Don Draper décrypté par les affiches de Mad Men
Saison 1
Lorsque <em>Mad Men</em> débarque en juillet 2007 sur la chaîne AMC, la série doit se faire un nom et vendre un concept fort. Une des solutions retenues pour attirer le téléspectateur en manque de repères est de préciser sur l?affiche que le showrunner de la série, <strong>Matthew Weiner</strong>, a précédemment travaillé sur la très populaire <em>Les Soprano</em> - dont il fut scénariste et producteur des saisons 5 et 6.De fait, le choix de montrer une ombre tranchante, confortablement assise dans un fauteuil, tournant le dos au public et fumant une cigarette, met l'accent sur les thèmes de la domination et de la solitude du pouvoir. Alors que les buildings nocturnes s?étalent sous ses pieds, <strong>Don Draper</strong> semble régner en publicitaire tout-puissant sur la ville de New York. Pourtant, cette notion d?empire se trouve déjà fissurée par le jeu de mots "<em>Where the truth lies</em>" qui joue sur la double signification de "Lie" : à la fois "mentir" et "être situé".Les faux-semblants et les mensonges, qui renvoient aussi bien à l?univers machiste de la publicité qu'à la vie privée de Don telle qu?elle est développée dans la saison 1, prennent donc le pas sur la dimension historique (rien sur l?affiche n?indique que le récit débute en 1959). On remarque par ailleurs que la silhouette de Don ici utilisée est celle du générique de la série, qui met en scène la vertigineuse chute du publicitaire et lui promet bien des désagréments.
Saison 2
Changement de tonalité avec l?affiche de la saison 2, qui abandonne slogan et jeu de mots pour se concentrer sur le langage de l?image. Le visage de Don Draper apparaît cette fois au grand jour, comme pour souligner que les mystères du personnage se sont en partie dissipés dans la saison 1, bien que le port du chapeau marque encore une volonté de se protéger.Extirpé du confort de son bureau, le publicitaire se retrouve égaré au milieu de la foule floue de Grand Central Station (la grande gare de Manhattan, qui symbolise ici le mouvement et les envies de voyages). Demeurant immobile face à la masse de spectres formée par ses congénères, Don se demande quels types de rapports aux autres peuvent le définir en tant qu?individu.Cherchant alors à briser l?armure en se frottant à divers milieux, Don Draper explorera l?univers du showbiz à travers sa sulfureuse relation avec Bobbie Barrett puis celui de la jet-set internationale au cours d?une évanescente escapade en Californie. Se confronter au monde pour mieux se connaître soi-même et se sentir vivant, telle est la direction d?une saison 2 particulièrement fiévreuse où les liens humains se font et se défont sans cesse.
Saison 3
En écho à l?affiche de la saison 1, cette image montre Don Draper fumant une cigarette assis dans le fauteuil de son bureau. Mais le visage du personnage apparaît cette fois entièrement découvert, au moment où son existence prend l?eau de toutes parts, comme l?illustre parfaitement l?inondation représentée. L'agence Sterling Cooper, qui a été rachetée par une société anglaise, perd en effet son autonomie et subit une violente vague de licenciements, ce qui engloutit le génie créatif de Don Draper sous un océan d?adversité. Bien que Don cherche au départ à rester stoïque et fidèle à ses certitudes (voir la rigidité de son corps), la mutation va s'étendre à la société américaine toute entière, qui fait face à la mort tragique de John F. Kennedy.Toutes les digues cèdent, le passé de Don Draper est découvert par son épouse et l?on assiste à la fin d'un monde (l?épisode 12 s?achève par la chanson "<em>The End of the World</em>", de Skeeter Davis). Au terme de la saison, le mythe du Déluge s?avère plus qu?approprié pour suggérer l?Apocalypse collective et intime narrée par la série - le mariage de Don et Betty ne résistant pas aux obstacles. L'affiche nous signale en outre que le reflet du personnage commence discrètement à émerger, comme une nécessaire réaction à la tempête.
Saison 4
Après le Déluge, la terre est dépeuplée et Don observe dans son bureau vide un univers professionnel et personnel totalement désertifié. L?ombre au sol marque également une dissociation entre le mythe Don Draper tel qu?il a été construit dans les premières saisons et la figure plus fantomatique qui le suit désormais. Personnage fragmenté et hanté par un double qui doute, Draper expérimente dans la saison 4 la déflagration et les encanaillements en tous genres.L?appareil téléphonique posé par terre indique aussi que les enjeux émotionnels se trouvent hors-champ, comme si Don attendait un appel de l?Ailleurs. On songe à l?épisode 7, "<em>The Suitcase</em>", où le publicitaire reçoit un coup de fil lui apprenant <strong>la mort de son amie Anna Draper</strong>. Le téléphone s?impose là comme l?instrument par lequel Don prend définitivement conscience de sa solitude, de ses failles et de son égarement.La fin de la saison offre néanmoins au personnage une promesse de renaissance à travers son coup de coeur pour la jeune Megan. Le regard vers l?horizon correspond alors au coup d??il vers l?avenir opéré dans le dernier épisode "<em>Tomorrowland</em>", preuve que cette affiche parvient à exprimer les multiples affects de la saison 4.
Saison 5
Cultivant pleinement l?image du double, l?affiche de la saison 5 montre Don Draper contempler une vitrine - symbole de la société de consommation dont le publicitaire est un acteur de premier plan ? pour y apercevoir son reflet, qui cohabite avec des mannequins.Courant le risque de devenir un objet sans âme, Don fera tout durant cette saison pour goûter au bonheur amoureux et découvrir la sérénité conjugale avec Megan. Au fil des évènements, notre héros réalise pourtant que le bonheur se dérobe sans cesse et n?a rien d?un produit que l?on étale en vitrine. Occupant le c?ur de la saison, cette volonté de s?agripper aux éléments matériels est soulignée par le slogan que Draper propose à Jaguar : "<em>Enfin une beauté que vous pouvez réellement posséder</em>".La saison 5, qui se déroule en 1966, évoque également la question du changement générationnel au moment où de nouvelles revendications politiques voient le jour. L?affiche s?amuse par là à figurer la menace d?encroûtement de Don, sorte de has-been qui fait maintenant partie des meubles et <strong>n?arrive pas à écouter jusqu?au bout le "<em>Tomorrow Never Knows</em>"</strong> <strong>des Beatles</strong>.
Saison 6
Fidèle à l'image du double précédemment déclinée, l?affiche de la saison 6 témoigne néanmoins d?une volonté de renouveau. Réalisée par Brian Sanders, illustrateur britannique de 75 ans qui a travaillé pour de nombreuses campagnes publicitaires dans les années 1960, le visuel épouse pour la première fois le style graphique qui se pratiquait à l?époque où se déroule <em>Mad Men</em>. "<em>Une partie de l?histoire de la publicité raconte comment la photographie a totalement éclipsé l?illustration</em>", explique ainsi Matthew Weiner.Au coeur de ce dessin surchargé de signes, Don Draper se retourne dans la rue sur un homme qui lui ressemble étrangement. C?est la première fois que notre héros apparaît en mouvement sur une affiche de la série, mais son inquiétant double le fait douter de la direction à prendre. Le passé de Don viendrait-il une nouvelle fois le hanter ? Les policiers que l?on aperçoit à gauche marquent eux l?imminence d?un danger, alors que l?année 1968 (qui vit les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy) s?apprête à devenir une des plus sanglantes de l?histoire des Etats-Unis. Le dessin laisse également planer une incertitude au sujet de la femme qui tient la main du publicitaire, comme si le personnage menaçait de renouer avec ses habitudes de Don Juan.Au vu du premier épisode de la saison 6, le double de l'affiche se présente vraisemblablement comme une incarnation de la mort. Totalement obsédés par la Grande Faucheuse, Don et Roger sont en effet confrontés durant 90 minutes à de multiples questionnements funèbres. Le panneau "One Way" de l?affiche sous-entend alors qu?il n?existe qu?un chemin possible pour Don, celui qui conduit inéluctablement vers le tombeau. Une séquence en flashback semble notamment faire écho au dessin de Brian Sanders : alors que le portier de l?immeuble des Draper s?est évanoui et que son corps inanimé gît au sol, on jurerait apercevoir sur son visage les traits de Don, comme si le héros de <em>Mad Men</em> assistait en direct à son propre décès. Don demandera plus tard au portier ce que l?on voit lorsqu?on meurt, ce protagoniste incarnant symboliquement un double revenu du royaume des morts (Don lit d?ailleurs <em>L?Enfer </em>de Dante au début de l'épisode). De fait, tous les actes du publicitaire pourraient bien être désormais guidés par une conscience aigüe de sa propre mortalité. On notera pour finir que l?illustrateur Brian Sanders a travaillé avec <strong>Stanley Kubrick</strong> sur le plateau de <em>2001 : l?Odyssée de l?espace</em>, magistral film sorti en 1968 et traitant lui aussi de la mort et de la finitude. <strong>Par Damien Leblanc</strong>
Si la plupart des séries aguichent les téléspectateurs à coups de teasers, Mad Men délaisse le terrain de la vidéo pour miser sur d'élégantes affiches promotionnelles dont on réalise au fil des années qu'elles racontent surtout l’évolution du personnage de Don Draper. Alors que la saison 6 vient de démarrer sur AMC, retour sur ces posters qui inventent progressivement un encombrant double au héros de Mad Men. Par Damien Leblanc Voir aussi :- 10 chansons sublimées par Mad Men- Les 10 femmes de Don Draper







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