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Des plus aguerris, Stéphane Braunschweig, Marcel Bozonnet, Denis Podalydès, Jorge Lavelli, Olivier Py, Laurent Pelly, Vincent Boussard, aux plus jeunes, Benjamin Lazar, Richard Brunel, Laurent Laffargue, Arnaud Meunier, Clément Hervieu-Léger, les metteurs en scène de théâtre aiment l’opéra, adorent y travailler, souhaitent y retourner et apprécient particulièrement le contact avec les chanteurs avec leurs provenances multiculturelles. Qu’est-ce qui attire tant nos chefs de troupe dans ce monde étrange où la musique est reine ? Quelles sont les difficultés et les obstacles qu’ils rencontrent ? Quelles satisfactions tirent-il de ces expériences novatrices ? Après un tour de piste de leur actualité, les réponses qu’ils nous ont fournies sont édifiantes et viennent balayer toutes les idées reçues que l’on se fait sur l’opéra. D’un univers de carton pâte, poussiéreux et prétentieux, qui reflétait le monde lyrique d’antan, l’opéra actuel est devenu aujourd’hui accessible, divers, expérimental, convivial, bref, un lieu de rencontre et de création totale, multiforme, qui appelle le théâtre à chaque instant : un monde où chaque artiste, quel qu’il soit, peut revendiquer une place à part entière.Un lieu d’échange et de dialogue où le pouvoir est partagéSur une scène de théâtre, le chef, c’est le metteur en scène. C’est lui qui choisit ses comédiens, son équipe technique- costumier, scénographe, etc- et qui dirige de bout en bout la construction du spectacle. A l’opéra, le pouvoir est partagé entre le chef d’orchestre, choisi par la production, et le metteur en scène, auxquels s’ajoute souvent le chef de chœurs. Un dialogue fécond est nécessaire entre metteur en scène et chef d’orchestre pour se mettre d’accord sur une vision de l’œuvre. Depuis quelques années, le chef d’orchestre est même présent durant les premières répétitions, ce qui était inconcevable auparavant. William Christie, chef d’orchestre et maître incontesté du répertoire baroque, travaille en permanence en collaboration de metteurs en scène, qui l’adorent : « Le premier travail d’un metteur en scène d’opéra, selon Benjamin Lazar, qui vient de créer un magnifique Egisto à l’Opéra Comique avec le chef Vincent Dumestre, consiste à comprendre le livret. Il  commence avec le chef d’orchestre qui est au cœur des discussions. Pour Il Sant’Alessio de Landi, créé au Théâtre de Caen en 2007 et repris à Paris, à Londres et à New-York, j’ai beaucoup discuté avec William Christie qui a un grand savoir musicologique. » Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de la Comédie Française, dramaturge et collaborateur de Patrice Chéreau sur plusieurs opéras, vient de créer à Caen La Didone de Cavalli, qui sera présenté en avril au Théâtre des Champs Elysées avec William Christie. « C’est un véritable homme de théâtre qui fait souvent appel aux jeunes metteurs en scène. » Stéphane Braunschweig, directeur du Théâtre de la Colline et metteur en scène d’opéra depuis vingt ans, a eu la chance de très vite fréquenter de grands chefs comme Daniel Barenboïm ou Simon Rattle qui, selon lui, sont des personnalités accueillantes et très enrichissantes. Il prépare pour octobre 2012 Die Ferne Klang de Franz Schreker pour l’Opéra du Rhin et Don Giovanni de Mozart pour le Théâtre des Champs Elysées en 2013.Des chanteurs ouverts à toutes les expériencesL’époque des divas capricieuses est pratiquement révolue. Les jeunes chanteurs, qu’ils soient croates, argentins, suédois ou coréens, sont désireux d’interpréter de vrais personnages et prêts à faire des propositions. Olivier Py, qui a multiplié les mises en scène d’opéras depuis une dizaine d’années, apprécie particulièrement les chanteurs : «J’aime les chanteurs lyriques. Les plus grands sont les plus humbles. Ils sont inventifs et vont souvent au delà de ce que vous leur proposez. Ils sont moins narcissiques que les acteurs, qui ont un constant besoin de reconnaissance. Le chanteur, lui, est déjà un virtuose. Ce qu’il veut, c’est jouer. » Marcel Bozonnet, qui vient de créer Amadis à Versailles et à l’Opéra Comique, va dans ce sens. « On peut aller très loin dans l’interprétation avec les chanteurs. Leur art est tel qu’on ne peut pas les blesser narcissiquement. Ils sont dans le dépassement de soi. » Pour Laurent Pelly, qui pratique assidument l’opéra depuis quinze ans, les chanteurs ont beaucoup changé. « Le travail du metteur en scène est d’alléger celui du chanteur, de créer du jeu, de la vie. Il n’y a rien de plus malheureux que de voir un chanteur seul face à la scène ! » Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence, crée Re Orso de Marco Stroppa, en première mondiale à l’Opera Comique en mai et Les Noces de Figaro en ouverture du Festival d’Aix en Provence 2012. «On doit tenir compte de la personnalité de chaque chanteur, travailler sur le corps, la tension, le rythme, la chair. Parfois, il y a des résistances, mais vous n’êtes pas là pour les mettre en danger. Vous êtes là pour les aider.» « Le chanteur est au cœur de l’œuvre, précise Benjamin Lazar qui poursuit un travail très précis sur la gestuelle baroque et l’éclairage à la bougie. Le chanteur n’est pas une marionnette qu’on manipule, il faut nourrir son imaginaire. » De ce point de vue là, la soprano Nathalie Dessay, comédienne hors pair, explose dans un imaginaire qu’elle peut habiter, comme dans les mises en scène de Laurent Pelly. Elle le retrouvera ainsi l’été prochain pour Manon à la Scala de Milan, après avoir été une Manon moins heureuse cet hiver avec Coline Serreau.D’énormes contraintes, une organisation béton, pour faire jaillir un concentré créatifLes contraintes de l’opéra sont énormes. Pour monter ces productions aux budgets bien supérieurs à ceux du théâtre, un planning est prévu au moins deux ans à l’avance. Certains artistes d’opéra ont un agenda déjà rempli jusqu’à 2015 ! Durant ce temps de préparation, le metteur en scène doit étudier le livret et préparer le plus précisément possible, avec ses collaborateurs, la dramaturgie, la scénographie et sa vision de l’œuvre. Lors de la première répétition, les chanteurs connaissent tous leur rôle par cœur, à la différence des acteurs de théâtre. Le metteur en scène doit donc être prêt à travailler efficacement et rapidement, dans le temps qui lui est imparti. Le travail avec les chœurs se superpose au travail individuel avec les chanteurs, pour que l’ensemble soit prêt lors des répétitions avec l’orchestre. « L ‘opéra est un mille feuille », selon Olivier Py. « Mais c’est l’anticipation qui permet l’épanouissement. Vous devez avoir une vision claire de l’œuvre pour raconter l’histoire aux chanteurs de manière lisible. » ajoute Richard Brunel, qui résume ce que tous disent : c’est ce travail de préparation en amont qui leur permet, sur scène, de libérer les pulsions créatives. Benjamin Lazar aime aller vite et monter l’œuvre en quinze jours pour donner à sentir à toute la troupe le sens de la création. « A l’Opéra Bastille, ajoute Olivier Py, on doit travailler à des distances considérables des chanteurs. Il faut aller très vite parce que tout va lentement ! On ne peut pas se permettre d’improviser. » Arnaud Meunier, qui prépare L’Enfant et les Sortilèges pour le Festival d’Aix en Provence 2012, compare l’opéra à la cuisine. «Lors de la première répétition, tout est prêt mais tout reste à faire, on continue à chercher, à explorer. » Des metteurs en scène en scène musiciens et polyglottes ?Comment lire une partition quand on n’a pas la moindre notion de solfège ? Comment parler à des chanteurs étrangers quand on ne connaît pas un mot d’anglais ? Rares sont les metteurs en scène d’opéra qui ne connaissent rien à la musique ni aux langues étrangères. Si le Canadien Robert Carsen parle 5 langues, Stéphane Braunschweig s’exprime en anglais, allemand et italien, les deux dernières étant celles de l’opéra. Olivier Py adore diriger en anglais, tout comme Laurent Pelly qui  affectionne depuis quelque temps les opéras en français qu’il redécouvre pour la France et l’étranger. En réalité, l’opéra est une école où les metteurs en scène font leur apprentissage des langues. L’anglais étant le dénominateur commun de communication, ils comprennent tant bien que mal l’italien, langue latine comme le français, avec l’espagnol appris à l’école, l’allemand étant plus ardu. Quand à saisir le livret de La petite renarde rusée de Janacek en tchèque, mission impossible ! « Travailler pour l’opéra, dit Vincent Boussard, c’est comme voyager en permanence ! » La musique, tous ceux qui se frottent au monde de l’opéra en possèdent des rudiments, plus ou moins frais, et savent en général la lire. La pratique du violon ou du piano, quelques années de solfège, le chant pour Laurent Pelly, Olivier Py ou Marcel Bozonnet facilitent l’étude d’une partition.De la musique avant toute choseTous le proclament : c’est la musique qui prime dans le projet. Mieux vaut un livret intéressant, mais rares sont ceux qui ont la chance d’être à la base d’une création, comme Thanks to my eyes, de Joël Pommerat et Oscar Bianchi, Le Chevalier Imaginaire  de Philippe Fénelon créé en 1992 par Stéphane Braunschweig ou Re Orso de Marco Stroppa, créé par Richard Brunel au printemps. Monter des opéras mille fois représentés, comme Les Noces de Figaro, Cosi fan tutte ou Traviata demande aux metteurs en scène de les plonger dans un bain de jouvence, d’en faire redécouvrir de nouveaux sens, tout en connaissant souvent par cœur toutes les versions déjà produites ! Si travailler avec des acteurs au théâtre est différent du travail avec les chanteurs, le passage du texte de théâtre à une partition musicale d’opéra a été pour beaucoup de metteurs en scène une évidence. « L’essentiel, résume Jorge Lavelli, reste de raconter une histoire. » « A l’opéra, on doit travailler énormément, précise Olivier Py, car il faut tout réinventer, repenser l’œuvre en profondeur. » « Vous ne pouvez pas aller contre la musique, elle est déjà une interprétation du texte, précise Stéphane Braunschweig. » « L’idée, comme dans des opéras au livret un peu faible comme L’Elixir d’Amour de Donizetti, c’est de déjouer les clichés (Richard Brunel). Et surtout ne pas tomber dans la routine. Donner l’illusion que les chanteurs créent eux-mêmes la musique qu’ils projettent. » « Le compositeur, ajoute Benjamin Lazar, c’est le premier metteur en scène de l’opéra. C’est lui qui dicte le souffle, le rythme, l’émotion. » « Mais attention, dit Clément Hervieu-Léger, à ne pas être fasciné par la musique qui peut avoir une emprise totale sur nous. Nous devons la servir par l’engagement que nous insufflons aux corps des chanteurs. »Une chose est sûre, si l’opéra a besoin des metteurs en scène de théâtre, ces derniers, ayant goûté au calice d’un art total, ne peuvent plus s’en passer. Et nous en sommes ravis ! Par Hélène Kuttner.Jorge Lavelli : La Veuve Joyeuse de Lehar à l’Opéra Garnier jusqu’au 2 avril, Polyeucte de Zygmunt Krauze à Varsovie en mars.Benjamin LazarMa mère musicienne, création au Théâtre de Cornouaille les 24 et 25 avril à Quimper.Olivier Py Les Huguenots de Meyerbeer en mars à Strasbourg, Hamlet d’Ambroise Thomas en avril mai à Vienne, Carmen en juin juillet à l’Opéra de Lyon.Richard Brunel : Re Orso de Marco Stroppa du 19 au 22 mai à l’Opéra Comique, Les Noces de Figaro du 5 au 27 juillet au Festival d’Aix en Provence, Der Kaiser von Atlantis à la Comédie de Valence en novembre.Clément Hervieu-Léger : La Didone de Cavalli au Théâtre des Champs Elysées du 12 au 20 avril.Laurent Laffargue : Les Noces de Figaro et Don Giovanni de Mozart en juin à l’Opéra de Bordeaux.Arnaud Meunier : L’Enfant et les sortilèges de Ravel du 6 au 22 juillet au Festival d’Aix en Provence.Vincent Boussard La Finta Giardiniera de Mozart du 8 au 26 juillet au Festival d’Aix en Provence.Laurent Pelly : Manon de Massenet en mars avril au MET de New York, puis cet été à la Scala de Milan, La Fille du régiment en avril mai à Londres, Cendrillon en mai à Lille, Les Contes d’Hoffmann cet été à San Francisco.Stéphane Braunschweig : Der Ferner Klang de F.Schreker en octobre à l’Opéra du Rhin, Don Giovanni de Mozart en avril 2013 au Théâtre des Champs Elysées