Manon des Sources version Claude Berri et Marcel Pagnol
Renn Productions- Les Films Marcel Pagnol

Focus sur les deux versions de cette même histoire, alors que le Manon des sources de Claude Berri est diffusé par France 2 à 14h

Manon des Sources de Marcel Pagnol (1953)

Ce film est d’abord et avant tout le cadeau d’un homme amoureux à sa femme. Un film écrit par Marcel Pagnol avec en tête celle qu’il a épousée en 1945 et déjà dirigée dans ses trois longs métrages réalisés depuis leur mariage (Naïs, La Belle meunière et Topaze) : Jacqueline. Il lui offre donc ce rôle de Manon, bergère sauvage cherchant à se venger des habitants du village responsables à ses yeux du drame qui a décimé sa famille quand elle était enfant. Et il se lance dans l’écriture de ce film dans une période faste : Topaze vient tout juste de lui valoir son meilleur succès critique et public depuis la Libération. Logiquement, Pagnol pense donc à celui qui est devenu son acteur fétiche, Fernandel, pour camper Ugolin, le paysan qui se meurt d’amour pour la belle Manon. Mais totalement débordé (il enchaîne à cette époque pas moins de 5 tournages en moins d’un an, dont Le Petit monde de Don Camillo et L’Auberge rouge), Fernandel décline. Le point de départ d’une brouille qui durera plus de 20 ans, jusqu’à la mort du comédien. Pour le remplacer, il pense un temps à… son frère, Fransined mais finit par engager Rellys qu’il avait déjà dirigé dans Angèle, Merlusse et César. Et pour ce film où il puise dans ses souvenirs de gamin, il réunit aussi devant sa caméra des habitants de La Treille, le village de l’arrière- pays provençal où il a passé toute son enfance. Mais tout en rendant hommage à cette terre et à ceux qui la peuplent et qu’il aime, Pagnol signe un de ses films les plus âpres, portrait d’un monde paysan régi par la loi du silence parfois meurtrière. Pour beaucoup, cette tragédie lyrique constitue d’ailleurs le sommet de sa carrière, plus encore que sa célèbre trilogie marseillaise. Son premier montage faisait près de 6 heures. Pagnol le réduit à 4 heures, divisant son récit en deux parties (Manon et Ugolin) et lutte contre Pathé, peu convaincu de cette césure. Le triomphe sera au rendez- vous en salles. Avec plus de 4,2 millions d’entrées, Manon des sources sera le 9ème plus gros succès du box- office français 1953 et le meilleur résultat pour un film de Pagnol après- guerre. Mais l’aventure ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Dix ans plus tard, Pagnol écrit L’Eau des collines, adaptation du film auquel il ajoute un premier volet centré sur Jean, le père de Manon. Le fameux Jean de Florette. C’est ce diptyque que Claude Berri portera à l’écran dans les années 80. Avec un petit clin d’œil en prime : il confiera à Fransined, privé du Manon des sources originel, le rôle d’un fleuriste
 

Manon des Sources de Claude Berri (1986)

Claude Berri était un homme aussi entêté que patient. Porter à l’écran L’Eau des collines et mettre en scène le diptyque Jean de Florette- Manon des Sources lui trottait dans la tête depuis la fin des années 70 où il avait découvert tout à fait par hasard ce livre dans un kiosque, à Marrakech où il s’était retiré pour écrire un scénario. Mais Jacqueline Pagnol avait alors refusé de lui vendre les droits, attendant de lire un projet qui la convainque. Au coeur des années 80, alors qu’il vient de terminer Tchao Pantin, il remonte à l’assaut… et gagne ! Dès 1984, il entame donc l’adaptation en compagnie de Gérard Brach, le compagnon habituel d’écriture de Roman Polanski avec qui il avait déjà collaboré sur son premier long, Le Vieil homme et l’enfant. Le projet est pharaonique. Huit mois de tournage et 110 millions de francs de budget pour un résultat final qui sera divisé en deux longs métrages à l’écran. D’abord Jean de Florette puis Manon des Sources. Côté casting, Claude Berri veut retravailler avec Coluche, dans la foulée de Tchao Pantin et en faire son Ugolin. Des essais ont lieu avec lui et Yves Montand, dans le rôle de son oncle Le Papet. Mais Coluche ne se voit pas dans le rôle et, pour décliner, demande 11 millions de francs, certain qu’on ne les lui donnera jamais. C’est bien évidemment ce qui se produira. Mais ces essais n’ont pas été vains. Ils ont servi à convaincre Montand qui, par coquetterie, refusait a priori d’apparaître vieilli. En voyant les images, il est saisi par sa ressemblant avec son propre père et accepte le rôle. Puis s’implique dans le choix de celui qui incarnera Ugolin. Sur les conseils de Simone Signoret, il met son veto à Jacques Villeret un temps envisagé et suggère à Berri un comédien plus vif pour ce personnage. Et il adoube donc à Daniel Auteuil qui Berri trouvait au départ trop beau pour le rôle. Quant à Manon, le cinéaste choisit celle qui partage la vie du comédien depuis leur rencontre sur L’Amour en douce : Emmanuelle Béart. Un double choix payant. Les deux comédiens seront sacrés aux César, où Yves Montand ne fut, à la surprise générale, pas nommé, après être reparti bredouille pour I… comme Icare et Garçon ! !  Et trois mois après les 7,2 millions de spectateurs réunis par Jean de Florette, Manon des Sources totalise plus de 6,6 millions d’entrées. Ils restent historiquement les deux plus gros succès de Claude Berri réalisateur