Danny Torrance Shining
Warner

L’assistant personnel de Stanley Kubrick nous parle de la restauration 4K du film culte, présenté par Alfonso Cuarón à Cannes avant sa ressortie en salles.

D’abord acteur dans Barry Lyndon, Leon Vitali est devenu pendant le tournage de Shining l’homme de confiance de Stanley Kubrick, son assistant personnel et souffre-douleur préféré, une fonction qu’il occupa jusqu’à la mort du génie, en 1999. C’est notamment lui qui avait découvert le petit Danny Lloyd, qui joue le fils de Jack Nicholson et Shelley Duvall dans le film. Aujourd’hui âgé de 70 ans, Vitali, trogne de rocker british et clope au bec, réfléchit avec nous au culte entourant l’un des films les plus obsédants de l’histoire du cinéma.  

Première : Il existe deux versions de Shining, la longue, dite aussi "l’américaine" (celle qui est présentée à Cannes cette année en 4K) et une plus courte, qu’on connait en Europe. Quelle est votre préférée ?
Leon Vitali :
Je n’en ai pas vraiment. Quand le film a été montré à Cannes, en 1980, il y avait une fin différente, une scène de conclusion à l’hôpital, qui était sans doute trop explicative et ne laissait pas beaucoup de place à l’imagination. La fin avec la photo en noir et blanc, c’est beaucoup mieux, plus énigmatique. Quant au reste des coupes effectuées par Stanley, elles résultent de choix très pragmatiques. Je comprends sa décision. Les multiplexes commençaient à se développer à l’époque et les exploitants préféraient les films qui duraient deux heures plutôt que 2h30 ! Pour eux, ça signifie plus de séances dans une même journée. Le seul plan que je regrette, c’est celui où Jack et Wendy visitent l’hôtel, on les voit déambuler dans la grand salon, et ils paraissent si petits, si vulnérables… Ça résume tout le film à mes yeux. J’ai dit un jour à Stanley que c’était dommage de l’avoir coupé et il m’a dit qu’il regrettait de l’avoir fait.

Shining avait été montré à Cannes à l’époque mais Kubrick n’était pas là…
Non, il détestait les premières. Et les festivals. Il trouvait que c’était un piège, que les critiques pouvaient faire du mal aux films. Barry Lyndon et Eyes Wide Shut ont d’abord été démolis par les critiques américains avant d’être réévalués des années plus tard. Barry Lyndon n’était pas du tout à la mode en 75, les spectateurs voulaient voir des polars nerveux comme Un Après-midi de chien, pas quelque chose d’aussi solennel ! Ce n’est que dans les années 90, peu de temps avant la mort de Stanley, qu’on a commencé à en parler comme d’un chef-d’œuvre.

Shining non plus n’a pas été très bien accueilli. A quel moment avez-vous compris qu’un culte se développait autour du film ?
Assez vite en fait. Avec Stanley, on lisait tout ce qui s’écrivait sur ses films, et Shining, très vite, a inspiré beaucoup d’articles théoriques. Les gens ont toujours adoré réfléchir à ce film.

Vous avez vu Room 237, le documentaire qui compile les théories les plus délirantes sur Shining ?
Oui, c’est n’importe quoi ! Ça ne nous apprend rien sur Shining mais beaucoup sur la quantité d’herbe que fume ces types ! Mais j’ai fini par devenir copain avec le réalisateur, Rodney Ascher, on a animé pas mal de projections ensemble. C’est un bon gars.

Et l’hommage de Steven Spielberg à Shining dans Ready Player One ?
Excellent ! Très fun et extraordinairement bien fait. Steven est passé nous voir pendant le processus de restauration, il voulait voir à quoi ressemblait le film en 4K. Il a été question qu’il vienne le présenter ici, à Cannes, mais il était trop pris par la préparation de West Side Story.

C’est pendant le tournage de Shining que Kubrick et Spielberg ont fait connaissance…
Oui, Steven et George Lucas attendaient que Stanley libère le plateau pour qu’ils puissent tourner le premier Indiana Jones ! Ils venaient toquer à sa porte : "Dis, Stanley, tu comptes finir ton film un jour ?" Ça a été l’un des tournages les plus longs de l’histoire du cinéma. Dès le premier jour de tournage, on avait déjà une demi-journée de retard… Et ça n’a fait qu’empirer ! Steven est l’opposé de Stanley sur ce plan-là : très organisé et méthodique. Stanley et lui étaient différents mais se parlaient beaucoup. Quand Steven a vu Shining pour la première fois, il a dit à Stanley : "Quand Wendy découvre le manuscrit de Jack – "All work and no play…" – pourquoi n’as-tu pas filmé Jack en train de surgir derrière elle ? ça aurait été le truc le plus terrifiant de tous les temps." Et Stanley avait répondu : "Je ne l’ai pas fait parce que c’est ce que tout le monde aurait fait."

Shining ressort à Paris le 22 mai puis dans 30 salles du circuit UGC le 10 juin, et enfin le 1er octobre en 4K Ultra HD, blu-ray et téléchargement digital.