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Voici ce que récemment la metteur en scène-marionnettiste exprimait dans le dernier numéro de la Revue "Observatoire des Politiques Culturelles" :« Je suis accablée par les soucis de survie des intermittents de la Compagnie (et les autres !), par le silence radio des directeurs de théâtre, par l'inanité de nos mails pour avancer et avoir des réponses sur des dossiers qui impliquent les intermittents, qui attendent, etc. Je suis à la fois accablée et en même temps paralysée d'impuissance, avec pour seule consolation encore, un atelier pour fabriquer des personnages qui peut-être ne joueront pas. Je suis donc incapable d'écrire de fines analyses. Je ne puis que penser lourdement. »Emilie Valantin ne cherche pas à plaire ni à flatter et travaille sans relâche depuis son QG en Ardèche (au Teil), malgré les soucis économiques envahissants et paralysants. Elle se bat, ne baisse pas les bras, continue à défendre bec et ongle un art coûteux, parent pauvre des programmations : la marionnette. Un art qu’elle pratique en experte, forte d’une carrière admirable, passée par nombre de lieux prestigieux (le Festival d’Avignon, la Comédie-Française, l’Opéra Bastille… et des tournées dans le monde entier), récompensée par des Prix d’envergure (plusieurs nominations aux Molières, Prix de la Critique du meilleur créateur d’éléments scéniques, Masque d’Or du meilleur créateur à Moscou, Prix Plaisir du Théâtre Marcel Nahmias pour l’ensemble de son œuvre).C’est là le premier paradoxe d’une compagnie dont la valeur artistique n’est plus à prouver, qui s’est illustrée par des spectacles faisant date dans le domaine, témoignant d’une exceptionnelle aptitude à se renouveler, à varier les esthétiques et les thématiques, et qui pourtant, malgré tout, peine à s’épanouir à sa mesure, faute de moyens. Car comment imaginer, inventer, chercher, développer le plein potentiel de sa créativité quand l’esprit est saturé de problèmes financiers à gérer ? Comment se consacrer à son art quand les démarches administratives sont plus pressantes à régler et finissent par prendre le pas sur le reste ?C’est un fait inhérent à leur mise en œuvre, les spectacles de marionnette coûtent cher à produire en termes de fabrication et de transport pour un rendement soumis aux contraintes d’une jauge réduite pour des questions de visibilité. De plus, la plupart des salles actuelles, dont le plateau est en contrebas du public, ne sont ergonomiquement pas du tout satisfaisantes pour accueillir dans les meilleures conditions des spectacles qui demandent à être vus idéalement à niveau ou en contre-plongée, et surtout à proximité.Autre fait, la marionnette est souvent reléguée et réduite au statut de discipline dédiée au jeune public, ce qui se manifeste par des budgets plus facilement consacrés à l’action culturelle et pédagogique qu’à la création en elle-même. Or, la marionnette ne se cantonne pas à un répertoire dévolu aux enfants. Son champ d’exploration littéraire est vaste et varié et Emilie Valantin ne se prive pas d’aller dénicher des partitions inédites, inattendues, défrichant du côté des auteurs "classiques" (La Fontaine, Molière, Corneille, Edmond Rostand, George Sand, Daniil Haarms, Maeterlinck, Italo Calvino…), puisant allégrement dans le corpus des contes du monde entier (chez Andersen, Perrault, dans les contes populaires occitans, grecs, argentins, les histoires de Nasr Eddin…), dans le répertoire traditionnel de Guignol évidemment, se tournant également vers des écrivains on ne peut plus contemporains, romanciers (François Bégaudeau, Marie Nimier, Lancelot Hamelin, Thierry Illouz…),  ou philosophes (Clément Rosset). En effet, dans la démarche d’Emilie Valantin, le texte prime. C’est lui qui donne l’impulsion à la création, qui oriente et détermine les choix esthétiques du spectacle en gestation : type de manipulation (marionnette à gaine, à tringle, à fil ou manipulation à vue), aspect de la marionnette (matériau, taille, visage, corpulence, costumes), scénographie (décor et accessoires).Ainsi, depuis 2009, dans ses ateliers de l’Espace Aden au Teil, Emilie Valantin et son équipe, donnent forme et matière à leur imaginaire, confectionnant sur place personnages, décors et accessoires. Mais s’ils travaillent en autarcie, leur démarche n’est pas recluse, loin de là. Ateliers, rencontres, stages viennent régulièrement ponctuer leurs projets artistiques, dans lesquels Emilie Valantin et son bras-droit Jean Sclavis, comédien-manipulateur hors pair, s’attachent à transmettre savoir-faire, expérience, éthique et techniques liées à une discipline (la manipulation) qui en appelle de nombreuses autres (l’interprétation, le travail des matières, la couture…). Faire valoir la richesse de cet art séculaire tout en restant ouvert, à l’extérieur, aux évolutions parallèles de la création théâtrale, que ce soit en France ou à l’étranger, afin de prendre en marche le train de la modernité.Car si l’art de la marionnette porte en lui l’héritage d’une tradition forte, ancrée dans l’Histoire - bagage qu’Emilie Valantin maîtrise parfaitement-, cela ne l’empêche nullement de se frotter à l’actualité, de se nourrir de nouvelles techniques et matériaux, d’écritures et d’esthétiques proprement contemporaines, de se confronter à d’autres disciplines (entre autres musicales et chorégraphiques).Ainsi vont les paradoxes qui font la spécificité remarquable de cette compagnie d’irréductibles qui luttent avec leurs outils contre la colonisation esthétique américaine, contre un imaginaire niais, uniformisé et globalisé, contre le manque de soutien et de relais. Entre ambitions artistiques fortes et compromis inévitables, entre reconnaissance internationale et insuffisance de moyens, entre artisanat et création, tradition et modernité, dimension métaphysique et divertissement, héritage forain et sources littéraires, la compagnie poursuit son œuvre, imprime sa patte et vaillamment, défend un art qui est loin d’avoir dit son dernier mot.Par Marie PlantinPhoto : Traverses, spectacle séquencé, modulable et nomade, en forme de parcours satirique d’un continent à l’autre, comme une petite anthologie d’auteurs irrévérencieux. Bientôt en tournée en Argentine et Equateur après avoir fait une escale par le MUCEM à Marseille.