Le documentaire de Sepideh Farsi, présenté à Cannes à l'Acid, prend une tournure déchirante suite au décès de son héroïne palestinienne.
Un nom hantait Cannes depuis trois jours. Celui de Fatma Hassona, Fatem, 25 ans, photojournaliste palestinienne tuée le 16 avril par les forces israéliennes avec plusieurs membres de sa famille, deux jours seulement après l'annonce de la sélection du documentaire qui lui est consacré. Juliette Binoche dans son discours d’ouverture l’avait mentionnée, rappelant que “Fatma aurait dû être parmi nous ce soir. L'art reste. Il est le témoignage puissant de nos vies, de nos rêves et nous, spectateurs, nous l'embrassons.”
Un nom donc, comme le symbole de notre impuissance.
Mais depuis la projection de Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, ce spectre, ce nom est devenu un visage. Un visage qui désormais va nous obséder.
Pendant la durée du film, pendant une heure cinquante, sa beauté saisissante, ses yeux magnifiques (“pas marrons, verts” précise-t-elle), sa voix si douce, ses larmes si rares, et ce sourire inoxydable défient l'horreur quotidienne. Coincée dans son appart, entourée de ruines, emmurée, elle décrit sa vie à la cinéaste, assise de l’autre côté du monde (à Paris, au Canada ou au Maroc). La faim, les tragédies majuscules et les joies minuscules, l’espoir et la fatigue…
Elle est là, incarnation d’un peuple qu’on n’a pas pu et surtout pas voulu voir. Elle est là, dans tous les plans du film ou presque. Pourtant, ce visage se dérobe constamment. Fatem apparaît capturée à travers l'écran d'un smartphone, somme de pixels qui s'évanouissent puis réapparaîssent miraculeusement. Elle disparaît à cause des connexions défaillantes, de l’heure qui tourne ou des bombardements qui rythment sa vie. Elle semble se dissoudre aussi, progressivement, sous l'effet de cette famine qui la rend "distraite", comme elle le dit elle-même.
"Je cherche à trouver de la vie dans cette mort", dit-elle dans son anglais imparfait. Ou encore : “Je ne peux pas atteindre le monde, mais je sais qu’il est !”. Aujourd'hui, le monde continue “d’être”, mais ce visage a, lui, définitivement disparu. Fatem est morte.
Dans des textes théoriques fondateurs, le critique André Bazin (qui a une salle à son nom à Cannes) développait l'idée que la photographie et le cinéma répondaient en fait à notre obsession de sauver les êtres en les fixant sur la pellicule, de les préserver de la mort. On peut croire que depuis ce soir, le cinéma a sauvé Fatem. Mais son destin n’est qu’une parcelle de celui d'un peuple entier.







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