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On est allés faire un tour sur Azeroth début 2014.

C'était il y a deux ans, dans les studios de cinéma en banlieue de Vancouver. En avril 2014. Je ne réalisais pas vraiment à l'époque qu'il faudrait attendre deux ans avant de voir le film Warcraft terminé. Deux ans de post-production pour terminer les effets spéciaux du film. Avec le recul, je me se souviens m'être demandé ce qu'on verrait vraiment lors de la visite du tournage : un grand fond vert ou bleu et des acteurs en performance capture, tout devant prendre vie dans le silicone des ordinateurs. Raté. "90% du film est tourné en vrai, en dur, avec des décors", assure un producteur sur le chemin du plateau. Sur le chemin de l'adaptation de la franchise de jeux vidéo Warcraft, en projet depuis 2006, que devait réaliser Sam Raimi avant de laisser sa place au surdoué Duncan Jones (Moon, Source Code). Bref, on n'était pas à deux ans près pour sortir Warcraft. Pour se cacher aux yeux des indiscrets, le film a choisi le nom de code Conflagration. L'embrasement général, l'apocalypse par le feu. Et pour nous mettre directement dans l'ambiance, on commence notre visite en nous jetant dans les oubliettes de la prison de Stormwind...

Stormwind ? C'est le nom de la ville sur laquelle règne le roi Llane Wrynn, la capitale du glorieux royaume d'Azeroth. Nous sommes à la veille de la Première guerre entre Humains et clans Orques, lorsque ces derniers débarquent de leur planète d'origine, Draenor, pour trouver refuge sur Azeroth... Vous êtes largués ? Nous aussi, un peu. Normal, si vous n'avez pas joué aux jeux vidéo Warcraft, qui se déroulent dans un énorme univers de high fantasy colorée et super-héroïque (par opposition à la low fantasy crade et sombre de Game of Thrones), plein de bruit, de fureur, de guerriers, de magiciens, de boules de feu, de dragons, de morts-vivants, un des nombreux descendants des délires nés de Donjons et Dragons. Pour moi dont la culture warcraftienne a commencé avec (et s'est arrêtée à) Warcraft II : Tides of Darkness et ses graphismes VGA en 1996 sur PC, je découvre les milliers de pages de background constamment enrichies par la pratique des 100 millions de joueurs du MMORPG World of Warcraft. 100 millions de comptes utilisateurs auraient été créés depuis le lancement du jeu en 2004 : 12 ans plus tard, il compte 5,5 millions d'abonnés (soit la population de la Finlande) et avait enregistré 10 millions d'utilisateurs au plus fort de son succès. Pour revenir au cinéma, le film Warcraft, doté d'un budget estimé à 160 millions de dollars, est financé grâce aux efforts de quatre studios : Blizzard Entertainment, le studio des jeux vidéo, Universal Pictures (qui distribue également le film), Atlas (la boîte de Charles Roven qui a produit les Batman de Nolan) et Legendary Pictures, le studio de Thomas Tull qui vit une nouvelle histoire d'amour avec Universal après une série de gros films chez Warner (Godzilla, Man of Steel...). Après quelques flops (Le Septième fils, Hacker), Legendary a repris du poil de la bête chez Universal avec Jurassic World et N.W.A. Straight Outta Compton. Stratégiquement, Warcraft est le premier gros film d'Universal en 2016 (le film aurait dû sortir en décembre dernier face à Star Wars: Le Réveil de la Force) qui n'a pas de Fast & Furious a dégainer cette année. Le Chasseur : La Reine des glaces a été un lourd échec et Nos pires voisins 2 s'apprête à subir le même sort. Warcraft doit donc faire du bruit. Etre une conflagration.

"To Be Warcrafted"

Retour dans les oubliettes de Stormwind. Des cryptes de pierre sombres aux murs couverts de boucliers et d'épées car "le décor est utilisé trois fois par économie, on s'en sert comme d'une prison, comme de dortoirs et comme une armurerie", s'amuse le décorateur Gavin Bocquet. Ce jour-là, les oubliettes sont donc en version armurerie. A peine le temps de s'attarder dans les sous-sols de Stormwind, on part pour découvrir les costumes dans un grand hangar à quelques minutes du décor. "Tout est fait main", assure Mayes Rubeo (Déjà à l'oeuvre sur Avatar et John Carter), costumière en chef du film, pas peu fière de nous montrer les panoplies des héros du film. Grande cape de seigneur elfe vert et or, la robe violette de mage, la tenue d'apparat bleu et or du roi Llane et celle platine et or pâle de sa reine... Des costumes qui évoquent les dessins délirants d'Olivier Ledroit dans Les Chroniques de la Lune Noire. Sur la rangée de costumes en cours de préparation un panneau est planté : "To Be Warcrafted". En cours de warcraftisation. On change de hangar et on passe aux props, aux accessoires du film. Si tant est que le mot "accessoire" soit approprié pour qualifier les armes énormes des Orques et des Nains, des marteaux de guerre immenses, des fusils custom bardés de lames, des armures de chevaux hyper détaillés. Des tenues des Orques en vrai cuir, décorés de crânes, qui s'inspirent des guerries mongols et africains.

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Nouveau hangar et passage à l'atelier de construction, où l'imprimante 3D -accessoire indispensable des Maîtres des Décors des années 2010- ronronne sans cesse pour produire des petits objets en relief dont certaines parties sont blanches, d'autres roses pour indiquer les parties à faire par ordinateur : un gigantesque tour de magie, des campements orques... Et, dans un coin, on remarque L'Encyclopédie médiévale de Viollet-le-Duc qui traîne pour inspirer les décorateurs. "Les décors sont tellement immenses qu'on ne pouvait pas les faire en vrai", nous dit Gavin. On repense à cette phrase plus tard, quand nous sommes en plein milieu de la "chambre d'énergie" du mage Medivh, une gigantesque sphère creuse qui a demandé quatre mois de construction. Là où se concentrent les lignes d'énergie magique d'Azeroth, source de puissance des mages. Une sphère de onze mètres de haut, construite en bois pour des raisons de poids et d'équilibre. Là où aura lieu le climax du film. Pour nous, le climax en termes de décors est l'immense place du marché de Stormwind. Une place circulaire de 25 mètres de diamètre, organisée autour de la statue titanesque du mage Medivh, dont on ne verra que le socle puisqu'elle sera créée en CGI plus tard. Des stands de fromage, de fruits, de légumes (l'ail a dû être importé de Los Angeles puisqu'on n'en trouve pas en cette saison à Vancouver), des boutiques nommées "The Slaughtered Lamb" ou "The Honest Blades", parcourus de dizaines de figurants habillés en paysans ou en guerriers. Et ces derniers semblent surgir du jeu vidéo, avec leurs armures bleu et argent (24 kilos de plastique), et leur carrure de CRS...

Il était une fois sur Azeroth

"C'est plus gros que Le Seigneur des Anneaux !" s'enflamme, plus tard, l'acteur Clancy Brown, alias le Kurgan dans Highlander et l'adjudant Zim dans Starship Troopers. "Le Seigneur c'est quoi, trois bouquins ? Ici, c'est tout un univers, c'est immense, c'est Star Wars..." Clancy joue l'Orque Blackhand le Destructeur, chef du clan Blackrock. Il joue en mode full performance capture, façon Avatar ou Planète des singes. Les accessoires Orques (costumes et armes) ont été créés en vrai pour pouvoir être scannés et reproduits en numérique, ou utilisés par les autres acteurs sur le plateau. "C'est comme faire du théâtre, c'est une performance live", affirme Toby Kebbell, qui joue un Orque et qui est habitué du processus puisqu'il jouait Koba dans La Planète des singes : L'Affrontement, tourné en 2013. Il déclare qu'il a signé pour jouer dans des suites de Warcraft mais précise que "ça ne veut rien dire, j'ai signé aussi pour des suites de Prince of Persia..." "Warcraft est un grand film sur la guerre", ajoute Robert Kazinsky qui joue aussi un Orque. "Il y a une bonne raison pour expliquer les problèmes d'adaptation de jeu vidéo : tu ne peux pas synthétiser des centaines d'heures de jeu en un seul film". Le héros du film, Anduin Lothar, joué par Travis Kimmel (Vikings) n'est pas là aujourd'hui. Pendant que nous papotons, la pluie tombe et une scène se prépare : le jeune mage Khadgar (Ben Schnetzer) recrute des guerriers au marché pour affronter les Orques. Pour partir à la guerre il faut des armes. Ca tombe bien, Jimmy Chow possède une camionnette remplie d'épées. Jimmy, un vétéran, a plus de trente ans de carrière et son véhicule (34 ans d'âge) est plein de photos et des souvenirs de ses tournages préférés. Weta Workshop -ceux du Seigneur des Anneaux- a conçu les armes du film avec son expérience des trilogies de Peter Jackson : l'épée du roi Llane existe en quatorze versions allant de l'aluminium au bambou suivant l'usage qu'on en fera, soit pour une scène de baston (elle doit être légère et inoffensive) soit pour une scène de dialogue (elle doit être lourde et réaliste).

"C'est un film de guerre, définitivement", répète Duncan Jones lorsqu'il apparaît enfin. "Je veux montrer les deux côtés d'un conflit, le côté orque et le côté humain. Mon inspiration principale, c'est Il était une fois dans l'Ouest. Comment Leone montre la guerre. Sans certitude, sans bons ni méchants... C'est comme ça que j'ai pitché le film à Blizzard et Legendary quand ils cherchaient un réalisateur." Techniquement, Duncan veut aussi mettre une claque. La performance capture des Orques peut être vue en retour direct sur le combo, sans attendre un long calcul de rendu, grâce à un logiciel tout nouveau tout beau en ce printemps 2014, le Simulcam développé par VFX Superstar. On voit sur un extrait vidéo divisé en deux d'un côté les acteurs en collant gris, de l'autre les Orques, énormes masses grises brouillonnes mais l'effet est déjà superbe, plein de vie. Lorsqu'on sort de la tente où Duncan nous a montré cette vidéo, la nuit est tombée et une autre scène se prépare : le départ du roi Llane (Dominic Cooper) pour la guerre, accompagnée de la demi-orque Garona (Paula Patton). A cheval au milieu de la foule, à la lumière des torches qui se reflètent sur les armes et les armures du peuple en guerre de Stormwind. Un moment solennel où tout paraît d'un coup vivant, charnel, vrai. La preuve que c'est vrai, l'équipe se marre car un cheval vient de péter. La nuit tombe sur Azeroth. C'était il y a deux ans.

Warcraft : le Commencement sort aujourd'hui dans les salles.