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Merci la téléTout a débuté en 1999, lorsque Julien Sibre tombe par hasard à la télévision sur le film de Christian-Jaque, Le Repas des fauves, avec Claude Rich, Francis Blanche, Dominique Paturel… Dans la France occupée, des amis fêtent l’anniversaire de leur hôte. Suite à un attentat, la Gestapo fait irruption et exige deux otages. L'officier allemand laisse les convives dîner et les charge de désigner eux-mêmes les otages qu'il viendra chercher au dessert. « Je me suis dit qu’il y avait de quoi en faire une pièce. »Le hasard fait bien les chosesPeu de temps après, le jeune metteur en scène croise à la Maison de la Radio le comédien Dominique Paturel. « Je le félicite sur le film et il m’apprend qu’à l’origine c’était une pièce de Vahé Katcha. » Aussitôt, Julien Sibre téléphone à la SACD (Société des auteurs compositeurs dramatiques) pour obtenir l’autorisation. « L’auteur est contacté. Ravi, il envoie sa pièce. Je reçois un manuscrit tapé à la machine à écrire sur du papier carbone. Une horreur ! J’ai 25 ans, la pièce me semble alors difficile à monter avec des défauts que je ne me sentais pas la force, à l’époque, de surmonter. »La belle équipeCinq ans plus tard, un de ses projets tombant à l’eau, il décide de se replonger dans Le Repas des fauves. « L’auteur est mort entre-temps, j‘ai 30 ans et je ne vois plus les choses de la même manière. » Fort de cela, Sibre constitue une équipe composée de comédiens avec lesquels il a déjà travaillé, comme Jérémy Prévost, Stéphanie Hédin, et d’autres qu’il a vu jouer, comme Cyril Aubin, Olivier Bouana, Caroline Victoria. « Si je n’avais pas vu au théâtre Pascal Casanova, je l‘avais croisé sur des plateaux de doublage et apprécié dans ses rôles télévisés. J’ai rencontré Pierrejean Pagès également sur un plateau de doublage. Il m’a dit qu’il parlait l’allemand et je l’ai embarqué. Nous avons fait une lecture à la maison et j’ai attaqué l’adaptation. »Un jeu de patience Il faudra attendre deux ans pour que la machine se mette enfin en route. « La première lecture publique a lieu en 2006 au Théâtre Saint-Georges. A la sortie, on nous dit : « Ah, c’est formidable ! Cela va se monter ! » Comme cela arrive souvent dans le métier, ils doivent refaire une autre série de lectures pour trouver le producteur ou le directeur prêt à prendre le projet en main. En écoutant les critiques, Julien Sibre se rend compte que le thème est compliqué pour le théâtre privé : « Un sujet grave, avec des inconnus. On me déconseille même de mettre un nazi sur scène. » Du coup, il se tourne du côté des institutions et refait une série devant des directeurs de théâtre de banlieue. « Quatre lectures plus tard et deux années de plus, on trouve six lieux autour de Paris. En septembre 2009, nous donnons enfin notre première représentation. »Le miracle Mais, cela ne suffit pas. En février 2010, l’équipe organise un showcase aux Variétés. Cette fois-ci, dans la salle, les professionnels ont répondu présents, dont les directeurs des théâtres municipaux de Paris. Ces derniers sont séduits, mais leur saison s’élaborant très en avance, ce n’est pas pour tout de suite. Or ce soir-là, Didier Caron, qui vient juste de reprendre le Théâtre Michel, est des plus intéressés. « Mais, il souhaite un temps de réflexion, se demandant si le spectacle est approprié au lieu. Car entre Boeing boeing et Le Repas des fauves, c’est le grand écart. » Il faut aussi qu’il en parle à ses associés, Stéphane Boutet, Pascal Joseph et Aurélie Bargème. L’attente ne fut pas longue et Didier Caron dit banco pour septembre 2010. C’est la joie pour toute l’équipe !Un coup de pokerLe choix de Didier Caron a été audacieux et la suite prouve qu’il est beau d’avoir de l’audace et du courage. La pièce démarre le 14 septembre 2010. « Si la fréquentation est moyenne au début, elle ne cesse de croître. Mais ce n’est pas encore le succès. Mi-novembre, le théâtre perd encore de l’argent et donc se pose la question d’arrêter après les soixante représentations d’usage. Or Didier Caron, homme de cœur, décide de continuer. » Il a eu raison ! « Nous sommes pleins en décembre et en janvier. Le bouche-à-oreille fait son œuvre. »La surprise des MolièresEn février 2011, les nominations aux Molières sont fêtées comme il se doit par tout le Théâtre Michel. La soirée du 17 avril va rester graver dans leurs mémoires. « Nous arrivons en challenger, heureux d’être là. » Le premier Molière tombe, celui de l’adaptation, celui de la scénographie leur passe sous le nez. « Quand vient celui du meilleur metteur en scène, je ne me fais aucune illusion, en face de Patrice Chéreau, Philippe Adrien, Joël Pommerat… Et puis j’entends mon nom. Je vois la tête des directeurs de théâtre installés dans les premiers rangs qui se demandent « Qui est ce type ? » Je ne réalise pas bien, j’entends les cris de l’équipe »… qui redoublent lorsque l’on annonce Le Repas comme Meilleure Pièce du Théâtre Privé.L’effet des récompensesDès les nominations, la fréquentation a grimpé et l’on peut alors parler de triomphe. « C’est plein trois semaines à l’avance et les soixante-dix dates de tournée passent à cent trente. On a joué jusqu’au 13 août. Après une pause, nous sommes partis sur les routes d’octobre 2011 à juin 2012, traversant l’Italie, la Suisse, la Belgique, la Nouvelle-Calédonie et bien sûr toute la France. » Ils ont été accueillis partout par « un enthousiasme généralisé ». Après quelques vacances, c’est la reprise des répétitions pour réintégrer le « bercail » le 14 septembre. Ils vont y rester jusqu’en janvier 2013 et repartir en tournée de février à juin 2013, avec une quarantaine de dates. Julien Sibre sourit : « Après, va falloir penser à faire autre chose. »L’engouement du spectateurSi le public a été au rendez-vous avec cette pièce qui met chacun face à sa conscience, « c’est que l’on racontait une histoire de A à Z, avec une situation, un vrai suspense. » La règle est de ne pas dévoiler la fin. « Il y a aussi une adéquation entre la salle et le sujet. Cette proximité fait que des spectateurs, s’identifiant aux personnages, nous ont dit avoir eu peur d’être choisis. La qualité de la distribution, l’interprétation réaliste, l’homogénéité ont été pour quelque chose. Le public est entré pour se divertir et il ressort en se posant des questions, avec une véritable réflexion. » Pour l’avoir vu, il est vrai que le débat faisait souvent rage devant le théâtre. « C’est une alchimie qu’on ne peut pas créer consciemment. »L’avenir« Ce qui est certain c’est que ma prochaine pièce de théâtre ne ressemblera en rien au Repas. J’ai en projet une comédie familiale de Benoît Morel avec Didier Brice, un beau texte sur Machiavel de Renaud Meyer et j’espère un Shakespeare. » Mais, il n’en a pas terminé avec Le Repas des fauves. L’artiste aime autant le cinéma que le théâtre. « Je suis en train d’écrire le film. Je garde l’animation de Cyril Drouin que l’on a sur scène, en la développant, et tous les acteurs. La seule exception, c’est Pierrejean pour qui j’écris un nouveau personnage, car je souhaite avoir un Allemand dans le rôle du nazi. » Une pièce vit parce qu’elle est jouée ! Sa version va être adaptée en Italie, Espagne et Angleterre, ce qui le met en joie.