Tout le monde tombe amoureux de Scarlett Johansson... même lorsqu'on ne la voit pas. Dans Her, le nouveau film de Spike Jonze, Théodore (incarné par Joaquin Phoenix) reprend goût à la vie grâce à un système informatique à la voix éraillée et sensuelle qui répond au nom de Samantha. La voix pour ceux qui n’auraient pas encore compris, c’est donc Scarlett. Le nouveau Spike Jonze est donc une romance improbable entre un homme et son ordinateur. Mais comment rendre cette romance crédible ? Est-ce que ça peut marcher au cinéma ? Ou, comme il nous le confiait récemment "Est-ce qu'une histoire d'amour entre deux personnes dont une seule est à l'image peut marcher"?Oui, on avait déjà vu çaUn homme amoureux d'une femme qu'on ne voit pas à l'écran. C’était le principe de Laura d'Otto Preminger dans lequel un policier chargé de l'enquête concernant la mort du personnage éponyme tombe amoureux de la victime. Témoignages, journal de Laura et surtout son portrait - en vérité celui de la sublime actrice Gene Tierney - font naître ce sentiment pour la défunte. Seuls les spectateurs ont le droit de voir la femme vivre et s'animer grâce aux flash-back. Rebecca d'Alfred Hitchcock est un autre exemple de love story sans contact. Maxim de Winter, veuf et fortuné, épouse une jeune fille et l'emmène dans sa demeure où tout rappelle le souvenir de sa première femme, Rebecca, notamment (encore !) un portrait imposant et inquiétant. L'homme est muré dans son amour pour la défunte et projette ses sentiments sur la nouvelle mariée, incarnée par Joan Fontaine. Le portrait et la nouvelle Mrs de Winter qui devient un reflet de la morte sont les seules représentations de la femme aimée et disparue.  Femmes absentes,cristallisation, étrangeté : tout y est, à la différence qu'elles sont mortes et que ces films sont moins des films d’incommunicabilité que des vrais films de fantômes. Her est plutôt un film sur l’incommunicabilité et la solitude de l’homme moderne. L’objet amoureux ici est un programme technologique doté d'une personnalité propre mais dénué de corps. Si on se cantonne au pitch, Her n’est pas très original : Christophe Lambert tombait amoureux d'un porte-clé dans I love you de Ferreri et dans Thomas est amoureux, un jeune agoraphobe nouait des contacts via skype… Rien de nouveau donc à ce que Joaquin Phoenix craque pour son smartphone. Mais Jonze n’a rien à faire de l’aspect socio, ce qui l’intéresse, c’est la perception et la sensation…   Oui, mais c’était un gros défi !Comment mettre en scène un soliloque sentimental ? Le réalisateur revient sur ce challenge balèze dans le dernier magazine Première : "Je me suis longtemps demandé si une histoire d'amour entre deux personnes dont une seule est à l'image pourrait marcher. Le script était trompeur dans un sens car, sur le papier, tous les personnages sont au même niveau. A ce stade, ils existent uniquement dans votre imagination. Sur le tournage, en revanche, c'était une autre histoire... Ma naïveté s'est un peu retournée contre moi. Il y avait des jours où on obtenait ce qu'on voulait et d'autres où je me rendais compte que certaines idées tombaient à plat. Pendant le montage, j'ai traversé une période durant laquelle j'étais convaincu que Her ne fonctionnait pas, que je m'étais planté."  Oui, mais grâce à Scarlett Si ça marche aussi bien, c'est surtout grâce à Scarlett Johansson, la femme qui n’existait pas. Sa voix cassée et sexy est parfaite. L'ordinateur, intelligent et émotif, traverse toutes les nuances, du rire aux sanglots en passant par une sensualité irrésistible. Une performance vocale qui a valu à son interprète un prix au festival de Rome. Et qui a offert un énorme buzz au film. C’est l’idée de mise en scène époustouflante : objet le plus érotisé du cinéma US d’aujourd’hui, Scarlett joue une voix dissoute dans le grand vide numérique. On n’entend qu’elle, mais on ne la voit jamais (on est obligé de penser au dernier plan de Lost In Translation où l’on n’entendait pas ce qu’elle murmurait à ce vieux Bill). Le héros du film ne fantasme sur cette mégastar qu'à partir de sa voix, mais le spectateur a forcément en tête le physique parfait de la comédienne. Vanter Scarlett ne doit pas faire oublier le jeu de son partenaire, Joaquin Phoenix, bluffant. Comme Tom Hanks qui arrive à nous faire pleurer avec un ballon dans Seul au monde, Phoenix bouleverse dans son face-à-face avec sa tablette numérique, vecteur dément de cette histoire tragique. Pari réussi Emouvoir aux larmes avec l’histoire d’un type qui fait les yeux doux (puis l’amour !) à son smartphone ? Rendre tangible une présence virtuelle ? Filmer l’invisible ? Sur le papier rien de tout cela ne semblait marcher. Cinq nominations aux Oscars plus tard (et une statuette du meilleur scénario original pour Jonze), les critiques sont séduits. On parle ici même d'un qui film qui "bouleverse. Car derrière l’innocuité apparente, la maladresse des répliques ou l’humour poli jaillissent la cruauté et le spleen d’une fable sur une époque – la nôtre – qui apparaît sous cloche, repliée sur son passé, nimbée de neutralité et de doute."  On ajoutait que "Her a beau être innervé avant tout par de vrais et grands défis de mise en scène, il est aussi porté par un script fabuleux, le premier écrit par Jonze intégralement en solo, qui reprend à son compte un thème phare de la SF (le rapport de l’homme à l’intelligence artificielle) pour le transformer en traité ultra-contemporain et ultra-pertinent sur les passions humaines de notre début de millénaire."Seul ou accompagné, courez dans les salles obscures à partir de ce mercredi 19 mars pour découvrir Her