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ARP Sélection / Sine Olivia Pilipinas / Spring Films

Avec Halte, le cinéaste philippin Lav Diaz signe un film d’anticipation où l’espace et le temps sont entièrement reconfigurés. De passage à Paris, le cinéaste nous a expliqué ses préoccupations.

Lav Diaz est un cinéaste philippin de 60 ans. Ses long-métrages paradent fréquemment dans les grands festivals internationaux : Venise, Locarno, Cannes, Berlin… Parmi les lauriers : un Lion d’or en 2016 pour La femme qui est partie et un Léopard d’or en 2014 pour From What is Before. L’homme est aussi connu pour la durée vertigineuse de ses films. Son Evolution of a Filipino Family (2012) durait ainsi 11 heures. Ce Halte et ses 4H39 feraient donc presque figure de court-métrage. Ce film d’anticipation présenté à la Quinzaine des Réalisateurs du dernier Festival de Cannes, nous plonge dans un monde que des dérèglements volcaniques ont rendu à jamais nocturne. La population philippine vit sous le joug d’un dictateur timbré qui passe son temps à picoler et danser avec sa garde rapprochée exclusivement féminine. Des drones se chargent, eux, de surveiller cet univers orwellien. Chacun résiste comme il peut et tente de sauver de cet enfer « ce malheureux pays ! » Tourné dans un beau noir et blanc et porté par des plans séquences aussi discrets qu’envoûtants, Halte est un voyage au bout de la nuit d’une douceur d’autant plus surprenante qu’elle se love dans un climat violent. Nous avons rencontré le très sympathique réalisateur de passage à Paris alors que la canicule pointait gentiment le bout de son nez…

Première : Que répondez-vous à celles et ceux qui ironisent sur la durée monstre de vos films ?

Lav Diaz :… Que je fais des films de plus en plus courts ! Cette histoire de durée obsède les gens que je rencontre et pourtant il n’y a pas chez moi la volonté de dérouter ou d’exclure tel ou tel spectateur. J’envisage simplement mon travail comme le ferait un romancier qui peut se permettre d’explorer les choses en profondeur sans se soucier de la longueur. Le problème avec le cinéma c’est qu’on lui a d’emblée imposé un format. Je n’ai pas envie de rester à la surface des choses, j’aime avoir la possibilité de rentrer dans les détails, de dépasser le cliché. Le cinéma est un médium dont les possibilités sont immenses.

Pourquoi avoir choisi la forme cinématographique et non celle de la littérature ?

J’écris de la poésie et des nouvelles. J’ai débuté l’écriture de plusieurs romans mais je ne suis jamais arrivé à les achever. Faire des films m’est plus facile. Mon cinéma n’est pas à vendre. Je me fous des formats, je suis mon instinct. Les conventions et l’orthodoxie m’épuisent.

Quand avez-vous décidé de devenir cinéaste ?

J’ai eu une épiphanie au collège. Ma professeure de littérature nous a montré un film de Lino Brocka. Le choc a été immédiat. J’ai réalisé qu’ici aux Philippines, il y avait des artistes qui envisageaient le cinéma comme une façon de voir le monde tel qu’il est vraiment, avec une vision sociale très forte. Nous étions, et le sommes encore, abreuvés de cinéma de genre bon marché ou de grosses productions hollywoodiennes. Il n’est pas évident de trouver sa place. En découvrant les films de Lino Brocka, tout me semblait soudain possible. A la sortie du collège je suis allé directement dans une librairie acheter un manuel d’écriture du scénario. J’avais trouvé ma voie. 

Vous dites « la vraie vie », est-ce à dire que c’est le réalisme que vous recherchez à tout prix dans vos fictions ?

Le cinéma comme tous les arts manipule le réel, mais on peut tout de même essayer de s’approcher d’une vérité. Mon combat, c’est justement d’éprouver ce réel. Voilà pourquoi mes plans durent si longtemps. Au tournage, je ne fais qu’une seule prise afin de ne pas abîmer la fraîcheur de l’instant. L’espace et le temps se rencontrent, s’unifient et capturent quelque chose de la vie. Mais le cinéma c’est aussi du montage et donc une modification de cet espace-temps. C’est un vrai dilemme que j’ai en tant qu’artiste. Il faut se résigner à couper. Je suis comme Tarkovski par exemple, je me bats contre ça. Le cinéma est toutefois plus fort que le réel. Car ce que capture une caméra est immortel. Tous les films ne parlent finalement que d’une seule chose : la mort. Or, elle est par essence impossible à l’écran.

Il y a aussi une forte dimension spirituelle qui se dégage de vos films…

Je ne crois pourtant pas en Dieu, même si j’ai grandi avec une éducation catholique. Je crois en revanche au cinéma et à l’engagement que je mets dans la fabrication de mes films. La spiritualité dont vous parlez existe bel et bien, elle me donne la force de créer. Pour cela, il faut que je sois totalement investi dans mon travail. Prenez mes personnages, ils sont le plus souvent à la recherche de rédemption et d’émancipation. Ils sont engagés dans une voie, à la fois physique, psychologique et spirituelle.

Au début de Halte, on découvre l’un des personnages principaux comme pétrifié, en attente d’un signe pour bouger…

Je pars souvent d’une petite chose : une odeur, un objet, une situation imperceptible… Je tente ensuite d’en saisir tout le mystère. Mes personnages sont pareils, chacun de leurs gestes doit être guidé par la conscience d’une nécessité intime ou extérieure. Dans Halte, le monde est sombre, pluvieux, sans véritable espoir… Et pourtant une lueur pousse quelques-uns à bouger.

Halte est en noir et blanc, comme la majorité de vos films, pourquoi ?

Le noir et blanc implique d’emblée une immersion dans un autre univers. Je n’ai pas de grande théorie sur la question. J’aime cette esthétique. Elle nous ramène aux origines du cinéma et donc à la nature même des choses. Je cherche toujours à remonter à la source des sentiments. Ici, le monde est falsifié par un dictateur qui veut imposer sa vision du réel. Revenir à la source des choses, c’est un acte résistance.

Malgré la violence du monde, tout parait apaisé sur l’écran…

C’est la simplicité avec laquelle j’envisage les choses qui donne cette impression. Prenez mon travail avec les acteurs, je ne les manipule pas et les laisse s’exprimer sans chercher à exacerber leurs sentiments. Ce n’est pas à eux de me donner du mystère, c’est à moi de le chercher.

Halte est-il un portrait actuel des Philippines ?

L’action du film aurait pu se situer en 1930 ou durant la période de dictature de Ferdinand Marcos (président du pays entre 1965 et 1986) L’idée de déplacer l’action en 2034 était une manière d’être plus libre à l’écriture et de ne pas imiter une situation existante. Halte reflète la violence d’une époque. La nôtre. C’est l’histoire simple, de citoyens qui luttent contre un pouvoir absolu et des dirigeants complétement fous. Ce n’est pas propre à mon pays, regardez autour de vous ! Qu’est-ce qui décident les gens à mettre au pouvoir des personnes dont ils savent à l'avance qu’ils sont dérangés ?

Halte va-t-il sortir aux Philippines ?

Oui mais dans très peu de salles car la majorité des cinémas sont contrôlés par des syndicats qui imposent au public des produits commerciaux. Malgré la violence du pouvoir en place, les artistes restent assez libres de faire ce qu’ils veulent. Nos dirigeants ne comprennent rien à la culture et donc ne se méfient pas d’elle.