Roger Avary se souvient avec tendresse de son acteur et ami, dont il ne savait rien avant de tourner Les Lois de l’attraction.
La semaine dernière James Van Der Beek nous quittait à seulement 48 ans, après un long combat contre le cancer. Outre sa prestation dans la série Dawson qui a marqué toute une génération, l’acteur s’était également illustré dans le rôle principal du sulfureux Les Lois de l’attraction, adaptation du deuxième roman de Bret Easton Ellis par Roger Avary, notamment co-scénariste de Pulp Fiction. Contacté par mail, Avary nous livre ses souvenirs de tournage et d’amitié avec Van Der Beek.
Première : Vous avez délibérément choisi des acteurs connus pour leurs rôles dans des films et séries télévisées populaires auprès des adolescents, afin d'incarner les étudiants désœuvrés du film. Pourquoi ? Et dans quelle mesure leur image publique très lisse a-t-elle servi votre film ?
Roger Avary : Je m'inspirais de mon ami Oliver Stone et de ses choix brillants pour le casting de Platoon, où il avait renversé les attentes du public en matière de casting. Jusqu'à ce film, Willem Dafoe aurait été le choix évident pour le rôle de l'antagoniste, et Tom Berenger celui du héros. Mais Stone a renversé la tendance et a choisi Berenger pour jouer le méchant et Dafoe pour jouer le héros. Ça reste pour moi l'un des choix de casting les plus brillants de tous les temps.
Pendant le casting des Lois de l’attraction, toute la production voulait que James Franco incarne Sean, mais c'était un choix tellement évident que ma femme m'a supplié d'envisager James Van Der Beek. Honnêtement, j'étais indécis jusqu'à ce que je le rencontre…
Et soudain, Franco n'était plus qu'un lointain souvenir. Après ça, j'ai défendu James, et ce casting a influencé toutes les autres décisions qu'on a prises, comme Jessica Biel pour le rôle de la méchante.
Comment votre collaboration avec James Van Der Beek a-t-elle commencé ?
On a déjeuné dans un petit café avec terrasse, et comme je vous le disais, j'étais indécis. Mais il est arrivé avec des lunettes de soleil, déjà un peu dans le personnage. Quand il a enlevé ses lunettes et que j'ai vu ses yeux - des yeux de requin - j'ai su tout de suite qu'il était mon Sean. Je ne regardais pas Dawson, et cette série était encore en cours de production, même durant notre tournage, donc je m'attendais à ce qu'il soit un gentil garçon sans défaut apparent. Mais il m'a vraiment bluffé en me montrant l'étendue de son talent.
Quel genre d'acteur était-il ?
Un acteur incroyablement professionnel, formé au théâtre. D’ailleurs sa toute première pièce était avec Edward Albee [grand auteur de théâtre américain] ! Et il avait à son actif des centaines d'heures de télévision et de films hollywoodiens. Il savait comment trouver la lumière et comment se déplacer dans le cadre, ce que beaucoup de jeunes acteurs moins expérimentés ne savent pas faire. Il était super préparé et étudiait intensément, mais il n'avait jamais bossé avec quelqu'un comme moi, qui laisse beaucoup de liberté et encourage l'expérimentation. Comme il était très technique et physiquement doué, on a pu jouer avec des idées et des concepts en temps réel. C'était une expérience extraordinaire. Cependant, son professionnalisme était parfois son point faible. Une fois sur le plateau, après la scène où il se pend, il avait une petite marque au cou.
Il était tellement pro qu'il a déposé une plainte auprès de la SAG [le syndicat des acteurs américains] et notre petite production a dû payer une amende. Je lui ai dit que c'était trop, et il m'a expliqué que pendant ses années à la télé, il avait pris l'habitude de déposer des plaintes comme celle-ci, car les producteurs abusaient souvent des règles et des directives de la SAG. Il avait bien sûr tout à fait raison, mais c'est moi qui ai finalement dû payer l'amende, car la production n'en avait pas les moyens !
Qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans son jeu ?
Il m'a constamment surpris, mais je ne m'attendais pas à ce qu'il ait autant d’aptitudes en tant que gymnaste. Il était agile comme un chat !
À quoi ressemblait la dynamique de travail entre vous et lui sur le plateau ?
Je commençais toujours par filmer Shannyn Sossamon, car elle était d'une honnêteté immédiate, et puis elle se perdait au fur et à mesure des prises. Ensuite, je tournais la caméra vers James, qui était juste en train de s'échauffer.
On le partageait avec la production de Dawson, qui se trouvait sur la côte est, en Caroline du Nord. Il tournait donc avec eux, puis prenait un avion de nuit pour nous rejoindre, atterrissait et tournait avec nous, et on le ramenait en avion. Il était donc vraiment schizophrène à cette époque.
Puis, les attentats du 11 septembre se sont produits et, par chance, il était avec nous. Tous les avions ont cessé de voler durant cette période, ce qui a été un miracle pour notre production ! Nous l'avons gardé pendant toute la durée du tournage, ce qui nous a permis d’aller vraiment au fond de notre collaboration.
Comment l'interprétation de James a-t-elle influencé vos choix de réalisation ?
James considérait que si quelque chose était dans le scénario, alors il le ferait, comme si le script était un contrat. Mais si je lui demandais de faire un truc qui n'était pas dans le scénario, alors ça devenait une discussion, voire un débat… et même parfois carrément une négociation. On a fini par trouver notre façon de fonctionner ensemble, et il a toujours tout donné à ce qui se jouait à l’instant, avec beaucoup de dévouement et d'enthousiasme. Chaque instant et chaque image des Lois de l’attraction était du défrichage, une expérimentation. La première prise était systématiquement réservée à mettre en boîte ce qui était dans le scénario, mais après, on explorait, et chaque prise était donc complètement différente.
C'était un acteur et un partenaire accompli. On est restés amis pour la vie, et on a même écrit ensemble plus tard. Son décès m'a donné l'impression qu'une partie de moi avait quitté ce monde.
Vous sauriez expliquer pourquoi sa carrière cinématographique n'a pas décollé après Les Lois de l’attraction ?
Le film n'a pas été bien reçu aux États-Unis. Il est sorti après le 11-Septembre et les Américains n'étaient pas intéressés par ce genre de débat social au cinéma. Pendant un temps, l'ironie a disparu aux États-Unis. Le film a aussi nui à ma carrière dans une certaine mesure. J'ai eu beaucoup de mal à faire un autre film, car les dirigeants pensaient que j'étais trop rebelle, ou trop punk. En fait, j'ai fait ce film pour 4 millions de dollars, ce qui, à l'époque, avec ce casting et cette envergure, était un exploit. Je n'ai jamais gagné d'argent avec et j'y ai réinvesti tout mon salaire. À Hollywood, les producteurs aiment savoir qu'ils peuvent te contrôler, et j'étais vu comme quelqu'un d'incontrôlable, qui faisait des expériences avec leur argent.
Pour James, c'est un mystère, car il avait l'étoffe d'une star. Si c'est Les Lois de l’attraction qui l'a placardisé à Hollywood, alors c'est de ma faute. Et si c'est réellement le cas, j’en ai terriblement honte, car James était un grand acteur, un grand professionnel et un grand ami. Il était l'un des artisans les plus gentils, les plus aimables et les plus dévoués que j'ai connus au cours de ma carrière.
Si vous pouviez revenir en arrière et retravailler sur ce film aujourd'hui, feriez-vous les choses différemment avec James ?
Non. Absolument pas.







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