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Ils sont tous les deux Allemands. L’une, Dea Loher, est l’auteur de Manhattan Medea que met en scène Sophie Loucachevsky. L’autre, Marius Von Mayenburg, a écrit La pierre, une parabole sur l’histoire de l’Allemagne montée par Bernard Sobel. Les deux créations se jouent dans le même théâtre, La Colline, dans les deux salles. Mais tandis que La pierre, en 1 heure 10 chrono, nous confronte de manière chirurgicale à l’histoire allemande comme devant une plaie ouverte, Manhattan Medea se veut un remake branché et new yorkais de la tragédie mythologique qui, à force de verbiage et de dédoublements psychanalytiques, n’aboutit à pas grand chose. De quoi s’agit-il ? Médée, aujourd’hui, est devenue une paumée, une SDF qui aime toujours Jason, son mec, comme une forcenée. Au milieu de nulle part, dépoitraillée, surveillée par la vidéo de « Velasquez », sorte de Big Brother lubrique, la sorcière poursuit son homme qui la roule dans la farine de l’asphalte nocturne américaine en lui jurant qu’il ne peut se passer d’elle. Un quatrième larron, Deaf Daisy, un travesti sourd et accordéoniste, se transforme en ange gardien de l’héroïne. Dans ce « Je t’aime moi non plus » joué comme un tango lugubre et pathétique, les comédiens sont à l’honneur : Anne Benoît déploie comme toujours sa présence magnifique, charnelle, et Christophe Odent, précis, fait de son mieux. Mais avec un texte si alambiqué, et une mise en scène qui à force de vidéos ne clarifie pas le propos, on reste sérieusement sur sa faim. Tel n’est pas le cas de La pierre. L’auteur, qui rumine le passé de son pays pour l’avoir appréhendé sur les bancs de l’école, imagine l’histoire d’une maison, à Dresde. En 1935, elle est rachetée par une famille aryenne à une famille juive contrainte à l’exil. En 1953, ses habitants fuient en Allemagne de l’Ouest, reviennent en 1978 pour s’y installer définitivement en 1993. Edith Scob (La Grand Mère), Claire Aveline (La mère), Anne Alvaro (La femme juive) sont les interprètes bouleversantes de cet enchaînement infernal qui surfe sur les mensonges et les traumatismes, dans un décor dénudé où se percutent, néons fluo, les dates historiques. Le jeune auteur y traque des histoires maquillées de petites filles s’inventant des grands pères héroïques, l’hypocrisie de l’ignorance catholique et bon teint, le masque d ‘une bonne conscience rachetée au titre de victime de guerre. On ressort de là secoué, meurtri, bombardé d’émotions par l’intelligence cinglante des répliques. La sobriété ascétique et limpide de la mise en scène sert admirablement le propos. Hélène KuttnerThéâtre de la Colline. La pierre jusqu’au 17 février, Manhattan Medea jusqu’au 20 février.Photos La Pierre : Elizabeth Carecchio