A House of Dynamite
Netflix

La réalisatrice de Point Break et Zero Dark Thirty fait son come-back avec ce suspense sophistiqué imaginant les Etats-Unis sous la menace imminente d’une bombe nucléaire.

C’est la deuxième fois cette année, après Mission : Impossible – The Final Reckoning, qu’on pense devant un film américain à Point Limite (Fail Safe), de Sidney Lumet, classique du suspense géopolitique sixties, avec Henry Fonda en président des Etats-Unis tentant d’empêcher une guerre nucléaire globale – une sorte de version sérieuse de Docteur Folamour. Il faut se faire une raison : les tensions internationales s’intensifient, les budgets de la défense augmentent, les risques de conflits sont dans toutes les têtes, alors le cinéma US en revient à ses scénarios du temps de la guerre froide.

Dans A House of Dynamite, Kathryn Bigelow plaide pour la désescalade. Et montre la fragilité de la superpuissance américaine. Ecrit par Noah Oppenheim (ancien journaliste, scénariste de Jackie, au nom étonnamment proche d’Oppenheimer, ce qui met dans l’ambiance), le film décrit les réactions d’une poignée de spécialistes de la défense américaine, de militaires et de politiciens, lorsqu’ils apprennent qu’un missile nucléaire d’origine inconnue est en train de foncer à toute allure vers Chicago, menaçant de tuer dix millions d’individus. Ils ont 18 minutes pour agir – c’est le temps estimé avant l’impact. L’intrigue est structurée à la Rashomon, rejouant trois fois les mêmes événements depuis différents points de vue, fragmentant ce moment suspendu où se mêlent la stupeur et la nécessité d’une prise de décision. Trois segments qui permettent d’intensifier le suspense et de percevoir différemment les enjeux selon l’échelon stratégique d'où on les observe – le tout selon une logique pyramidale, depuis un centre de contrôle de la défense antimissile jusqu’au sommet de l’Etat, avec son président des Etats-Unis joué par Idris Elba.

A House of Dynamite
Netflix

Kathryn Bigelow traque ici – thème classique chez elle – le moment où l’illusion de la puissance se fissure, où l’institution supposée infaillible craque sous la pression. On repense aux larmes de Jessica Chastain à la fin de Zero Dark Thirty devant ces portraits d’hommes et de femmes qui voient soudain le sol se dérober sous leurs pieds et sont submergés par l’émotion, alors qu’on attendait d’eux un professionnalisme béton. Ils ont passé leur vie à se préparer, à se dire que la fin du monde était pour demain, et soudain, ça y est : demain est arrivé. Bigelow et Oppenheim entendent par ailleurs donner à voir la façon plutôt désordonnée (et pour tout dire franchement inquiétante) avec laquelle la première puissance mondiale répondrait à une attaque de ce type si celle-ci avait lieu, peignant les USA comme un colosse aux pieds d’argile.

On se demande pendant A House of Dynamite si les péripéties de l'intrigue (le téléphone du ministère des affaires étrangères russe sur répondeur, la vidéo de la réunion sur Zoom qui plante au moment crucial…) sont le fruit d’une vraie recherche documentaire, ou juste des ficelles dramatiques permettant à Bigelow de donner du poids à son propos politique, de nous faire contempler l'abime au bord duquel danse le monde à cause de la prolifération nucléaire. Mais le film est emballé avec suffisamment de savoir-faire et d'énergie pour qu’on ne se pose ces questions qu’après le générique de fin.

Le style est celui de ce cinéma-vérité dopé à l’adrénaline caractéristique de la cinéaste, trempé ici dans une esthétique de néo-thriller politique façon Zero Day, la série Netflix avec De Niro en président d’une Amérique sous le coup d’une cyber-attaque géante (et justement co-créée par Noah Oppenheim). Un peu "télé", donc, mais clairement pensé comme tel, comme quelque chose d’accrocheur et de facile à regarder, par une cinéaste qui entend parler au plus grand nombre. On pourra regretter de ne pas retrouver ici la fièvre de ses meilleurs films, ou même le côté abrasif et presque malade du dernier en date, Detroit. Mais Detroit a été un échec commercial, l’a condamnée à un silence de huit ans. L’excellent accueil de A House of Dynamite à Venise (qui présage d’une campagne pour les prochains Oscars), son prévisible succès sur Netflix et les débats qu’il ne va pas manquer de susciter (on attend la critique de Trump sur Truth Social), vont clairement la remettre en selle. Kathryn Bigelow avait perdu une bataille, pas la guerre.

A House of Dynamite, de Kathryn Bigelow, avec Rebecca Ferguson, Idris Elba, Jared Harris… Sur Netflix le 24 octobre.