Qui a inspiré le robot irrésistible d'Un monde merveilleux ? Pierre Richard, Wall-E, Baymax...
Wild Bunch Distribution/Disney/KMBO/Pixar/Lucasfilm

Giulio Callegari nous raconte la création de T-O, qui fait face à Blanche Gardin dans sa comédie sociale.

Dans un futur un peu trop proche où les humains dépendent des robots, Max, une ancienne prof réfractaire à la technologie, vivote avec sa fille grâce à des petites combines. Elle a un plan : kidnapper un robot dernier cri pour le revendre en pièces détachées. Mais tout dérape. Flanquée de ce robot qui l’exaspère, elle s’embarque dans une course-poursuite pour retrouver sa fille et prouver qu’il reste un peu d’humanité dans ce monde.

Blanche Gardin est au coeur d'Un monde merveilleux, le premier long de Giulio Callegari -connu pour les séries Validé et Terminal, il avait déjà dirigé l'actrice pour un sketch de Selfie. En mère dépassée par la modernité, elle partage l'affiche avec la jeune Laly Mercier, et un drôle de robot, T-O, dont le réalisateur a supervisé toutes les étapes de création. Rencontré au festival de Sarlat, il nous a livré ses multiples sources d'inspiration, de Star Wars à Pixar en passant par de véritables androïdes développés actuellement pour remplacer l'humain sur certains tâches.

Un monde merveilleux sort cette semaine au cinéma, voici sa bande-annonce, suivie de l'entretien de son créateur :


Laurent Lafitte et Blanche Gardin chez Nicolas et Bruno

"C'était indispensable d'avoir un robot irrésistible"

"Je ne suis pas un grand geek, commence Giulio Callegari. Je n'ai jamais joué aux jeux vidéo, je n'avais pas la télé en grandissant... Ma culture des machines, elle se limite à des grands films populaires. J'ai plus pensé le robot comme un Pierre Richard, comme un personnage de cinéma burlesque, avec évidemment une réflexion sur la robotique, sur l'attachement artificiel et ce que ça coûte à une famille, mais je voulais que ce soit un film assez naturaliste, malgré la présence du robot. Je ne voulais pas trop glisser vers un univers SF. C'était important pour moi que ce soit une comédie sociale.

Le robot a investi l'animation depuis longtemps, la SF aussi évidemment, les films d'horreur... La comédie, je ne l'avais pas trop vue, je trouvais ça intéressant de creuser, surtout à l'échelle d 'une économie française. Il y a un film américain qui s'appelle Robot & Frank (de Jake Schreier, 2012), qui est intéressant, sur un mec atteint d'Alzheimer, à qui on donne un robot. C'est la première fois que j'ai vu un robot dans une échelle un peu indé, un film très Sundance, et ça m'a convaincu que c'était possible. J'avais ce rêve-là, mais il était peut-être complètement utopique, illusoire pour un premier film de vouloir monter ça ? J'ai vu que c'était possible qu'un robot même un peu cheap dans son allure et dans son costume, avec une comédienne dedans, puisse être crédible. Encore mieux : ça pouvait même générer de la poésie. Pour concevoir ce film, je revenais toujours à l'échelle de Blanche en me demandant : 'C'est quoi un buddy movie comique avec un robot ?'

D'Eve au Terminator, le réalisateur de Robot & Frank commente les meilleurs robots du cinéma

"La poésie de la chute, ça me parle énormément, poursuit-il en revenant au comédien français. Je me demandais souvent : si ce robot était Pierre Richard, qu'est-ce que j'aurais aimé lui faire faire ? Ca marche aussi avec Peter Sellers, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Jacques Tati... Tous ont un côté un peu désuet aujourd'hui. Montrer ces grands dadais un peu maladroits, les transposer à un robot, je me disais que ça allait créer un personnage assez fascinant, qui renouerait avec cette poésie là, une démarche un peu étrange. Vous voyez ce sketch très drôle des Monty Python sur le Ministère des Démarches Ridicules ? J'ai fait du clown et du masque au théâtre, et le robot c'est aussi un des personnages qu'on fait beaucoup. Quel est ton robot, quel est ton clown ? Quand on travaille ça, ça donne des robots très différents : des militaires, d'autres un peu plus ronds ou des flippants. Au fond, je l'ai travaillé comme un personnage de théâtre, un masque avec la conscience qu'il y a quelqu'un dedans."

Les robots réels

"Les robots de l'industrie m'ont fortement inspiré, nous explique aussi d'emblée le réalisateur d'Un monde merveilleux. Ceux qui existent : Pepper, Romeo ou Asimo de la marque Honda, le prochain robot de Tesla... Ce sont tous des robots bipèdes, blancs, assez irrésistibles, avec des grands yeux, quelque chose qui rappelle la culture manga : on se dit que l'émotion passe par des yeux plus grands.

Il y a un robot qui m'a également beaucoup touché dans l'animation récemment, c'est Baymax des Nouveaux héros. Cette idée de robot médical, j'y pensais beaucoup en créant ce lien avec Blanche, en me disant que si j'handicapais mon humaine avec son plâtre... Le fait qu'elle soit avec un robot qui a absolument envie de la soigner, ça m'intéressait. Et les 'vrais' robots sont conçus précisément pour cela, épauler l'humain dans certaines tâches. Ce qui pose l'une des questions cruciales de nos sociétés actuelles : quelle place on donne aux robots ? C'est un peu la question au sein de la famille de la sœur de Blanche dans le film. L'idée de croire qu'il nous manque quelqu'un dans la famille, quelqu'un qui va s'occuper des choses dont on n'a pas envie de s'occuper. Et malheureusement, ça glisse souvent de tâches ménagères à... parler à nos enfants. Il y a une conférence qui m'avait sidéré, une conférence TEDx avec une chercheuse qui disait : 'J'ai passé des années où je ne voyais plus ma famille pour créer un robot, qui maintenant arrive à jouer avec mon fils.' Au lieu de faire ses recherches pendant 20 ans, elle aurait pu juste passer du temps avec son fils, non ? Il y a quelque chose d'un peu triste à propos de ces ingénieurs qui ne dorment plus et qui créent des machines pour s'occuper des gens avec qui ils auraient pu passer du temps à la base."

"Le robot qui bugue, c'est le robot qui devient humain"

"On n'a même pas besoin de lui mettre un cœur, dès qu'un robot ne fonctionne plus comme prévu, il devient touchant. Encore une fois, dans ces vidéos de labo, on teste la leur gravité, leur résistance au choc, parce qu'on se dit qu'ils vont vont livrer des colis, porter des charges lourdes, remplacer l'homme dans des boulots difficiles. Et être maltraités d'une certaine façon. On commence à développer de l'affection pour nos objets proches. On dit des gens qu'ils sont 'amoureux de leur voiture', par exemple, et cela crée vraiment une confusion de sentiments pour des objets. J'espère que ça ne va pas nous délaisser des humains !"

"Quand le robot ressemble trop à l'humain, il y a une confusion"

"Dans la fabrication pure de cinéma, j'ai plutôt puisé dans les films des années 70, 80, 90 avec des robots solides, très palpables, reconnait-il. Par exemple avec des comédiens à l'intérieur, comme C-3PO, qui est vraiment une des inspirations principales du robot d'Un monde merveilleux. Il est quand même hallucinant ce personnage de Star Wars : alors qu'il n'a pas d'émotions, il a une personnalité propre et il est extrêmement intelligent. Il est prudent, rationnel, on dirait qu'il a peur, mais en fait c'est qu'il est toujours dans le calcul et je trouvais que c'était une caractérisation hyper importante.

Robby, de Planète interdite, il représente aussi tout un pan du cinéma que j'aime bien. Même s'il a été fabriqué avec les contraintes de cinéma de l'époque (le film remonte à 1956, ndlr). Après, il existe aussi tous les films avec les cyborgs. Les humanoïdes sont ceux qui sont en coque, solides, et les cyborgs sont ceux qui ont de la peau. Il y a notamment A.I. de Steven Spielberg où on veut remplacer carrément les humains. Dans la recherche, aujourd'hui, plus ça ressemble à l'humain, plus c'est flippant. Donc les industriels font en sorte de créer des robots qui ne nous ressemblent pas trop. Pareil pour les voix. On peut créer de nos jours des voix très naturelles avec l'intelligence artificielle, mais on fait exprès de métalliser, de digitaliser, de synthétiser les voix parce qu'il y a un moment où quand le robot ressemble trop à l'humain, il y a une confusion. Et nous, humains, nous sommes un peu perdus. Donc à part pour vraiment des robots sexuels et des usages un peu plus particuliers, on réfléchit à ça. Le cinéma et les séries réfléchissent beaucoup à toutes ces questions, aux déviances que ce type de fabrications pourraient entraîner. C'est captivant. Il y a tout un pan de l'anticipations qui parle de ça, comme dans la série Years and Years. Quand la fille fait une annonce à ses parents, on s'attendrait à ce qu'elle dise : 'Je veux changer de genre' et que ses parents très ouverts disent : 'C'est ok.' Sauf qu'elle souhaite devenir mi-femme, mi-machine. C'est vertigineux tous les sujets que ça ouvre."

Anthony Daniels (C-3PO)
Disney

Influences animées

"Wall-E, de Pixar, c'est vraiment un de mes films préférés, s'emballe Giulio Callegari. C'est un film muet et burlesque pendant une heure avant que ça parle. C'est inspiré de la cité des déchets d'Italo Calvino dans Les Villes invisibles. Une fable hallucinante. Ca plait aux enfants, mais je trouve qu'il y a une réflexion tellement profonde, aussi. Ses robots m'ont évidemment inspiré. Wall-E surtout, parce qu'il a justement quelque chose de déréglé, de très humain parce qu'il bugue. Il développe une forme d'attachement, on se rend compte qu'il a besoin de compagnie et ça aussi c'est très touchant. C'est la seule machine qui s'attache à ce qui reste de notre humanité : une plante verte, une scène de danse dans un film, là où les humains, sur leur vaisseau spatial, se sont désintéressés de tout. C'est encore une fois le warning que je mets : si on commence à se dire que pour sauver notre humanité, il faut faire confiance aux machines, non. La solution est à l'intérieur de nous.

Wall-E et Baymax, j'y revenais tout le temps. Lui aussi est assez burlesque, et je le trouvais intéressant pour la trajectoire médicale. Chez moi, c'était l'élément déclencheur du 'couple' Blanche et le robot qui lui diagnostique une dépression et qui met tout en oeuvre en vue de la soigner. Les robots, aujourd'hui, c'est aussi pour ça qu'ils sont irrésistibles : ils ont une patience qu'on n'a pas. On le voit au Japon, avec les gens qui ont Alzheimer, ou des enfants qui sont atteints d'autisme. Quand on est parent, il faut une patience infinie, répéter les choses un milliard de fois par jour. Je comprends qu'on devienne impatients, et là aussi il y a un risque : la machine elle aura toujours beaucoup plus de patience. Donc oui, c'est une bonne chose à certains endroits, pour d'autres c'est un défi humain très important."


L'envie d'un visage très neutre

"Pour le design de T-O, j'ai fait appel à des artistes qui ont dessiné différents robots, puis il y a eu l'Atelier 69, chargé de créer des SFX, détaille le réalisateur. Ils ont su créer ce costume sur mesure pour une comédienne, Angélique Flaugère. Comme on ne fait pas de l'anime, on a une contrainte physique, évidemment. Un bon exemple : pour couvrir des coudes, C-3PO il est bloqué à ce niveau-là, parce que dès que tu as deux pièces en dur, si tu bouges le bras, ça se cogne. Donc pour notre robot, on avait ça à l'esprit, idem pour les rotules. On savait que notre actrice aurait une amplitude de quoi ? 20 degrés ? Première contrainte à prendre en compte dès la fabrication de notre robot.

En plus de tout cela, j'avais une envie de visage très neutre. Parfois, on dirait qu'il y a de l'émotion dessus, mais c'est l'effet de montage : si Blanche est en colère et qu'on fait un plan sur lui juste après, ça imprime une émotion sur son visage. En sortant des avant-premières, les gens me disent qu'il est marrant, qu'il n'arrête pas de sourire... C'est intéressant comme retour parce que le robot a vraiment une toute petite fente droite comme bouche, il n'a absolument aucune émotion ! En revanche, la mise en scène, la musique, l'effet de montage du champ contre champ, ça crée une émotion sur lui.

En réfléchissant à son design, on a aussi trouvé sa voix : un degré de voix au dessus et c'était une voix féminine. On l'a masculinisée un peu, car si elle sonnait trop jeune, ça faisait trop film pour enfants. Si elle était trop grave, d'un coup il avait un côté un peu paternaliste sur Blanche... On a mis longtemps à trouver la bonne tonalité, à trouver la bonne gamme. On a eu tout un travail de recherche, presque comme sur la création d'un personnage animé, mais pour un film en prise de vue réelle avec un traitement naturaliste."

Il y a quelques mois, un autre réalisateur nous détaillait les difficultés de créer un robot sans bouche : Chris Sanders, derrière Le Robot sauvage de Dreamworks. Voici son interview en vidéo :

Wall-E a 15 ans, et il est toujours aussi attachant

L'IA va-t-elle finir par s'ennuyer des humains ?

"A propos de voix : Her parle très bien du fait que l'intelligence artificielle va finalement s'ennuyer des humains parce qu'au bout d'un moment, nous on a nos limites et si on crée des machines qui n'ont pas de limites, déjà ça va être complexant pour nous. J'ai beaucoup de potes qui bossent dans l'animation, qui déjà ont une forme de désenchantement parce que quand ils voient que des machines font mieux et plus vite des choses... On est un peu en train de se créer des bâtons dans les roues. Au-delà du propos social sur les métiers de service à la personne, ça impacte les métiers créatifs, la fantaisie... Je sais ne pas si ça va nous pousser à l'oisiveté ? Ou au contraire au collectif, à refaire famille ? Pour l'instant, j'ai l'impression qu'il y a plutôt un côté dépressif à se dire que la créativité, qui est l'essence même de l'humain, même elle on la délègue à l'intelligence artificielle."

Un monde merveilleux
KMBO

"Les fausses pubs et leur slogan 'Don't think', c'était important, conclut-il. Le fait de déléguer à nos machines, à nos téléphones, tout ce qui est de la réflexion, les réponses à tous nos mystères... je pense que ça grignote une part d'intelligence et de mémoire. On se réfugie là-dedans et dès qu'on n'a plus nos téléphones, on est un peu perdu. Il y a ce risque là, en plus du risque émotionnel de cette silhouette humaine, etc. 'Don't think', c'est un peu une sonnette d'alarme pour dire : 'N'oublions pas de réfléchir quand même à ce qu'on veut faire de notre futur.'"

A.I. devrait s’appeler A. A. pour Affectivité Artificielle (critique)