Exclu : la genèse de Blade Runner 2049 par son scénariste Hampton Fancher

Blade Runner 2049

Le scénariste de Blade Runner de 1982 et de sa suite, Blade Runner 2049, nous raconte la note d'intention du film et c'est plus que passionnant : c'est beau et terrible.

Blade Runner 2049 sort mercredi en salles et il semble que Denis Villeneuve a réussi son pari complètement dingue de réaliser une suite de Blade Runner à la hauteur de l'original de Ridley Scott. Un film flingué par le public et la critique de l'époque (c'était en 1982), devenu au fil du temps un véritable classique de la SF et du cinéma tout court. Hampton Fancher, auteur du premier jet des scénarios de Blade Runner et de 2049, a raconté à Première comment il a cherché -et trouvé- la flamme et la vision du "Future Noir".

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"C'est marrant comment c'est arrivé. Au fil des ans il y a eu des tentatives de suites, Ridley et moi on en avait déjà parlé quelques fois, dans les années 80-90. Mais les droits étaient compliqués à débloquer. Il y a quatre ans, mon agent m'appelle et elle me dit : "tu sais qu'ils vont faire un nouveau Blade Runner ?" Moi je dis OK. Sous-entendu : et toi tu ne fais rien ? Mais je n'avais rien à faire parce que personne ne m'avait appelé. Elle me suggère d'appeler Ridley Scott et de proposer mes services. Je n'étais pas très chaud alors je ne l'ai pas fait. Mes amis n'arrêtaient pas de me le dire : "pourquoi tu ne le fais pas ?" J'étais un peu vexé. Ridley et moi on s'adore. Mais je suis complètement hors du coup, je n'ai pas bossé depuis des années... Je peux comprendre.

Et puis je suis en train d'écrire un recueil de nouvelles. Ce jour-là je finis le dernier texte, une histoire de blade runner, sur un personnage, un nouveau type de blade runner... En fait la SF ce n'est pas ma tasse de thé, mais mon éditeur a pensé que je devais le faire. Alors j'ai recyclé une vieille idée que Ridley et moi avions supprimée à l'époque du premier film.
Alors que je terminais ce paragraphe, coup de téléphone. C'était Ridley.
"Qu'est-ce que tu fais ?
-Tu veux quoi ?
-Est-ce que tu aurais des idées pour le nouveau Blade Runner ?
-Ah, tu es finalement venu à moi... Tu dois vraiment être désespéré."
On a rigolé ensemble. "C'est marrant que tu me parles de Blade Runner..."
Je vais à l'ordinateur et je lui lis le premier paragraphe de ma nouvelle. Et là il me dit : "Tu peux venir ? Maintenant ?" Je ne peux pas te parler de ce que contient le paragraphe dans le détail, mais c'était la description d'un certain personnage. De sa profession, en fait. Un chasseur. Un blade runner. Je suis parti pour Londres. On s'est dit bonjour dans le hall de mon hôtel et on a parlé de ce paragraphe.
"Tu pensais à quel acteur en écrivant ça ?
-Justement, j'y réfléchissais dans l'avion et je pensais à Ryan Gosling. C'était mon modèle quand j'écrivais.
-You got it."
Je sais, ça ressemble à du bullshit hollywoodien comment je te raconte ça mais je te promets que c'est vrai. Il m'a dit "you got it" comme si c'était fait.

Alors j'ai passé une semaine à Londres avec Ridley et son équipe -des gens très créatifs, heureusement. La plupart du temps, les cadres des studios en costard sont des cons. On a fait des réunions tous les jours, c'était hyper productif. On a lancé des idées. Je suis rentré à New York et j'ai pondu un synopsis de 30-40 pages dans les mois qui ont suivi. Je suis revenu à Londres, encore une semaine de boulot sur mon synopsis. Et me revoilà à New York pour écrire un vrai scénar. Très court, en fait : 80 pages, je crois. De quoi faire un film court. Le studio me dit qu'ils en veulent plus. Normal. Quelques semaines plus tard, ils me disent que quelqu'un allait débarquer et "étendre" tout cela. Typique. Et voilà mon agent qui me prévient qu'un certain Michael Green est au boulot sur mon script. Et tu sais quoi ? Michael Green c'est aussi le nom de mon meilleur pote, que je connais depuis toujours, qui vit à Hawaï. Un homonyne. Alors quand j'ai entendu "Michael Green va travailler ton scénario", ça m'a mis sur le cul, hahaha.
Bref.
Je n'ai rencontré Michael Green, l'autre, qu'une seule fois. Il y a quelques mois. On a déjeuné ensemble. Un type super. Très brillant.

Je n'ai pas lu le scénario final. Je n'ai rien vu du film. C'est le truc le plus secret du monde. Je ne crois qu'ils ne vont rien me montrer. Je le verrai en salles comme tout le monde. Je n'ai jamais demandé à lire le script, remarque. Ils jouaient un peu à un jeu, genre "tu veux le lire ? Tu peux le lire. On ne veut pas, mais tu peux."

Ca a été un long processus. Des fois on voulait faire un prequel, des fois une pure suite, on n'était pas sûrs. Pendant la première semaine... Désolé, je ne peux pas en dire grand-chose, en fait.

Il y a des thèmes dans l'original qui reviennent dans la suite : la distinction entre l'artificiel et l'humain. L'ethique du monde. Comment il est devenu pire. Tout cela est intensifié dans Blade Runner 2049. Le virtuel est devenu réel. L'économie du nouveau monde. Blade Runner 2049 est plus extrême dans tous ses aspects.

Oh, mon Dieu, qu'est-ce que c'était dur de s'y remettre. Tous les films de SF doivent une dette à Blade Runner. La barre est tellement haute. C'est une des raisons pour lesquelles il n'y a jamais eu de suite. La première difficulté : redéfinir le monde. L'étendre. Rester sur cette planète, dans cet environnement suburbain. Mais peu à peu tout s'est mis en place. Et j'ai vu les concept arts au studio et ça m'a rendu dingue. Ils ont fait un boulot DEMENT. Au-delà de tout. Denis Villeneuve est un artiste avec de gros muscles. Ses films sont forts, humanistes. Ce film -et je crois que je ne raconte pas de conneries- dépasse littéralement le premier dans tous ses aspects. Il y a une véracité. Une poésie.

"Le premier film est un rêve, et tu dois rêver de nouveau" ? Oui, je lui ai dit ça, à Denis. C'est pas mal, hein ? Il fallait qu'il construise une nouvelle maison, mais il fallait qu'il aille au-delà d'un simple plan. Qu'il aille en territoire nouveau. Je lui ai envoyé un poème de Robert Pinsky, "The Robots", qui recèle à mon avis l'esprit de Blade Runner 2049. Voilà :

When they choose to take material form they will resemble
Dragonflies, not machines. Their wings will shimmer.

Like the chorus of Greek drama they will speak
As many, but in the first person singular.

Their colors in the sky will canopy the surface of the earth.
In varying unison and diapason they will dance the forgotten.

Their judgment in its pure accuracy will resemble grace and in
Their circuits the one form of action will be understanding.

Their exquisite sensors will comprehend our very dust
And re-create the best and the worst of us, as though in art.

Ce qui nous amène à la deuxième difficulté. Les Réplicants. Comment est-ce que tu peux faire mieux que Baty ou Pris, hein ? Et quand je dis "mieux", je ne parle pas d'écrire une merde comme "oh on va faire des Réplicants plus forts et plus intelligents et plus armés, etc". Ce n'est pas la bonne direction. Il faut suivre ce poème. Ouvrir quelque chose en soi. S'ouvrir à un autre monde plus grand que toi. Ca a marché chez Denis. Ca l'a libéré du quotidien, des peurs quotidiennes du travail sur le film. Entrer dans les ténèbres sans lumière.

Ce poème tu ne devrais pas essayer de l'expliquer. C'est comment pleurer ou rire. Tu ne peux pas expliquer ces choses -elles émanent de toi. Ton histoire doit exprimer ces choses. Ne te contente pas de faire A, B, C, 2+2=4, blablabla. Le Blade Runner original est, au fond, la musique de Vangelis. Il est parvenu à exprimer ce que le rêve était. La relation entre Deckard et Rachael. Plonger dans le secret de chaque scène. Vangelis a fait entendre le bruit de leur âme. C'était une expérience kinétique, la kinesis du film, c'est le rêve. Il fallait que ça prenne feu pareil dans Blade Runner 2049. Je crois que Denis a transmis cette flamme à toute l'équipe.

Blade Runner était aussi un film noir. On parle de poésie, de rêve, mais un film doit avoir un squelette, des os pour se tenir debout. Je veux dire, le roman de Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? était impossible à adapter. Heureusement je lisais beaucoup de Raymond Chandler à l'époque et j'ai eu une révélation : "bon sang, c'est une histoire de Chandler ! C'est un cow-boy face aux Indiens ! C'est tout simple !"

Pour Blade Runner 2049, tout ce que je peux dire sur la relation entre Harrison Ford et Gosling c'est que je me suis inspiré de Pat Garrett et Billy the Kid de Sam Peckinpah. Pat devrait avoir l'avantage et il se retrouve seul la bite à la main face à Billy qui a le flingue. Mais je n'ai pas revu plein de vieux de westerns pour nourrir 2049. Ceci dit, le film le plus parfait jamais réalisé, c'est Le Train sifflera trois fois, un peu ringard et tout pété mais putain de parfait, pas vrai ? Pour revenir à Pat Garrett et Billy the Kid, je n'ai réalisé la connexion qu'après coup. Alors que Chandler, c'était une référence consciente à l'époque. Ca a donné une voix au film.

Je ne lis pas beaucoup de science-fiction. Ridley m'en a envoyé, des bouquins techniques surtout. Je crois que je n'ai lu que deux bouquins de SF dans ma vie dont les Moutons et c'est très ennuyeux, pas vrai ? Je sais que Philip K. Dick détestait mon script. J'aimais bien que Deckard dans mon premier script -avant l'effet Chandler- était un bureaucrate marié avec ses lunettes et son attaché-case. Un bon antihéros. Après je l'ai transformé en solitaire, en Chandler, avec du whisky et un flingue. Le whisky et le flingue ; ça résume bien le personnage. C'est l'Amérique. C'est le cinéma aussi. Tout le monde a un putain de flingue. J'ai écrit un film il y a longtemps, The Mighty Quinn, et l'affiche c'était quoi ? Denzel Washington avec un putain de flingue. Jésus ! Flingue, flingue, flingue.

Pourquoi Blade Runner a eu une telle longévité ? Le film a fait un flop en salles à l'époque. L'héritage de Blade Runner est complexe. Au début des années 80 il y avait ce livre genre Le Marxisme après Blade Runner... Tu imagines. On peut mettre Blade Runner partout, dans l'économie, l'art, l'urbanisme, partout, partout, partout. Mais pour moi le thème fondamental c'est l'écologie. J'ai vécu à la campagne et ça m'a frappé d'imaginer un monde sans oiseaux. Sans arbres. Sans nature. La nature a disparu. On a des plantes à l'intérieur. Des moutons électriques pour avoir un truc à caresser. L'état du monde à la fin des 70s me faisait flipper. Et maintenant ?

Le temps. La mort. La peur du lendemain. La peur d'hier. La peur de la mort et le temps c'est la mort. Qui a dit d'une symphonie de Brahms qu'elle était à la fois "belle et terrible" ? C'est ça au fond. Le beau et terrible Vangelis. Le beau et terrible Blade Runner."

Bande-annonce de Blade Runner 2049, en salles le 4 octobre :

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