Nicolas Winding Refn : "Je suis le troisième frère Lumière, je veux ressusciter le cinéma"

The Neon Demon premiere - Nicolas Winding Refn

Le réalisateur de Drive se métamorphose en pèlerin cinéphile pour la promo de son site de streaming. Interview.

Nicolas Winding Refn a fait un passage éclair au Festival Lumière de Lyon pour annoncer le lancement du site byNWR.com, une plateforme de streaming attendue en février prochain, dédiée aux pépites oubliées du cinéma bis. L’opération de com' passait par la transformation du réalisateur en prédicateur illuminé, annonçant la mort du cinéma puis son imminente résurrection lors d’interventions publiques en forme de happenings pince-sans-rire. Mais en quoi la mise en ligne de bizarreries underground peut-elle redéfinir l’avenir du septième art ? Le dandy danois s’explique.

Première : Hier soir, sur la scène de l’Institut Lumière, vous avez annoncé la mort du cinéma. Quelles sont les causes du décès ?
Nicolas Winding Refn : Ton magazine.

Ah, sympa, ça commence bien ! Vous voulez dire les magazines de cinéma en général ou Première en particulier ?
Je veux dire : l’industrie du cinéma. C’est ça, le problème. Il faut accepter l’idée qu’elle a radicalement changé. Et pour pouvoir créer à nouveau, il faut enterrer le passé. Ça ne signifie pas qu’on ne doit pas l’étudier ou l’analyser, mais il faut s’ouvrir aux possibilités que nous offre le futur. Sinon les teenagers vont oublier le cinéma.

Et vous ne pensez pas que les ados peuvent apprendre des choses sur le cinéma en lisant Première ?
Oh, bien sûr, ils ont beaucoup à apprendre. C’est aussi important que de connaître la Bible et les textes sacrés pour comprendre la société moderne.

Donc, l’idée de votre plateforme, c’est de réinventer le cinéma grâce à l’étude de son passé ?
Oui, c’est pour ça que Lyon est l’endroit idéal pour en parler. Parce que c’est ici que le cinéma a été créé. Je suis le troisième frère Lumière, venu annoncer la résurrection du cinéma. Le cinéma est mort hier, nous sommes donc le deuxième jour de l’an zéro. Nous devons être soulagés, heureux, car le futur est plein de promesses. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas respecter le passé, mais on doit maintenant regarder ce qui est devant nous.

Vous voulez inventer le futur du cinéma en faisant découvrir des vieux films oubliés des sixties…
Il n’y aura pas que des films sur le site, mais aussi des contenus autour des films, conçus pour montrer que le cinéma peut être une source d’inspiration, que la création peut être aidée par la révolution digitale. Il faut réfléchir à la façon dont la technologie va déterminer les possibilités créatives de la jeunesse. Moi, je suis là par amour, je suis un pèlerin, j’arrive de Los Angeles, je suis venu enterrer le cinéma pour le bien des enfants du futur. Ils ne doivent pas s’accrocher à la façon dont on pensait le cinéma, à la façon dont l’industrie pensait le cinéma. Ils doivent créer leur propre cinéma.

Les séries télé ont-elles contribué à tuer le cinéma selon vous ?
Non, la télévision est une extension du cinéma, pas un substitut.

Le réalisateur de Drive va tourner une série criminelle

Je pose la question parce que vous vous apprêtez à tourner une série télé…
Pas une série télé, non, a streaming series (Too old to die young, pour Amazon –ndlr). Le mot télévision me paraît très archaïque. Qui regarde encore la télé ?

Oui, pardon, je dis « série télé », c’est un tic de langage. Vous faites une série parce que c’est là qu’est l’argent en ce moment, ou parce que la forme sérielle vous excite ?
Un peu des deux. Il y a effectivement beaucoup de richesse dans le monde du streaming, beaucoup d’opportunités. Quant à la forme de la série, c’est comme faire du cinéma avec le langage du futur. Nos téléphones sont plein de cinéma. Il n’y aurait pas d’Instagram, pas de Twitter ou de Skype sans le cinéma. C’est un élément clé de l’évolution technologique.

Vous réaliserez tous les épisodes de Too old to die young ?
Oui.

Tous les cinéastes ambitieux font ça en ce moment. Lynch avec Twin Peaks, Sorrentino avec The Young Pope, Soderbergh avec The KnickRéaliser 10, 12 ou 18 heures tout seul, c’est monumental, non ?
Peut-être, mais regardez Abel Gance : quand il faisait Napoléon, c’était déjà monumental ! Ou Fritz Lang, ou Murnau, ou Von Stroheim… La durée n’était pas un problème il y a cent ans. On pouvait voir à l’époque certaines choses aussi courtes qu’une vidéo YouTube, et d’autres qui duraient des heures. Ce n’est pas nouveau. C’est comme si la technologie nous permettait de revenir aux origines et de réfléchir à la façon dont le cinéma peut muter.

Vous avez expliqué que tout serait gratuit sur votre site, que vous alliez restaurer douze films par an à vos frais… Du coup, on s’inquiète un peu pour vos économies. Vous n’avez pas peur de vous retrouvez sur la paille ?
Mais j’ai toujours peur ! La peur est un élément clé de la création. J’aime être en danger parce que ça me fait me sentir vivant. Grâce à byNWR, je vais avoir le sentiment que l’argent que je gagne grâce à la pub est utilisé pour une bonne cause. Un des grands challenges du futur, c’est de savoir comment monétiser l’entertainment. Y a-t-il un moyen auquel on n’aurait pas encore pensé ? Pour répondre à cette question, il faut se mettre en danger. Se libérer du passé.

Pour financer votre site, vous seriez prêt à tourner un film très commercial ?
Oh, mais je fais déjà des films commerciaux.

Je veux dire agressivement commercial. Disons… Un film de super-héros ? Drive 2 ?
Je n’ai pas besoin de ça.

Après Drive, tout le monde pensait que vous alliez devenir un cinéaste mainstream. Mais vous avez tourné Only God Forgives, en citant l’exemple de Lou Reed, qui enchaînait Transformer et Metal Machine Music, soit un album populaire suivi d’un ovni pas aimable. Vous continuez de suivre le chemin tracé par Lou Reed ?
Je suis mon cœur. Car c’est la seule chose qui t’accompagnera jusqu’au tombeau. Plus tu es dépendant d’autres personnes, moins tu peux exprimer ta créativité et plus tu souffres. La partie la plus satisfaisante de l’art, c’est quand tu parviens à accomplir exactement ce que tu avais en tête. C’est très personnel.

Qu’est-ce qui va guider le choix des films que vous allez montrer sur votre site ? Ce seront uniquement des coups de cœur, des films que vous aimez, vous ?
Des films que je trouve intéressants. Intrigants plutôt que simplement bons ou mauvais. Qu’est-ce que ça veut dire, bien ou pas bien ? C’est un standard dépassé selon moi. L’une des grandes chances de la révolution digitale, c’est que désormais tout est disponible pour toujours. Donc il n’y a plus de « bien » ou de « pas bien », juste : est-ce que ça te parle ou pas ? Ces films seront nos fétiches.

Les fétiches des enfants du futur ?
Voilà. Si vous faites un film, faites quelque chose de personnel, qui n’appartient qu’à vous. C’est la seule chose qu’ils ne pourront pas nous enlever. L’ambition de byNWR, c’est d’être une source d’inspiration. C’est une belle idée. Je ne veux rien en retour, c’est gratuit. Je veux juste rappeler aux teenagers ce que le cinéma a pu être, et ce qu’il pourrait devenir.

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