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Le réalisateur chilien sort pourtant coup sur coup Neruda, puis Jackie.

Alors que la saison des biopics bat son plein (Dalida, Chet Baker, bientôt Django Reinhardt), Pablo Larrain met la barre très haut en sortant "back to back" son Neruda (réflexion kaléidsocopique sur le génie des lettres chiliennes) puis le très attendu Jackie avec Natalie Portman (le 1er février), portrait de la veuve Kennedy au lendemain de l'assassinat de JFK à Dallas. Deux "anti-biopics", comme il dit, refusant le déroulé biographique façon Wikipédia pour mieux délirer la grande histoire. Rencontre avec l'étoile montante du ciné sud-américain, passé en quelques années des sélections parallèles du Festival de Cannes à l'antichambre des Oscars. 

Vous venez de tourner deux biopics coup sur coup. C’était planifié ?
Oh non, il faudrait être fou pour planifier un truc pareil ! C’est vraiment un hasard. J’étais allé au Festival de Berlin présenter mon film El Club et, le soir de la remise des prix, j’ai rencontré le Président du jury, Darren Aronofsky, qui m’a dit : « Quand est-ce qu’on fait un film ensemble, toi et moi ? » J’étais bien sûr partant, mais je croyais que c’était juste des politesses, des mondanités. Pourtant, une semaine plus tard, il m’envoyait le scénario de Jackie. On s’est revus à New York, je lui expliqué que je devais d’abord tourner mon film sur Neruda. « Pas de souci, je t’attends », m’a-t-il dit. Et voici comment j’ai fait ces deux films coup sur coup.

Il y a beaucoup de correspondances entre les deux, ça ferait un excellent double programme…
Oui. Je n’ai vu beaucoup de ces échos qu’après-coup…

Ce sont deux films sur des figures historiques en train de façonner leur légende. Comme un diptyque sur la naissance du storytelling politique…
Oui, deux films sur deux icônes du XXème siècle. Neruda et Jackie ont des points communs : ils étaient tous les deux impliqués dans la Guerre Froide, c’étaient des adversaires politiques – l’un était communiste, l’autre l’épouse d’un Président luttant contre le communisme – et , surtout, ils ont tous deux cherché à construire leur propre légende. Or, quand tu écris ta propre histoire, il y a toujours un fossé entre l’intention et le résultat, entre l’image que tu souhaites projeter et celle que les gens reçoivent. Ce fossé, ce décalage, c’est la porte d’entrée dans laquelle je peux me faufiler et y glisser de la subjectivité, de la fiction, de la curiosité, de l’amour, de la rage, du désir, bref : du cinéma. Parce que je ne suis pas historien, moi, mais réalisateur. J’ai fait un film appelé Neruda, un autre appelé Jackie, mais je n’ai aucune idée de qui étaient ces gens !

Est-ce que le fait que l’un des films soit titré avec le nom de famille du protagoniste, et l’autre avec son prénom, suggère que l’approche est différente d’un film à l’autre ?
Il y a d’abord des raisons pratiques. Pablo est un prénom très courant au Chili – c’est aussi le mien d’ailleurs – donc le film s’appelle Neruda. Et si j’avais appelé l’autre Kennedy, on aurait cru que c’était un film sur le clan, la famille, alors que c’est vraiment un portrait d’elle. Mais c’est une question intéressante, parce que ce sont tous deux des personnalités qui ont changé de nom. Neruda s’appelait en réalité Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto. Il a emprunté son nom à un écrivain tchèque inconnu. Et Jackie, c’était Jacqueline Bouvier, qui est devenu Kennedy, puis Onassis. Sur sa tombe, à Arlington, il y a écrit Jacqueline Kennedy Onassis. Elle était tellement de femmes ! Elle était plusieurs personnages à la fois. C’est pour ça que je ne peux pas prétendre que ces films sont des biopics. Ce sont des points de vue très personnels sur des personnalités. Et puis… ce sont aussi des films sur le cinéma.

C’est à dire ?
Quand on fait un film aujourd’hui, on a forcément toute l’histoire du cinéma en tête. Au moment de soumettre Neruda au Festival de Cannes, il nous ont fait remplir un petit formulaire où tu dois indiquer les détails techniques du film : pays, durée, format, etc. Mais on n’a pas su quoi mettre dans la case « genre ». Neruda, c’est à la fois un film noir, une comédie, un road-movie, un western existentiel… Un cocktail de littérature, de politique et de poésie. C’est vraiment difficile à définir. La seule vraie façon de l’aborder, c’est donc à travers le cinéma. Quant à Jackie, c’est d’abord le portrait d’une mère. Une histoire d’amour. Soit le thème d’a peu près la moitié des films de l’histoire du cinéma.

 
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Dans la façon dont vous regardez Neruda et Jackie, il y a un mélange d’empathie et de cruauté…
On a tous des aspects répugnants tapis au fond de nous. Si tu étudies attentivement quelqu’un, tu trouveras forcément des choses déplaisantes. Mais tu trouveras aussi de l’amour. J’essaie d’avoir de la compassion. De respirer avec eux, d’être dans leur peau.

Vous comprenez pourquoi je parle de cruauté ?
Je n’emploierai pas ce mot. Disons que je n’évite pas la noirceur. Parce que sinon, ça consiste à construire une statue, et ça ne m’intéresse pas. Tu ne trouveras jamais la lumière si tu regardes le soleil droit dans les yeux.

Vous avez employé le terme « anti-biopic » pour décrire Neruda et Jackie. C’est aussi comme ça que le scénariste Aaron Sorkin décrivait Steve Jobs. C’est vraiment un genre qui a mauvaise presse. Dès qu’on en fait un bien, on dit qu’il est anti. Vous n’aimez pas ça, les biopics ?
Oh, si ! Milos Forman en a tourné des géniaux. Maurice Pialat aussi. Mais est-ce que ce sont vraiment des biopics ? Je ne sais pas vraiment ce que c’est. What the fuck is a biopic ?

C’est un genre compliqué à définir, c’est vrai…
Raconter la vie de quelqu’un depuis sa naissance ? Dire « voilà qui était cette personne » ? Ça peut paraître ambitieux à certains, moi je trouve surtout ça stupide. Je ne peux pas appliquer ce traitement à Neruda et Jackie : c’étaient des êtres à part. Des putains de miracles cosmiques ! Je viens d’un pays, le Chili, qui a des historiens, des peintres, des écrivains, mais dont l’histoire a surtout été racontée par les poètes. Si tu enlèves les poètes du Chili, nous n’existons plus en tant que nation, nous redevenons une abstraction. Si je peux prétendre comprendre Neruda, c’est parce que là-bas il est partout, dans l’eau, dans l’air… Si je sais qui je suis c’est grâce à lui. Jackie, c’est une autre histoire, moins personnelle, parce que je ne suis pas américain. Je me suis juste intéressé à cette femme. Et plus j’en apprenais sur elle, plus j’étais séduit. Il y a eu des milliers d’articles écrits sur elle, des livres, des documentaires, des séries télé, mais absolument personne ne sait qui elle était. C’est la plus secrète et inconnue des célébrités du XXème siècle. Regardez des photos d’elle, regardez ses yeux. Ils ouvrent sur des galaxies inconnues. C’est pour ça qu’il y a des autant de gros plans de Natalie Portman dans le film.

J’ai pensé parfois à Il Divo devant Neruda. Vous vous intéressez au cinéma de Paolo Sorrentino ?
Il a un talent fou. Et beaucoup de rage en lui, j’admire ça. Il paraît qu’il va faire un film sur Berlusconi (depuis, Sorrentino aurait changé d’avis – ndlr). Je meurs d’envie de voir ça. Moi, je voulais faire un film sur Pinochet mais je n’ai pas réussi. Comme je vous le disais, j’ai besoin d’avoir un peu de compassion, d’amour pour mes personnages.

Vous ne pourriez pas faire un film sur quelqu’un que vous détestez ou que vous méprisez ?
Bah, j’ai quand même fait un film, El Club, sur des prêtres pédophiles, vraiment immoraux. Mais même là, il était possible d’exprimer un peu de compassion… Mais Pinochet, pfff… C’est vraiment trop compliqué.

Neruda est en salles. Jackie sort le 1er février.