Toutes les critiques de Once Upon a Time... in Hollywood

Les critiques de Première

  1. Première
    par Guillaume Bonnet

    Est-ce qu’on est là pour rigoler ? Est-ce qu’on est vraiment là pour rigoler ? Eux s’amusent, Brad et Leo, comme il se doit quand on est chez Tarantino, la maison des bons mots et des bonnes chansons, l’endroit où le cinéma triomphe et où la pop culture plie le réel à sa volonté. Dans Once upon a time... in Hollywood, on fera pareil, une histoire révisée du mois d’août 1969, quand un petit groupe de hippies téléguidé par Charles Manson se rendit dans une maison sur Cielo Drive, à Los Angeles, et y massacra tous ceux qui se trouvaient là : Sharon Tate et quelques amis, pendant que son mari Roman Polanski était en Europe. Cette nuit-là, nous racontent les encyclopédies d’histoire pop (et les deux stars en promo), ce sont les années 60 qui ont été assassinées. Leurs rêves d’ouverture hippie, les idéaux de partage de toute une génération. Les seventies (labellisées la « me » generation, par opposition à la décennie du « we ») naissent à cet instant, quand les beautiful people californiens se ferment sur eux-mêmes et cadenassent les grilles de leurs villas. Le verrouillage (des portes) après l’ouverture (des consciences, des horizons), c’est la grande bascule de la contre-culture, qui passe en une nuit de l’insouciance aux regrets. Nous sommes trois semaines à peine après le bond pour l’humanité de Neil Armstrong et, plus surprenant, six jours avant l’ouverture des festivités à Woodstock, ses hippies gentils, ses hippies de paix, d’amour et de musique, ses hippies d’opérette. Voilà la thèse pop que Tarantino fait sienne : ce qui s’est passé à Woodstock est resté à Woodstock. Ce qui s’est passé à Hollywood, en revanche, a changé le monde, son monde. Et pas en bien...

    REQUIEM
    Once upon a time... in Hollywood sera donc le premier Tarantino désenchanté depuis Jackie Brown, jusqu’ici son film le moins aimé, car le moins aimable – et le moins marrant. Le cinéaste a fait triompher les filles de Boulevard de la mort et Kill Bill, les commandos juifs d’Inglourious Basterds, les esclaves cuir de Django Unchained, il a même fait semblant d’en tirer une théorie sur la revanche des vaincus de l’Histoire, mais c’était de la blague, des clins d’oeil, des bals costumés. Once upon a time... in Hollywood est un requiem. D’où l’effort maniaque de reconstitution, comme si on y était, comme si tout était encore là, tel quel, lieux, rêves, gens, passé, futur. Le film visite des endroits légendaires du L. A. sixties, des plateaux où se tournaient des séries western, des drive-in, des salles de cinéma célèbres, des boulevards (Sunset, Hollywood) dont toutes les enseignes, ou presque, ont changé depuis. Ce monde disparu, Brad Pitt, Leonardo DiCaprio et la caméra de Quentin Tarantino s’y promènent, croisant des fantômes, des fantasmes, des sosies et des ombres. Une jolie hippie à prendre en stop, parce qu’il n’y a pas de mal à ça, ni de raison d’avoir peur ; une mini-actrice de 8 ans à prendre en grippe, parce qu’elle blablate trop (comme dans un film de Tarantino) ; une starlette de comédies à prendre en photo, à l’entrée du cinéma où elle va regarder l’un de ses propres films, avec les yeux grands ouverts de la gosse qu’elle est encore, à 26 ans, peu avant que le soleil ne se couche définitivement sur une certaine idée du mythe californien.

    LOS ANGELES 1969
    ​​​​​​​« Avec Roma, Cuarón a fait son Mexico 1970 ; moi, c’est Los Angeles 1969 », a dit Tarantino à Cannes, non sans une certaine poésie. Et tant pis si le spectateur non initié n’en reconnaît pas tous les recoins, ni n’en décode tous les signes. Son Il était une fois... est un voyage astral, un rêve cotonneux à hauteur de l’enfant qu’il était quand il a entendu le récit des Manson Murders à la radio, à l’heure du petit déjeuner, le matin du 9 août 1969. Il avait alors 6 ans et demi. Il vivait dans la banlieue sud de Los Angeles, se rêvait redresseur de torts et sauveteur de starlettes en détresse, comme on croit au Père Noël, et c’est cette sensation d’innocence à laquelle son film rend hommage. Une cigarette de LSD répond à la pipe d’opium de De Niro et Leone, pour mieux dire « Il était une fois... » au moment où les effets de la drogue commencent à se faire sentir et à contaminer la conscience du film et celle du spectateur. Alors, quand les grilles de la villa s’ouvrent au petit matin, il ne faut y voir nul révisionnisme, nulle consolation, juste l’évocation douloureuse de ce qui n’est pas, de ce qui n’est plus, de ce qui n’a pas été. Une élégie. Un songe de nuit d’été, laissant une traînée de regrets tristes à l’instant du réveil. Non, vraiment, ce n’est pas un Tarantino comme les autres. Et non, on n’est pas là pour rigoler.