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Rencontre avec le réalisateur de X-Men : Apocalypse, qui compte bien prendre congé des mutants après la sortie du film.

"Je vais vous dire la vérité, je suis complètement crevé. Mais j’aime ça !" Il est une heure du matin à Los Angeles et Bryan Singer est en pleine séance d’écriture avec les scénaristes de 20 000 Lieues sous les mers - son prochain gros projet. Nous sommes début avril et le réalisateur nous confie au téléphone qu’il devra enchaîner jusqu’à 6 h du matin, avant de se rendre dans la salle de montage de X-Men : Apocalypse. "On a encore plein d’effets visuels à finir. J’aimerais avoir plus de temps mais on fait avec. Comme on dit : un film n’est jamais fini. On l’abandonne". Interview à quelques semaines de la sortie.

Seize ans après le premier X-Men, vous êtes toujours à la barre. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ? Vous n’avez pas l’impression d’avoir fait le tour de la question ?
J’ai toujours été attiré par le thème central de ces films, le fait d’être rejeté par la société. Quand j’étais enfant, j’étais fils unique et adopté, un gamin juif vivant dans un quartier catholique. J’avais également d’autres questionnements plus personnels… J’étais mauvais à l’école et je me sentais vraiment exclu. Et soudain débarque cet univers de comics où évoluent des parias qui trouvent enfin une maison. Ça m’a vraiment parlé. Et c’est ce thème qui lie la franchise X-Men au cinéma. Même quand le ton change, comme avec Deadpool. Il y a toujours cette notion, c’est un vrai marginal. Chaque film est différent mais ce thème reste. Et je n’en aurai jamais vraiment fait le tour, ça résonne trop fort en moi. 

Le thème semble pourtant dévier légèrement avec X-Men : Apocalypse, où les mutants font désormais partie de la société.
Oui c’est vrai. On commence le film avec un Xavier épanoui. Tout va bien pour lui et son école. Il pense que les mutants et les humains vivent tranquillement ensemble. Sauf que Mystique a un autre point de vue : elle voit le côté sombre, les mutants qui continuent d’être persécutés. Le racisme est toujours latent, comme dans notre monde en fait. C’est un peu le film de la naissance des X-Men, les vrais X-Men. On explique comment ceux qu’on connaît dans X-Men 1, 2 et 3 sont devenus ce qu’ils sont. Et comment ils affrontent un mutant qui se prend pour Dieu.

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La notion de Dieu est aussi très présente dans Batman v Superman. C’est une coïncidence ou un besoin de traiter ce qui agite le monde en ce moment ?
Un peu des deux. Notre culture nous pousse à nous poser la question : à quoi sert Dieu ? Qui est Dieu ? Si vous êtes religieux, Dieu vous apporte du réconfort et c’est très beau. Si vous n’êtes pas religieux, la question se pose : existe-il ? Pourquoi existerait-il ? Et s’il est réel, pourquoi règnerait-il sur la Terre ? Apocalypse est le Dieu de l’Ancien testament. Avant lui, les hommes étaient des sauvages. Il a apporté l’ordre, la civilisation et la paix. Mais plus une civilisation grandit, plus elle s’éloigne de son dieu, parfois même se rebelle contre lui. Donc Apocalypse les détruisait et commençait une autre civilisation. C’est fascinant non, cette idée d’un dieu colérique ? Dans notre film, il se réveille après 4 000 ans de sommeil, en 1983, et découvre que le monde est connecté par la télévision, la radio, les téléphones… Comme une civilisation géante. Il trouve que ce monde est corrompu et vénère de fausses idoles. Sa mission est de tout éliminer et de reconstruire à sa façon. Avec ordre, paix et dévotion à lui. Si vous n’obéissez pas à ce dieu, il ouvrira la Terre et vous avalera. Ce qu’il fait d’ailleurs dans le film à un moment ! La figure de Dieu fascine autant qu’elle exaspère, je trouve passionnant de creuser ce terrain. 

Vous croyez en Dieu ?
Je crois à la possibilité d’un dieu. Je suis ce qu’on appellerait un agnostique.

Votre Superman était déjà une figure christique, il est encore plus proche de Jésus dans Batman v Superman
Je n’ai pas encore vu Batman v Superman, mais j’ai bien entendu regardé Man of Steel. C’est dur de juger. Je suis ami avec Henry Cavill mais j’ai trouvé cette version bien plus agressive, intense dans l’action. C’était plus un blockbuster d’été, alors que mon Superman était un film d’automne/hiver ! (rires) C’était plus romantique… Je suis très fier de Superman Returns, quoi qu’on en dise. Superman est un personnage très difficile à cadrer parce que dans les comics, il est extrêmement vertueux ET puissant à la fois. Comment faire croire à un type comme ça ? Et à moins d’avoir de la kryptonite sous la main, c’est la galère pour le rendre humain. Tous les scénaristes que je connais qui ont écrit Superman disent qu’il est le super-héros le plus compliqué. 

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Et il faut gérer les attentes des fans les plus intégristes. Ne pas trop dévier des comics. C’est presque une religion pour certains. 
Je ne leur en veux pas pour ça, je sais à quel point on peut plonger profondément dans ces univers. Je lis les critiques et les retours des fans. Mais j’essaie de faire un bon film d’abord, il faut qu’il ait du sens. Cependant, on ne peut pas changer certaines choses des comics. Wolverine n’a pas deux griffes, il en a trois. Jean Grey n’a pas les cheveux noirs, ils sont rouges. Il ne faut pas violer certaines règles pour le simple plaisir de les violer. Mais pour faire entrer soixante comics dans un seul film, il faut faire des concessions. Je fais ce que je peux pour accommoder les fans. Et je crois qu’avec Apocalypse, je n’ai jamais été aussi proche de ça. Pour le bien du film. Je crois avoir trouvé l’essence de l’histoire, des personnages. 

Vous en pensez quoi, de la fameuse "superhero fatigue" qui semble tarder à arriver ?
Je crois qu’on a encore une dizaine d’années devant nous avant que les gens ne se lassent. Il y a une surcharge de sorties de films de super-héros, c’est vrai, mais il ne faut pas oublier que ces personnages forment la mythologie moderne. Il y a 16 ans, en faisant X-Men 1, c’est exactement ce que je me disais : ce sont nos nouvelles figures mythologiques. Superman est Moïse. Dans mon Superman Returns, il était Jésus. Apocalypse est le Dieu de l’Ancien testament. Charles Xavier lui-même a des facettes de Jésus. Il pourrait diriger le monde s’il le voulait. Il choisit d’avoir une école à la place et c’est ce qui en fait un héros. Et les mythes ont du mal à vieillir. On aime les voir prendre vie, encore et encore. 

À l’exception de ce que fait Marvel Studios, X-Men est une des rares franchises à n’avoir jamais été rebootée dans le sens traditionnel du terme. Pourtant à un moment il faudra bien changer d’acteurs et certainement faire table rase du passé.
Je suis particulièrement fier de ce qu’on a accompli, on était des pionniers. On est les seuls à faire autant de suites, prequels et inbetweequels. On n’a jamais simplement rebooté ou changé d’acteurs pour reprendre à zéro. Je ne veux pas me vanter, mais j’étais le premier à prendre les films de comics avec sérieux. Et j’aime l’idée d’être le premier à ne pas simplement rebooter en série. Faire quelque chose d’unique, jouer avec la timeline et faire des allers-retours dans le temps. Alors oui, à un moment, les acteurs vont sûrement devoir changer. Mais pour ces cinq films que j’ai réalisés et les autres sur lesquels j’ai été consultant, on a respecté la timeline et les personnages de chacun. Par exemple James Mangold est venu voir à quoi ressemble Caliban dans Apocalypse, pour qu’il puisse peut-être l’utiliser dans son prochain film Wolverine. On veut que les films soient connectés, se déroulent dans le même univers. Qu’on n’en arrive pas au point de dire : "On recommence". Je ne sais pas si ces films font autant d’argent que d’autres, mais ils rapportent suffisamment et ils sont assez différents. Et c’est l’essentiel pour moi, en tant qu’artiste. Ou entertainer, utilisez le mot que vous voudrez.

Pas de reboot des X-Men dans un futur proche, donc.
Pas dans le sens conventionnel, non. Si des acteurs doivent être recastés… On a introduit de tous nouveaux personnages avec des acteurs exceptionnels. Et peut-être qu’ils fusionneront avec un autre univers, ou qu’ils feront équipe avec Deadpool. Tout est possible ! Serais-je impliqué ? Peut-être en tant que consultant, producteur ou réalisateur, je n’en sais rien. Je ne me vois pas abandonner la franchise totalement. Je ne sais qu’une chose : quand ce film sera fini, je dois faire une pause et passer à autre chose.

À 20 000 Lieues sous les mers, l’adaptation de Jules Verne ?
J’espère. On en est aux rewrites du script. Dans ma version, on garde les personnages du roman mais on en ajoute de nouveaux et des éléments qui n’étaient pas dans le livre. Des twists aussi, beaucoup. Même si ça se déroule 1869, dès la page 22 du scénario ça devient un film de science-fiction. Ce n’est pas un film en costumes, c’est une nouvelle vision d’un vieux classique. C’est une histoire que je veux raconter depuis des décennies. On espère tourner en novembre.

Et de son côté, James Mangold prépare également une sorte d’adaptation chez Disney. 
On savait depuis le début que c’était le cas. Et il ne pourra pas tourner avant un an parce qu’il doit faire le prochain Wolverine pour FOX d’abord. Notre film sera certainement sorti avant ça, et le sien est plus une origin story de Nemo. Donc théoriquement, les deux peuvent cohabiter. James et moi, on se connaît assez pour réfléchir ensemble et ne pas se marcher sur les pieds. C’est encore loin pour lui, son film pourrait ne pas se faire. Mais si c’est le cas, les deux oeuvres peuvent coexister. Je pourrais même lui montrer ce que je fais, il n’est pas question d’entrer en guerre. Ce sont deux studios différents. Notre film n’était pas fait pour Disney parce qu’il aurait fallu qu’il soit classé PG, strictement familial. Le mien serait plus dans la veine de ce que Disney aurait fait dans le passé. C’est aussi familial mais il y a des scènes intenses.

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans les films à grand spectacle ?
C’est simple : on doit être vingt réalisateurs au maximum à se voir greenlighter des longs-métrages à 200 millions de dollars sans avoir à rassembler un casting en or avant. Tant que j’en suis à ce moment de ma carrière, je continue à faire de gros films. Parce que j’aime ça, parce que ce sont les films que je regardais quand j’étais gamin. Mais il est évident qu’à un moment, je trouverai une histoire personnelle et un bon script, un truc que je dois absolument faire pour 1, 10 ou 20 millions de dollars. Peu importe. Je suis persuadé que ça arrivera. Et c’est cool aussi de tourner vite. Quand on fait un gros film avec 2 000 effets visuels, ça prend un temps fou. C’est chouette de tourner un film en 35 jours, bang. En ce moment, je fais ça à la télévision.

Pour être tout à fait honnête, je trouve que vous n’avez pas fait de vrai bon film depuis Walkyrie. Que les blockbusters font peut-être du mal à votre cinéma... 
Wow ! OK, je comprends ce que vous voulez dire. Un énorme blockbuster est forcément moins intime qu’un film à petit budget. Ça parle plus au grand public mais sûrement moins aux cinéphiles. Walkyrie était censé être un petit film et puis Tom Cruise a signé et c’est devenu autre chose ! Je tente de faire des petits films mais ils ne cessent de grossir (rires). Entre les longs-métrages, j’aime réaliser des pilotes de séries. J’ai fait les deux premiers épisodes de Dr House et d’autres choses. Je produis beaucoup aussi, ça m’occupe pas mal. Je fais des trucs à plus petits budgets en tant que producteur. 

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Comment c’était de dire au revoir à Hugh Jackman sur le tournage de X-Men : Apocalypse ? Il a habité le personnage de Wolverine pendant si longtemps et fait partie des grandes réussites de la franchise
Je ne peux pas officiellement dire qu’il a un rôle dans Apocalypse.

James McAvoy me l’a dit.
James McAvoy a… (rires) Je vais lui mettre un coup de règle sur les doigts ! Bref, j’aurai toujours de bonnes relations avec Hugh Jackman. On retravaillera ensemble sur autre chose que l’univers X-Men, comme il s’apprête à lui faire ses adieux à la franchise dans le prochain Wolverine. Au fait : il y a eu toutes ces rumeurs qui disaient que Wolverine 3 sera R-Rated à cause de Deadpool. Mais c’était prévu depuis des mois, bien avant la sortie de Deadpool. Wolverine 3 a toujours été prévu pour être interdit aux moins de 17 ans. Je crois que c’est une décision de Hugh Jackman d’ailleurs. J’aime travailler avec lui. Il apporte de la lumière sur les tournages. Je ne vois pas comment on ne pourrait pas faire autre chose ensemble. Ce sera peut-être 20 000 Lieues sous les mers, mais je ne lui en ai pas encore parlé. Il faut encore une ou deux rewrites avant d’en arriver au casting.

Vous avez déjà d’autres acteurs en tête ?
Ouais… Mais je ne suis pas encore sûr de moi !

Interview François Léger

X-Men : Apocalypse, le 18 mai au cinéma.