Enchaînés France TV
Gwael Desbont - France Télévisions - Tetramedia

Entretien avec Alain Moreau, créateur de la série de France 2, qui raconte l’île Bourbon en 1807, à une époque où les esclaves se tuaient à la tâche dans les plantations de café pour la métropole… Une fiction édifiante et rare dans le paysage français.

Le scénariste réunionnais Alain Moreau signe une grande fresque historique sur l’esclavage à La Réunion. Écrite avec Adriana Barbato et Fanny Talmone, Enchaînés rappelle que la France aussi a été un pays esclavagiste. Une réalité encore trop rarement explorée par la fiction hexagonale. Interview.

PREMIÈRE : Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter cette histoire qui dépeint d’esclavage tel qu'il était pratiqué dans les colonies françaises ?
Alain Moreau : Je viens de La Réunion, mais je connaissais mal son Histoire. Je me suis plongé dans des livres et j’ai découvert énormément de choses, notamment sur l’esclavage, qui représente une grande partie de l’histoire de l’île. J’ai décidé d’injecter toute cette matière dans un projet de fiction. L’esclavage, c’est tout l’histoire de La Réunion, mais aussi de la Martinique ou de la Guadeloupe. Il faut savoir que l’île Bourbon était déserte avant l’arrivée des Français. Il y avait des animaux, de la végétation, mais pas de peuple indigène. Le peuplement s’est fait avec les colons français, qui ont fait venir des Malgaches, puis des Africains, et plus tard des Indiens et des Chinois, pour disposer d’une main-d’œuvre asservie.

"On a du mal à se confronter collectivement à ce passé, parce qu’il est douloureux"

On a l'impression que c'est un sujet largement méconnu en France...
Il y a effectivement une grande méconnaissance. Honnêtement, moi-même je ne savais pas grand-chose avant de me documenter. On parle aujourd’hui d’"ignorance blanche" pour décrire une forme de déni, ce refus de voir qu’il peut encore y avoir du racisme et de la discrimination dans la France d'aujourd'hui. Je crois que cette ignorance touche aussi l’Histoire. On a du mal à se confronter collectivement à ce passé, parce qu’il est douloureux. Et je m’inclus dedans. Curieusement, on connaît parfois mieux l’histoire de l’esclavage aux États-Unis, parce qu’on a été abreuvés de films et de séries qui ont nourri notre imaginaire. 

Pourquoi, selon vous, est-ce compliqué de revenir sur le passé esclavagiste de la France ?
En France, comme ailleurs en Europe, on pratiquait l’esclavage dans les colonies. L’Amérique, qui était une colonie britannique, l’a vécu directement sur son sol. Quand les États-Unis sont devenus une nation indépendante, ils ont dû embrasser cette histoire. En France, on a du mal à considérer l’histoire des départements d’outre-mer comme faisant pleinement partie de l’histoire nationale. La distance change tout. On se sent moins concernés. Alors que l’esclavage est ancré dans la mémoire collective américaine, quelle que soit la couleur de peau ou l’appartenance politique.

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Vous avez ressenti une forme de reponsabilité, à montrer ainsi l’esclavage français à l’écran ?
Bien sûr qu’il y a une forme de responsabilité morale. Il ne faut pas raconter n’importe quoi. Mais je raconte avant tout une histoire. Ce n’est pas une leçon, ni un outil pédagogique. Enchaînés, ce n’est pas une page Wikipédia. Après, si ça donne envie aux spectateurs d’ouvrir un livre et de se renseigner, tant mieux.

"Enchaînés, c’est parler des chaînes. Et ça résonne avec les racines de Roots"

Aux Etats-Unis, il y a eu Roots (Racines), en 1997, qui a marqué un tournant dans l’histoire télévisuelle. Ça a été une source d’inspiration ?
Oui, très forte. Même dans le titre : Enchaînés, c’est parler des chaînes, celles qui nous relient tous. Et ça résonne avec les racines de Roots. Mais on ne raconte pas la même chose. La temporalité est différente. Cela reste néanmoins une référence majeure.

Enchaînés montre aussi que l'histoire de l'esclavage est plus complexe qu'il n'y paraît, notamment dans les rapports humains entre maître et esclave...
Je savais que ce genre de rapports existaient. Dans Jurassic Park, il y a cette réplique géniale qui dit : "La vie trouve toujours un chemin". Il y a quelque chose de cet ordre ici : même dans une situation la plus inhumaine, c’est-à-dire l’esclavage, l’humanité trouve toujours des sentiers, des petits ruisseaux par lesquels s’infiltrer. C’est passionnant d’un point de vue scénaristique d’avoir ainsi des personnages qui ne soient pas binaires. Maintenant, il ne faut pas que cela devienne une excuse pour minimiser, relativiser. Le danger est aussi de basculer dans l'idée du "sauveur blanc". Un peu comme le personnage de Brad Pitt dans 12 Years a Slave. Le gentil blanc qui s’oppose à l’esclavage et qui fait justice. Il y a eu des personnages comme ça dans l’Histoire, des maîtres à La Réunion qui s’opposaient à la cruauté de l’esclavage. Mais il ne faut pas tomber dans ce travers du "sauveur blanc".

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Olivier Gourmet incarne à la perfection cette forme de douceur paradoxale chez ce maître esclavagiste !
Oui et justement, il a fallu expliquer aux comédiens, qui voulaient parfois injecter plus de douceur dans leurs personnages, que la complexité ne doit pas aller trop loin. Cette douceur ne veut pas dire pour autant qu’ils vont remettre en question l’ordre dans lequel ils vivent. Olivier Gourmet joue très bien cela : un homme bon, mais qui a grandi dans ce système, avec l’esclavage, et qui n’a aucun recul pour s’opposer à ce système.

"On a pu faire exactement la série qu’on voulait"

La particularité de l’esclavage français, c’est aussi ce lien entre colonie et métropole...
Il y a un parallèle à faire entre la relation asymétrique maître et esclave, et la relation entre la métropole et la colonie. Moi qui ai grandi à La Réunion, je peux vous dire qu’il y avait une espèce de fascination pour la métropole. Tout ce qui venait de la métropole était forcément mieux. Il y a un lien d’interdépendance, et en même temps, un lien d’asservissement.

Est-ce que c’est compliqué de vendre une série comme celle-là ?
Je suis très heureux qu’elle soit diffusée sur le service public. C’est sa place. Est-ce qu’elle aurait pu exister ailleurs ? Peut-être. Mais ici, on a pu faire exactement la série qu’on voulait.

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