Titane
Diaphana

Cinq ans après Grave, Julia Ducournau démontre avec Titane toute la singularité, la richesse et la brutalité de son cinéma. Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance.

Titane, qui vient de sortir au cinéma, a remporté ce soir la Palme d'or du 74e festival de Cannes. Voici notre critique du film événement de Julia Ducournau, initialement publiée le soir de sa projection sur la Croisette, le 13 juillet.

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Cinq ans après Grave et son buzz planétaire débuté à la Semaine de la Critique au nez et à la barbe de la sélection officielle, Julia Ducournau vise désormais la Palme. Cela ne veut pas dire qu’elle a rhabillé pour autant son cinéma de beaux atours propres à séduire un public déguisé pour l’occasion. On le sait, sur la croisette, les irruptions fantastiques clivent plus qu’elles ne rassemblent. Titane avec sa tôle froissée, ses corps abimés, ses métamorphoses ensanglantées, ses sécrétions empoisonnées, est sans doute ce qu’on verra de plus agité et malaisant du présent cru. On remercie donc la cinéaste pour cet appel d’air - et quand on sait à quel point l’univers qu'elle propose ici est étouffé et cloisonné, la notion d’air est toute relative.

A l’instar de Grave – et le court-métrage Junior avant lui -, Titane est le récit d’une mutation. Ou comment appréhender un corps que la nature nous oblige à exhiber et supporter ? Griffée, scarifiée, abîmée, mangée, sucée, la peau subit mille outrages. Julia Ducournau est l’apôtre d’un cinéma carnivore. Après une intro dont on ne dévoilera rien et qui assure une forme de continuité avec le film précédent, on découvre l’héroïne Alexia (la révélation Agathe Rousselle) en plein strip-tease dans un salon de tuning devant un public d’hommes en rut. Mais la grande blonde n’a d’yeux que pour la carlingue rutilante dont elle épouse les formes avec sensualité. Ses gestes à la fois mécaniques et heurtés, révèlent d’emblée une fragilité ombrageuse. Dès lors qu’Alexia quitte la lumière des phares, le film va peu à peu s’enfoncer dans une nuit profonde. Une nuit où tout repos est interdit. Dans ce monde-là (le film a été tourné dans le sud de la France), la menace est permanente : des enfants disparaissent, des crimes sauvages ont lieu... Alexia, enfant-adulte semble totalement inadaptée. Elle découvre l’altérité mais ne sait pas comment faire. La Justine de Grave (Garance Marillier) en fera les frais. Alexia est plus à l’aise dans l’habitacle d’une voiture à faire vibrer le cuir intérieur et le plafonnier (spéciale dédicace à la Christine de John Carpenter !)  

Le film semble avancer par blocs où toute normalité s’épuise d’elle-même pour installer son propre chaos. L’étrangeté ambiante dicte sa loi. Le film va néanmoins se fixer avec l’arrivée de Vincent Lindon dans le cadre. Il est propulsé dans le film comme un animal blessé donc nerveux. Affuté par des heures passées dans une salle de sport, le comédien campe le chef d’une patrouille de jeunes pompiers. L’homme est triste comme la nuit sans lune du film. Sa rencontre avec Alexia vire à l’obsession affective. Alexia va une nouvelle fois devoir muter, devenir autre. C’est la seule logique qu’elle connaisse : changer pour exister, non pour assouvir quelques fantasmes mais bien trouver une identité qu’elle puisse enfin revendiquer.

Titane est aussi une mécanique des fluides, les sécrétions y abondent. Julia Ducournau signe un film riche, puissant, violent, dont la radicalité n’est pas là pour épater la galerie mais bien pour délimiter les contours d’un univers noir comme l’enfer. A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ne sommes pas encore tout à fait redescendus du bolide. Titane est d'or.

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