10 romans noirs à mourir de rire, pour l'été
Florida Roadkill, de Tim Dorsey
Serge Storm est un brin dérangé. Criminel violent, parfait sociopathe, c?est aussi un vrai fan de sa région, la flamboyante Floride. Une partie du monde pour le moins paradoxale pour laquelle il est près à tout, même au pire, entre deux méfaits aussi mémorables qu?hilarants. En compagnie de son "meilleur ami", le junkie débile moyen Coleman, Serge va donc mettre la côté à feu et à sang, sous prétexte d?inculquer aux "nombreux touristes" le respect de sa région (et accessoirement de récupérer un fameux trésor oublié par les conquistadors espagnoles) Et les occasions de déjanter ne manquent pas ici. L'extrême pointe sud du continent américain n'est pas seulement célèbre pour son soleil, ses palmiers, ses plages de sables blond, ses surfers et ses filles en bikini. La Floride s'illustre également par ses faits divers "loufoques ascendants tragiques". Une passion locale pour la destruction et la violence sous un climat paradisiaque qui attirent - en plus d'une foule de psychopathes, passeurs de drogues et macs - de nombreux touristes et des cargos de retraités. Un mélange de clinquant versant <strong>Scarface</strong> et de misère croupissant sous le soleil féroce que <strong>Tim Dorsey</strong>, créateur du personnage de Serge Storm, connait bien. Depuis une quinzaine d?années et autant de roman Dorsey se fait le spectateur cynique d'une région des Etats-Unis à qui le soleil semble avoir définitivement fait perdre la boule. Le portrait d'un Etat malheureusement réaliste, mais également extrêmement drôle quand il est peint par un auteur aussi doué pour les gags explosifs que <strong>Tim Dorsey</strong> !Tim Dorsey ? Florida Roadkill (Rivages Noirs)
A bras raccourci, de Mark Haskell Smith
Ça n?était pourtant pas difficile et l?idée était bonne. Amado, petite frappe latino des bas quartiers de Los Angeles avait largement eu le temps de réfléchir à la façon dont il allait se débarrasser du corps de Carlo. Celui-ci lui devait de l?argent, et voilà trop longtemps qu?il faisait mariner Amado. Criminel endurci tatoué des pieds à la tête, Amado n?allait pas se laisser faire. Petit imprévu : l?intéressé ne se doutait pas qu?il allait y laisser un bras, proprement sectionné par la porte de garage toute neuve de Carlo. C?est sur cette base à la fois loufoque et sauvagement brutale, que Mark Haskell Smith entrait de plein pied dans l?univers du polar. Après quatre romans, tous aussi déjantés les uns que les autres (dont <em>Défoncé</em>, le dernier, paru en juin 2013) on peut dire qu?il a largement réussi. <em>A bras raccourci</em> reste cependant le plus drôle et le meilleur, et de loin ! Scénariste à Hollywood, l?écrivain connait son sujet et dans <em>A bras raccourci</em> il décrit sa ville, Los Angeles, avec la méticulosité d?un l?anthropologue associé à un entomologiste. Son cocktail d?intrigue policière, de violence, de folie douce et d?humour noir réussit parfaitement dans cette histoire qui voit se croiser ponte de la Mafia Mexicaine, inspecteur du L.A.P.D. stressé, enseignante en théorie masturbatoire, spécialiste de la littérature culinaire et bien d?autres personnages baroques et délirants. Un premier roman aux fous rires garantis, qui est aussi un coup de maître dans le genre noir ET drôle !Mark Haskell Smith ? A bras raccourci (Rivages Noirs)
Le cycle R&B, de Ken Bruen
Depuis<em> Calibre</em> et <em>Munitions</em>, le <em>Cycle R&B</em> de <strong>Ken Bruen</strong>, c?est fini ! Cela ne nous empêchera pas de revenir sur ce trésor du polar social aussi réaliste que poilant. Une peinture sans concession d'un commissariat de l?Est de Londres (et de l?équipe de flics qui l'occupent) inspiré à <strong>Ken Bruen</strong> par les chroniques du 87ième District d'Ed Mc Bain. La série Robert & Brant (ou R&B) comporte donc sept romans qui mettent en scène un duo de flics aux manières radicalement différentes, et toute une équipe de représentants des "forces de l?ordre" pour le moins atypique. L'inspecteur Robert, flic sur le retour, cynique et blasé, attend la retraite, tandis que Brant, jeune, balaise et grande gueule, fait peur à tout l?Est de Londres, ses collègues compris. Violent, Brant fait sa loi tandis que Robert de son côté, peine à suivre et nettoie les dégâts. R&B sont juste des ripoux dont les méthodes deviennent violentes quand on les y pousse. C?est l?instinct de survie dans une société en perte de repères qui anime ces justiciers ambigus. Et il faut bien le reconnaitre, la série R&B traite les problèmes de justice de manière souvent radicale mais toujours extrêmement drôle et l?on se surprend à approuver silencieusement les méthodes pas vraiment "morales" de se duo de flic de choc et de leur collègues <em>borderline</em>. A noter qu?un épisode de la série (R&B <strong>Blitz</strong>), a été adapté au cinéma avec <strong>Jason Statham</strong>, parfait dans le rôle de l?inspecteur Brant.<strong>Ken Bruen</strong> ? Le cycle R&B (Série Noire)
Anésthésie Générale, de Jerry Stahl
De Jerry Stahl on connait les grands romans sur la junkitude (dont l?impressionnant <em>Mémoire des ténèbres</em> chez 13ème Note et récemment le dérangeant <em>Speed Fiction</em> chez le même éditeur), on connait moins ses polars. Initié par le délirant <em>A poil, en civil</em>, la série des Manny Rupert st pourtant l?une des plus irrésistiblement drôle et déjantée du moment ! Avec ce personnage peu fréquentable, ex-flic et camé, Jerry Stahl met en scène un rebut des forces de polices de Haut-Marilyn, un secteur de la banlieue de Pittsburgh, viré sans ménagement pour usage de stupéfiants et déviances en tout genre. Avec <em>Anesthésie générale</em> on retrouve le même, en enquêteur privé cette fois. Sevré, mais toujours aussi à la ramasse, le pauvre Manny, qui en est à sa troisième greffe de foie, se voit obligé d?infiltrer la prison de San Quentin pour évaluer la véracité des dires d?un prisonnier affirmant être le médecin d?Auschwitz, le sinistre docteur Mengele. Tragi-comique, <em>Anesthésie générale</em> étudie les pires déviances américaines, sous l?angle de l?humour noir, et surtout, traite du sujet pour le moins tabou des liens entretenus par les Etats-Unis et l?Allemagne nazie. Un polar qui n?en est pas vraiment un, où la parano règne en maître et où le lecteur, entre deux éclats de rire, en apprend plus qu?il ne voudrait sur les Etats-Unis.Jerry Stahl ? Anesthésie générale (Rivages/Thriller)
L’île Flottante infestée de requins, de Charles Willeford
Les années 80 à leur apogée, <strong>Ronald Reagan</strong> sourit à la télé Américaine, la guerre à la drogue est déclarée, le QG des marines US subit son premier attentat à la voiture piégée dans les rue de Beyrouth. La Floride l?été, écrasée de soleil, un motel, une piscine, quatre Américains typiques sympathisent, et ce qui aurait du n?être qu?une bonne blague finit par déraper. Le décor est planté par <strong>Charles Willeford</strong> et voilà que vous lisez l?un des romans noirs les plus drôles de l?histoire du genre. On doit à Willeford <em>Miami Blues</em> (à l'écran avec <strong>Alec Baldwin</strong>), flamboyant portrait de psychopathe contre lequel viendra se heurter Hoke Moseley, certainement le flic le plus piteux de l'histoire du polar. Un personnage récurrent qui apparaîtra dans les quatre livres suivants de Willeford, les excellents <em>Une seconde chance pour les morts</em>, <em>Dérapage</em>, et <em>Ainsi va la mort</em>. Hors de ce cycle, Willeford écrira donc <em>L'île flottante infestée de requin</em>s, un roman qui restera certainement comme son ?uvre la plus ambitieuse, la plus noire et la plus drôle. Dans ce livre extrêmement réaliste à l?humour grinçant, Willeford dresse un portrait à la fois hilarant et terrifiant d'une région vouée aux pires démons, symbolisés par quatre célibataires irresponsables capables du pire pour tuer l'ennui. La noirceur d'un David Goodis, et l'humour noir d'un Donald Westlake, voilà ce qui caractérise L'île flottante infestée de requins. C'est aussi à ce jour, la plus éloquente charge contre cette époque (les "glorieuses" 80?s) et cette partie des Etats-Unis.<strong>Charles Willeford</strong> ? L?île Flottante infestée de requins (Rivages Noirs)
Artères souterraines, de Warren Ellis
Dans cette parodie de polar, <strong>Warren Ellis</strong>, également dessinateur de comics et auteur des séries Fantastic Four, Iron Man et des Transmetropolitan, met en scène <strong>Michael McGill</strong>, un détective privé à la dérive, obligé d?enquêter malgré lui sur l?existence d?une version apocryphe de la Constitution des Etats-Unis. Et pour cause, une partie de ses amendements seraient écrit à l?encre <em>alien</em> ! Vous l?avez compris, c?est dans le total délire qu?Ellis fait démarrer son enquête, utilisant le grotesque et l?exagération avec l?aisance de celui pour qui <em>Las Vegas Parano</em> est une bible. Car pour arriver à ses fins, <strong>Michael McGill</strong> devra donner de sa personne, et en la matière, l?Amérique telle que décrite par Ellis laisse rêveuse. S?il n?était pas avant tout bâti sur une trame de polar, <em>Artères souterraines</em> pourrait passer pour un catalogue exhaustif des perversions sexuelles les plus dérangées. Tout l?art de l?auteur en l?occurrence, étant de faire passer ses frasques érotico-déviantes pour la norme d?une "certaine Amérique". Complètement fou, totalement hilarant, <em>Artères souterraines</em> est une descente aux enfers paradoxalement rigolote, qui y parvient à 100% ! On adhère et on en redemande en attendant la suite des aventures de <strong>Michael McGill</strong>.<strong>Warren Ellis</strong> ? Artères souterraines (Le Diable Vauvert)
L’irremplaçable expérience de l'explosion de la tête, de Michael Guinzburg
Si le titre à lui seul est un bonheur d?humour absurde et noir, l?histoire n?est pas mal non plus : dans une petite communauté de riches intellectuels Américains, à Cashampton by the Sea, là où Jackson Pollock est mort en 1956, les habitants font l?expérience traumatisante de "l?explosion de la tête" ! Une embolie cérébrale foudroyante qui voit la malheureuse victime perdre la tête, au sens propre, après d?atroces souffrances. La présence sur une île proche d?un centre de recherche et d?une usine de produits pharmaceutiques est-elle liée à cette macabre épidémie ? Ou s?agit-il d?une vengeance ? A ce scénario déjà bien délirant en soi, mené de main de maitre par l?auteur de <em>Envoie-moi au ciel, Scotty</em> et <em>Le plombier des âmes</em>, s?ajoute quelques (belles) considérations de <strong>Michael Ginzburg</strong> sur le monde de l?art et l?intelligentsia de son pays. Le monde des puissants y est vraiment décrit comme une autre planète, et l?humour noir de Guinzburg fait merveille quand il s?agit d?en dépeindre les travers : inceste, zoophilie, manipulation génétique, dégénérescence, indifférence, trahison, snobisme et irréalisme. Si l?on compte avec cela, quelques belles envolées sur la vie et l??uvre du roi de l?expressionisme abstrait <strong>Jackson Pollock</strong>, on se dit que l?on tient un roman unique, drôle et émouvant, surréaliste et maniaque, un de ceux dont on ne se remet pas !Michael Guinzburg ? L?irremplaçable expérience de l explosion de la tête (Gallimard, la Noire)
La reine de Pomona, de Kem Nunn
De Kem Nunn, on connait le goût pour le surf sans limite sur les côtés du Mexique, avec des polars très noirs comme <em>Le sabot du diable</em>, <em>Comme des frères</em> ou <em>Tijuana Straight</em>. Son premier roman, <em>La reine de Pomona</em>, s?inscrit pourtant dans une veine plus drolatique. L?histoire d?Earl Dean, un monsieur tout le monde, malheureux vendeur d?aspirateur et ancien chanteur de rock, qui tombe par hasard sur Dan Brown, son ancien pote de lycée, biker dégénéré et assidus consommateur de drogue, dont le jeune frère Buddy, fraichement tué au couteau, trône dans le salon dans un glacière Coca-Cola. Tout est dit, tout est posé ici, pour soigneusement partir en vrille et sur les chapeaux de roue bien entendu. <em>La Reine de Pomona</em> n?est pas qu?une saga "sur la jante" de l?Amérique<em> white trash</em>, c?est aussi un très beau roman sur la mémoire et sur la Californie, malheureusement saccagée par les promoteurs et une société littéralement obsédée par le profit et le bonheur à tout prix. La nuit qu?Earl passera en compagnie de ses citoyens pour le moins déjantés devrait rester dans les annales de l?histoire du polar tant elle vaut largement chacun des trois épisodes de <strong>Very Bad Trip </strong>ou la virée barrée de <em>Las Vegas Parano</em>. Malheureusement, la dure loi de la littérature en a voulu autrement, et <em>La Reine de Pomona</em> reste le moins connu des romans de l?excellent Kem Nunn. Si vous ne le connaissez pas encore, c?est ici l?occasion de vous rattraper !Kem Nunn ? La reine de Pomona (Gallimard la Noire/Folio Policier)
Le lézard lubrique de Melancholy Cove, de Christopher Moore
Celui qui n?a pas eu la chance de lire <em>Le lézard lubrique de Melancholy Cove</em> de Christopher Moore a vraiment perdu une occasion de se changer les idées et de rire aux éclats, une fois dans sa vie, à la lecture d?un polar. "Polar", <em>Le lézard lubrique...</em> n?en est pas vraiment un, même s?il s?agit finalement bien d?une enquête, celle-ci visant à découvrir tout d?abord qui extermine implacablement la population de Melancholy Cove, douce station balnéaire sans histoire, et ensuite comment l?impensable a-t-il pu arriver ? Comment un monstre marin géant a-t-il pu voir le jour, et surtout pourquoi il poursuit sans relâche Théophile Crowe, joueur de blues de son état. Parmi les romans noir ? ou à l?humour très noir ? qui ont vu le jour ces 15 dernières années, <em>Le lézard lubrique de Melancholy Cove</em> est certainement celui qui bénéficie d?une galerie de personnages des plus délirants : pharmacien digne des savants fous des meilleurs films d?horreur de série Z, nymphomane rêvant de s?accoupler avec des dauphins, mère de famille suicidaire, flic déviant, tout ce que la planète compte de désaxés semble s?être réunie dans la morne station balnéaire de Melancholy Cove. Mais Christopher Moore est aussi sans égal quand il s?agit d?exploiter des situations sans queue ni tête, toutes plus hilarantes les unes que les autres. Dans se pseudo-paradis estival, tout peut arriver en effet, surtout lorsqu?on sait que la présence du lézard lubrique en question fait également augmenter le taux de phéromones des habitants de la Baie. Folie douce + libido explosive, vous tenez là l?un des meilleurs "roman noir à mourir de rire".Christopher Moore ? Le lézard lubrique de Melancholy Cove (Folio Policier)
Mal de chien, de Carl Hiaasen
Carl Hiaasen est journaliste avant d?être écrivain. Il est aussi l?auteur de plus d?une quinzaine de romans dans lesquels il décrit sur le mode humoristique les travers de la Floride, un coin du monde qui semble irrémédiablement voué aux turpitudes les plus inavouables. C?est du moins le cas ici, <em>Un mal de chien</em> décrivant les malversations d?un entrepreneur immobilier qui voudrait bien niveler une fois pour toute un petit coin de paradis tropical pour y imposer ses immeubles de seconde catégorie, piège à touristes et à retraités. C?est compter sans Twilly, défenseur de sa région et ornithologue amateur, qui décide prendre en filature ce riche habitant de Floride qui n?a visiblement pas compris la chance qu?il avait de vivre dans cette partie du monde et passe son temps à l?enfouir sous les ordures. Pour se venger, Twilly décide de kidnapper son chien. Une bonne idée ? Pas vraiment. La route de ses deux (trois, avec le chien) zozos va bien évidemment se croiser et l?itinéraire risque d?être pour le moins chaotique. Hiaasen n?a pas son pareil pour bâtir des personnages drôles au-delà du possible. Sa galerie de portraits met à jour les pires faiblesses de l?être humain. Mais ses romans ont toujours une morale. On ne badine pas avec le bien et le mal chez cet écrivain de 50 ans, véritable fanatique de sa région et défenseur des réserves naturelles qu?elle abrite. De fait, tous les romans de Carl Hiaasen sont aussi drôles et farfelus que parfois violents, et le lecteur ne peut s?empêcher de rire, même quand les "méchants" sont châtiés de la pire des façons.Carl Hiaasen ? (Denoël)
Le roman noir, comme son nom l’indique, est un genre voué à décrire ce que l’humanité peut faire de pire. Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, l’humour est une arme fatale. Qu'ils soient signés Jerry Stahl, Ken Bruen ou encore Warren Ellis ou Tim Dorsey (photo), voici quelques polars qui vous feront mourir de rire, sur la plage ou ailleurs.Par Maxence Grugier







Commentaires