lui une promesse : celle d’un ailleurs capable de réenchanter le monde. Avec Disclosure Day, le cinéaste revient donc à ses premières amours. Mais on comprend dès le début que quelque chose a changé. Le rêve des 70s s’est envolé. Les soucoupes volantes ne surgissent plus dans un ciel étoilé mais dans le monde saturé des chaînes d’info continu, des vidéos militaires déclassifiées et des réseaux sociaux.
Sur le papier, c’est assez simple. Disclosure Day s’annonce d’abord comme un thriller paranoïaque à l’ancienne. Journalistes obstinés, archives secrètes, témoins introuvables, agents fédéraux et documents enterrés : pendant plus de deux heures, le film avance avec une efficacité redoutable. Dans toutes ses interviews (et dans le fantastique hors série Première disponible ce mercredi en kiosque) Spielberg cite Pakula, Les trois jours du condor, et on pense même à Hitchcock. La mise en scène est d’une fluidité insolente (il filme toujours les poursuites en voiture comme personne). À bientôt quatre-vingts piges, il continue de déplacer la caméra avec une aisance qui laisse la concurrence à bonne distance. Chaque séquence possède sa trouvaille visuelle, chaque poursuite son idée de mise en scène. Rassurez-vous : le filmeur hors pair est toujours là !
Le film trouve également un écho évident avec l’époque. Plus que les extraterrestres eux-mêmes, c’est notre rapport à la vérité qui intéresse Spielberg. Dans un monde où les institutions ne convainquent plus personne, où les gouvernements cachent autant qu’ils révèlent, où chacun construit sa propre réalité à partir d’images floues et de fragments d’informations, pendant un bon moment les ET semblent presque secondaires. Ils ne sont qu’un symptôme. Ce que semble raconter Disclosure Day, c’est une société qui a perdu confiance dans tout.
Et c’est précisément là que le film se complique. Car Spielberg ne se contente pas d’observer cette fascination contemporaine pour les mystères non résolus. Il semble aussi la partager. Son dernier acte est à ce titre un peu déstabilisant : il abandonne progressivement la position d’observateur pour s’aventurer sur un terrain beaucoup plus ambigu. Là où le thriller politique cultivait le doute, l’acte final semble peu à peu céder à la croyance. Le cinéaste prend le risque de regarder l’imaginaire Alien avec un sérieux absolu, au point de brouiller la frontière entre émerveillement et crédulité.
On devine ce qui l’attire. Spielberg a toujours été un cinéaste de la foi : foi dans l’enfance ou dans l’imaginaire, croyance dans la possibilité de découvrir quelque chose de plus grand que soi. Mais à l’ère des fake news et des complots numériques, ce geste n’a plus tout à fait la même signification. Là où Rencontres du troisième type ouvrait une porte vers l’inconnu, Disclosure Day flirte parfois avec des récits dont on ne sait plus très bien s’il les questionne ou s’il les valide. C’est ce qui empêche le film d’être totalement convaincant. Mais c’est aussi ce qui le rend passionnant.
Il ne faudrait pas oublier les acteurs. Emily Blunt est démente. Elle joue une présentatrice météo possédée avec aisance et autorité et surtout ce qu’il faut d’ironie pour supporter le spectacle du monde qui s’écroule autour d’elle. Chaque fois qu’elle entre dans une scène, le film gagne en énergie, en humour. Quant à Josh O’Connor, il semble être né pour le Spielberg tardif. Il semble constamment dépassé par les événements sans jamais perdre l’ attention des spectateurs. Héros de la fragilité, du doute et de la curiosité, il est l’incarnation de ce drôle de film.
Oeuvre parfois virtuose, souvent contradictoire, parfois dérangeante, Disclosure Day est sans doute le film le plus risqué de Spielberg depuis longtemps. Mais certainement l’un des rares blockbusters récents à accepter de se perdre dans les zones grises de son époque plutôt que de prétendre les éclairer.