Première
par Thomas Baurez
Mine de rien Bradley Cooper dessine une trajectoire de cinéaste. « Mine de rien », parce que les à priori étant ce qu’ils sont, il était difficile d’imaginer que l’acteur beau gosse révélé par Very Bad Trip puisse devenir un auteur aussi affirmé, guidé par une même obsession : le miroir aux alouettes que renvoient aux autres et à soi-même les lumières de la scène. Cooper-cinéaste ne cesse d’explorer ces territoires de mise en scène permanente où la psyché se retrouve surexposée donc fragilisée. Son A Star is Born (2018) avait les couleurs d’une guimauve trop sucrée mais le goût d’un beau mélo sur les pouvoirs magiques et maléfiques du show-business. Puis vint Maestro (2023) où l’exercice du biopic poussait un peu plus loin cette exploration d’une vie d’artiste tourmenté. Cooper, là encore devant et derrière la caméra, avait connu un bashing pour appropriation culturelle. En cause un nez postiche pour singer le juif Leonard Bernstein. Son visage ainsi modifié produisait une étrangeté atténuée par la splendeur du noir et blanc. On pouvait y voir une métaphore du propos, le « masque » renvoyant le reflet trompeur d’un héros clivé.
Ce Is This Thing On ? débute par un trouble presque similaire. La caméra s’attarde sur un spectacle scolaire avant de resserrer son cadre sur un papa visiblement à côté de ses pompes. Or Will Arnett qui l’incarne ressemble un peu à Cooper lui-même, au point de se demander ce qui cloche physiquement. L’effet ne dure qu’un instant, définitivement balayé par l’apparition du cinéaste-acteur dans la peau d’un comédien à la petite semaine avachi dans un confort bourgeois. On suit ici Alex (Will Arnett donc) et Tess (Laura Dern), un couple en pleine rupture. Un soir de vague à l’âme porté par l’énergie du désespoir, Alex pousse les portes d’un club de stand-up et se lance micro en main dans une courte impro sur sa nouvelle condition de bachelor. Si la prestation est hésitante, la présence est indéniable et le public, compatissant. Une catharsis est en marche. Alex va devenir un habitué des lieux, adopté par la petite faune des pros du micro.
Outre de l’esprit et de la répartie, l’incarnation par la parole demande un sens du rythme et du timing. Il pourrait dès lors y avoir un décalage entre l’univers de la scène où Alex se sentirait de plus en plus à son aise pour expier ses ressentiments voire ses fautes et la « vraie » vie où le dialogue serait rompu. L’intérêt est au contraire de montrer le continuum entre l’estrade et la coulisse (C’est là où le récit prend ses distances avec la série-référence, La Fabuleuse Madame Maisel ) Ici la parole circule en permanence, se réinvente mais ne s’épuise jamais. Ce flux ininterrompu impose une dynamique restituée par une mise en scène toujours à bonne distance des êtres et des choses. La séparation d’un couple impose à un renouvellement des espaces - ceux que l’on laisse, ceux que l’on investit - et des échanges permanents : des enfants à se refiler, des chiens à trimballer, des amis à satisfaire. Or Alex et Tess pris dans l’enchevêtrement de leur vie intime, sans cesse ramené à ce qui est censé les relier, profite de ce chaos pour réenchanter ce qui peut l’être. Une formidable séquence montre ainsi Tess assister par hasard au spectacle d’Alex. Par un habile jeu de montage, la chose est filmée comme un dialogue intime entre eux. Dialogue que l’un et l’autre rejoueront bientôt sur le trottoir. Feux de la rampe et du réel entremêlés. La parole comme point de suture.