1. Première
    par Eric Vernay

    A peine deux mois après son dernier opus (Seule sur la plage la nuit), revoilà Hong Sang-Soo pour un film léger en forme de charmante parenthèse estivale. Mineur, diront les bougons - et ils auront raison - mais les amateurs du Rohmer sud-coréen trouveront leur compte dans ce délicieux chassé-croisé sentimental tourné à Cannes il y a deux ans. D’abord, parce que, comme souvent chez le cinéaste, on se fait surprendre par la trompeuse limpidité du récit. Ensuite parce qu’on y croise Isabelle Huppert, déjà passée chez « HSS » (In Another country), ici au milieu d’un trio d’acteurs coréens, dans le rôle d’une mystérieuse poétesse : munie d’un Polaroïd, la veuve en imperméable jaune semble faire dérailler les arcs narratifs des autres protagonistes. Un joli conte ludique aux accents magiques.

  2. Première
    par Michaël Patin

    Au rayon des films russes exécutant la radiographie de leur pays par la lorgnette du fait divers, 2017 avait offert le très âpre Faute d'amour, 2018 sera l’année de Tesnota – Une vie à l’étroit. Fin des années 90, Caucase du Nord. Deux jeunes gens de confession juive sont kidnappés juste après leur mariage. Le paiement de la rançon occasionnera de multiples remous au sein de la communauté, reflets grossissants de l’état de l’État. La méthode employée par Kantemir Balagov, jeune cinéaste de 26 ans, est didactique mais imparable : le format 1:33 nous enferme dans un enclos, la caméra se glisse dans des pièces toujours trop exiguës, encombrées d’objets et de gens, la profondeur de champ est une notion ennemie, et chaque ligne de fuite une maigre délivrance. Cet anti-paysagisme force l’immersion dans un espace aux codes inconnus : étouffé, on comprend que cette société est étouffante, ses normes étroites, son intégration fragile. D’une scène d’intimité frère-sœur suggérant l’inceste, filmée de nuit entre deux murs, au plan-programme de l’enfermement dans un coffre de voiture, tout concoure ici à l’asphyxie, au risque de nous épuiser. La grande force du film tient dans son choix de dévier du fait divers pour suivre un personnage secondaire : la sœur rebelle et intense du kidnappé, dont l’envie de respirer devient la nôtre.

    Universalité
    Dans ce rôle, la jeune Darya Zhovner est une révélation. Sa formation au prestigieux institut de théâtre de Moscou la distingue d’emblée des acteurs habitués à la caméra : son corps animé de pulsions violentes, son visage parcouru d’émotions contradictoires, ne cessent de déborder du cadre étroit (celui du film, celui de son environnement). Beauté sauvage en cage, elle éprouve la résistance des barreaux, se bat contre tous et surtout contre elle-même. À travers sa relation avec son amant de la communauté kabarde, le film va aussi puiser dans des mythologies fédératrices : on pense bien sûr à Roméo et Juliette, avec un juste surplus de nausée contemporaine. C’est ainsi que Balagov dépasse son système de mise en scène et ses ambitions microsociologiques pour secouer des thèmes universels : ceux du sacrifice et de l’émancipation.

  3. Première
    par Christophe Narbonne

    Vous souvenez-vous de Dante Desarthe ? De ses films lunaires et fauchés (les derniers, Je me fais rare et Je fais feu de tout bois, étaient autoproduits) ? Il y a un peu de cet esprit-là dans ce premier long métrage à la fabrication et à la distribution “artisanales” (dixit le réalisateur) qui raconte les déboires existentiels d’Alexandre, trentenaire confronté à un deuil amoureux et à celui, probable, de son père mourant. Désinvolte, inconséquent, littéraire (trop), légèrement grave, haché, Les étoiles restantes séduit par son portrait d’une masculinité remise en question par un formidable personnage de fille libre –façon Bernadette Lafont des années 70-, en phase avec les préoccupations du moment. Pas un grand film mais un film qui reste en tête. C’est déjà beaucoup.

  4. Première
    par Christophe Narbonne

    Depuis deux films, Benoît Jacquot se pique d’adapter les grands auteurs de polar américains. Après Don DeLillo pour À jamais, au tour de James Hadley Chase de subir son traitement particulier. Subir, c’est le mot. À force de viser l’épure, il dévitalise complètement ses personnages, silhouettes sans âme et aux intentions floues. Pourquoi ce jeune écrivain imposteur s’amourache-t-il de cette call-girl manipulatrice ? Rien dans le film, d’une raideur protestante, ne justifie une telle obsession, sinon le port de la cravache pour elle (fantasme un peu éculé) et une profonde culpabilité pour lui (qui lui ôterait tout sens commun). Le choix d’Isabelle Huppert, spécialiste ès soufre (une perruque brune et, hop, la voici en maîtresse-femme, vraiment ?), est en soi un aveu d’impuissance.

  5. Première
    par Thierry Chèze

    James Marsh a le goût des personnalités « bigger than life ». Voilà 10 ans, Le funambule montrait le français Philippe Petit évoluant sur un fil entre les deux tours du World Trade Center. Plus près de nous, Une merveilleuse histoire du temps dressait le portrait de Stephen Hawking, devenu un scientifique majeur en dépit d’une sclérose qui l’affaiblit un peu plus chaque jour. Avec Le jour de mon retour, le Britannique met en lumière Donald Crowhurst. Un homme d’affaires anglais féru de voile qui, pour sauver son entreprise – et par ricochet sa famille - de la faillite, décida en 1968 d’entreprendre un tour du monde en solitaire en participant au Golden Globe Challenge. Au cœur de l’océan, son impréparation lui sera vite fatale. Mais son incapacité à assumer les conséquences d’un échec le poussera à suivre le précepte de L’homme qui tua Liberty Valance : faire imprimer la légende puisque celle-ci dépasse allègrement la réalité. Alors, certes, ce Jour de mon retour souffre d’une facture trop scolaire et d’une propension à surligner inutilement les choses. Mais cette histoire d’imposture pas comme les autres a pour elle sa modestie affirmée. Ce refus de l’épate qu’on retrouve dans l’interprétation remarquable de Colin Firth et qui donne naissance à un récit poignant sans jamais succomber au chantage émotionnel. Qu’est-ce qu’un héros ? Celui qui triomphe des obstacles ou celui qui échoue avec superbe ? En explorant les contradictions de Crowhurst sans jouer les procureurs ou les avocats, Marsh signe une réflexion pertinente sur des thèmes qui n’ont pas pris une ride en cinquante ans.

  6. Première
    par Alexandre Bernard

    Girls Power ! A Ouagadougou au Burkina Faso des étudiantes apprennent le métier de mécanicienne automobile. Face au regard, parfois acerbe, de certains hommes, ces jeunes femmes, parfois mamans, ne se démontent pas. Du français à leur éducation sexuelle, elles passent leur vie aussi bien les mains sous le capot que sur les bancs de l’école, qu’elles considèrent parfois comme leur deuxième maison. Actrices de l’évolution de la société, elles incarnent un joli combat pour la diversité et l’égalité. Un documentaire aussi fort que touchant.

  7. Première
    par Thierry Chèze

    Manuel (Andrea Lattanzi, remarquable) vient de fêter ses 18 ans. Le temps de la liberté et des rêves puisqu’il va pouvoir quitter le foyer pour jeunes où il vivait depuis l’incarcération de sa mère. Mais aussi celui de la responsabilité et du retour rapide à la réalité car, pour que celle- ci obtienne l’assignation à résidence, il doit prouver aux autorités qu’il peut veiller sur elle. Dario Albertini filme ce passage à marche forcée de l’adolescence à l’âge adulte avec une étonnante douceur enveloppante. En prolongeant son documentaire La repubblica dei Ragazzi consacré à une structure pour orphelins près de Rome sous forme de fiction, il signe ici un minutieux portrait de l’Italie des laissés-pour-compte à travers celles et ceux que Manuel va croiser sur sa route dans la périphérie de la cité romaine. Comme autant de boussoles pour ce saut dans le grand bain, sans véritable repère. On pense au cinéma des Dardenne pour la manière d’Albertini de nous propulser par sa réalisation et ses cadrages dans la peau de son héros mais aussi évidemment au cinéma néo-réaliste italien dont Albertini se révèle un héritier plus que convaincant. Avec une délicatesse de chaque instant qui empêche son propos de verser dans le misérabilisme facile.

  8. Première
    par Thierry Chèze

    On reconnait un auteur à sa capacité de creuser le même sillon sans bégayer ni rester aveugle aux évolutions du monde qui l’entoure. Cette définition sied parfaitement à l’italien Andrea Segre découvert en 2010 avec La petite Venise, une délicate histoire d’amitié, entre un pêcheur slave et une immigrée illégale chinoise au cœur de la Cité des Doges. La question des migrants n’a dès lors jamais cessé de l’inspirer à travers des documentaires et des fictions comme cet Ordre des choses où l’on suit un policier italien envoyé en Lybie négocier le maintien des migrants sur le sol africain. Un représentant de ce fameux ordre que rien ne peut a priori faire dévier de sa tâche jusqu’à ce qu’il se prenne d’empathie pour une jeune Somalienne et réalise que ces hommes et ces femmes fuyant leur pays forment non un tout mais une multitude d’histoires individuelles forcément poignantes. Il n’est jamais simple pour le cinéma de s’emparer d’un sujet à ce point brûlant. Les délais de fabrication d’un film sont telles qu’il existera toujours un décalage et qu’à vouloir à tout prix le rétrécir, on se retrouve vite à enfoncer des portes ouvertes. L’ordre des choses échappe à cet écueil. Segre prend certes parti contre les méthodes de son pays. Mais en les racontant par le prisme de ce flic qu’il n’érige ni en méchant de service ni en héros soudain virginal, il embrasse la complexité des choses. Ce dilemme entre conscience et devoir à l’issue incertaine. Une remarquable réflexion sur la notion de résistance et ses limites. Humaines, terriblement humaines.

  9. Première
    par Perrine Quennesson

    Lorsqu’il écrit L’Orphelinat, Sergio G. Sanchez ambitionne de le réaliser lui-même. Les producteurs le lui refusent. La suite est connue : Juan Antonio Bayona prend le relais avec succès et les deux hommes collaboreront à nouveau sur The Impossible. Le Secret des Marrowbone a ainsi ce léger parfum de revanche où le scénariste devenu cinéaste peut enfin accomplir sa vision. Celle-ci le place dans la lignée d’un Alejandro Amenabar période Les Autres ou d’un Guillermo del Toro époque L’Echine du diable. Le tout avec une petite touche British que ne renierait pas l’auteure de Jane Eyre. Le film suit Jack et ses frères et soeur obligés de vivre enfermés dans une nouvelle maison suite à la mort de leur mère. Ils attendent, dissimulés du monde, les 21 ans de l’ainé par peur, sinon, d’être disséminés dans plusieurs foyers. Mais l’immense bâtisse semble renfermer un esprit lié au passé que la fratrie a fui. Aficionados du jump scare à outrance, passez votre chemin. Le réalisateur préfère installer une ambiance pesante et malsaine, quasi gothique alors que le film se déroule en 1969 aux Etats-Unis. Mais l’absence de réels repères – le tournage a eu lieu en Espagne - et le casting uniquement composé de jeunes pousses du cinéma britannique, provoquent une sensation étrange qui sied à la tonalité générale. Plus qu’un véritable film de fantôme, le long métrage de Sergio G. Sanchez est d’abord un drame familial à tiroirs plus ou moins huilés. Mais c’est aussi un écrin idéal pour confirmer le statut de nouvelle reine du frisson dans le dos d’Anya Taylor-Joy, après Split et The Witch

  10. Première
    par Christophe Narbonne

    Un homme s’endort dans la chambre d’un appartement parisien où une fête bat son plein. À son réveil, tout n’est que silence, décombres et cadavres. Au dehors, quelques bruits, des silhouettes bizarres. Il semblerait bien que Sam soit le seul survivant d’une humanité réduite à l’état de zombies… Non, Dominique Rocher n’a pas signé le 28 jours plus tard français. Adaptation d’un roman de Pit Agarmen, La nuit a dévoré le monde est même carrément l’opposé du film de Danny Boyle, qui arpentait les rues de Londres mini-caméra DV à l’épaule tremblotante, avec pour résultat un effet de réel saisissant. On n’est pas non plus dans le survitaminé [Rec] qui érigeait un immeuble contaminé en symbole de l’obscénité de la société du spectacle. Ici, l’action est circonscrite au huis clos absolu, dans un appartement sanctuarisé par le héros qui ne voit que la solution du repli pour échapper à une mort certaine. Peu de mouvements de caméra, plans très composés, aucun dialogue, musique diégétique : Rocher se détourne de la fureur et de l’horreur supposées du monde extérieur (rappelées par de rares séquences aussi soudaines que viscérales) de façon à privilégier le chaos intérieur d’un être livré à la solitude la plus complète qu’il comble en organisant méthodiquement sa survie. Le norvégien Anders Danielsen Lie (Oslo, 31 août) y livre un impeccable numéro de funambule, faisant d’un solo de batterie rageur l’expression la plus poignante du mal-être qui le ronge à petit feu.

  11. Première
    par Christophe Narbonne

    Le premier long de Sébastien Bailly n’en est pas vraiment un puisqu’il regroupe trois de ses courts métrages : Douce, Où je mets ma pudeur et Une histoire de France, trois singuliers portraits de femmes modernes. Une aide-soignante s’éprend d’un homme dans le coma ; une étudiante en histoire de l’art doit enlever son hijab pour passer un oral ; une chargée de communication de Tulle fait visiter la ville à une photographe allemande missionnée pour shooter François Hollande. Bailly dépeint des battantes qui luttent contre le système de l’intérieur, quitte à en payer le prix fort. On oscille entre le furieusement étrange (l’héroïne nécrophile de Douce), le culturellement ambigu (Où je mets ma pudeur et son érotisme à double tranchant) et le joliment scolaire (la romance gay dans Une histoire de France).

  12. Première
    par Alexandre Bernard

    Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la langue des signes n’est pas universelle. La réalisatrice tente difficilement de nous montrer et de nous faire comprendre les différences de dialectes, à travers les témoignages de personnes malentendantes, entendantes, et de chercheurs en langue des signes. Si le sujet est intéressant, il faut néanmoins s’accrocher pour comprendre la complexité et la diversité de ces langages.

  13. Première
    par Eric Vernay

    Christine a un plan : devenir écrivain. Mais avant la vraie vie, du moins celle qu’elle fantasme depuis sa chambre en écoutant « Cry Me a river » de Justin Timberlake (on est en 2002), il va falloir surmonter le frustrant surplace de sa dernière année dans un lycée catho de la banlieue de Sacramento. Rien ne convient à l’adolescente aux cheveux rouges. Ni sa ville, qu’elle juge trop plouc par rapport à la Mecque de la culture, New York, ni ses parents, largués selon elle, ni son grand frère (adopté), trop docile pour être honnête malgré ses piercings, ni sa situation sociale, rétrogradée depuis que son père est chômage, ni même son prénom. Donc Christine se rebaptise « Lady Bird », se trouve un mec blond aux allures de gendre idéal, fréquente la fille la plus populaire du bahut, prétend habiter une villa des beaux quartiers plutôt que sa modeste maison située « du mauvais côté des rails ». Bref, sa vie devient un roman pastel dont elle serait la seule auteure démiurgique - et un poil égocentrique. Evidemment, l’illusion ne tient pas debout bien longtemps.

    Vieux journal intime
    Le terrain de jeu emprunté par Greta Gerwig parait plutôt balisé. Déceptions amicalo-sentimentales, communication défaillante avec la planète adulte, difficultés à sortir de sa chrysalide sur fond de rassurantes suburbs et de sempiternelle prom night : voilà posé l’écrin usé du coming of age movie formulé par John Hugues il y a un quart de siècle, et pourtant. La muse de Noah Baumbach a une manière bien à elle de croquer sa teenager rebelle (pétaradante Saoirse Ronan, qui confirme sa percée de Brooklyn). La cadence est saccadée. Les dialogues fusent avec une drôlerie rêche. Les saynètes s’enchainent sans respiration, se percutent dans une légèreté de ton qui ne tarde pas à se teinter d’amertume. La cinéaste-scénariste, elle-même native de Sacramento, nous donne l’impression de dévoiler son vieux journal intime (tout semi-fictionnel qu’il soit), sans pour autant aller au fond des choses, un peu comme si elle le feuilletait à toute vitesse, le Discman enfoncé sur les oreilles. De peur de trop se livrer ? Cette retenue pourrait rendre la chose distante, voire superficielle. Paradoxalement, c’est le contraire qui se produit : cette senior year balayée en accéléré finit par distiller en creux un sillon plus profond, le regard mi-nostalgique mi-lucide sur une jeunesse un peu ratée, à contre-temps, car jamais savourée dans l’instant, passée à cocher les cases d’une to-do-list de premières fois Disney tout en voulant s’en débarrasser comme d’une peau morte, dans l’espoir naïf de lendemains chantants. Et quand ce lendemain arrive, forcément, on jette un œil au rétro avec une pointe de regret.

    Atermoiements arty
    Ce regret hante tout ce teen movie et en fait le beau cœur mélancolique. Il se niche dans le rapport orageux entretenu par Lady Bird avec mère (Laurie Metcalf, excellente de pudeur butée), qui travaille dur en tant qu’infirmière pour subvenir aux besoins de la famille et peine à supporter les atermoiements « arty » de sa rejetonne. Comment respirer le même air sans s’écharper ? Une solution radicale est proposée dès la première scène en voiture, à la douloureuse « chute ». Incapables de communiquer, les deux personnages ne cessent de s’envoyer des ogives, retranchées dans leurs certitudes, avec au centre du champ de bataille, le pauvre père, émouvant en démineur malgré lui. La véritable love story du film n’est pas à chercher plus loin. Pour le résumer, ou pourrait presque reprendre la réplique finale du héros du Pickpocket de Robert Bresson : « Oh Jeanne, pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre ». Leur amour mère-fille a quelque chose de ce tortueux itinéraire vers la grâce. 

  14. Première
    par Nicolas Bellet

    Champion du box-office français en 2017 avec Raid Dingue, Dany Boon va-t-il récidiver cette année ? On peut penser que oui tant La ch’tite famille suscite des attentes folles, notamment en raison du “ch’tite” dans le titre. Brisons le suspense d’entrée : ce n’est pas une suite, même lointaine, de Bienvenue chez les ch’tis et même si Kad Merad apparaît (dans son propre rôle) le temps d’un cameo. Non, il s’agit bien d’une comédie originale qui entretient néanmoins avec le plus gros succès du cinéma français des rapports étroits ne serait-ce que dans la thématique de la confrontation entre deux mondes opposés. Dans Bienvenue chez les ch’tis, le sud rencontrait le nord ; ici, la province rencontre la capitale. Dany Boon s’y filme en designer parisien mondain, Valentin D., qui a bâti sa légende sur le fait qu’il était orphelin. Jusqu’au jour où, sous un prétexte de vaudeville (le frère du héros a fait croire à sa mère que le fils prodigue les invitait à Paris pour les 80 ans de celle-ci), sa famille nordiste débarque à un vernissage de son travail au Palais de Tokyo ! S’ensuit une série de quiproquos dont nous vous laissons la primeur.

    Une comédie bienveillante
    Comme dans Bienvenue chez les ch’tis, Dany Boon s’attache à régler leur compte aux clichés. Les nordistes ne sont pas que de doux rêveurs chaleureux, ils ont aussi leurs travers (le personnage de la belle-sœur mesquine et cachotière ; celui du père macho et buté) ; les parisiens ne sont pas que des snobs sans cœur, ils sont aussi ouverts (l’évolution du couple bobo Boon-Arné vers plus de générosité). Efficace, à défaut de très original, ce thème constitue le fil rouge d’un film bienveillant, jamais méchant. C’est peut-être sa qualité à l’heure où la comédie française privilégie l’impolitiquement correct et le cynisme à tout crin. C’est aussi son défaut dans la mesure où les surprises sont rarement au rendez-vous. Tout le casting, de Line Renaud à Boon, en passant par Guy Lecluyse et Valérie Bonneton, est porteur de cette « positive attitude » qui irrigue l’intrigue. Jusqu’à la formidable Laurence Arné, parfaite en designeuse hautaine qui va se découvrir un cœur et une âme au contact de son compagnon victime d’un accident -qui l’a rendu partiellement amnésique et fait redevenir ‘ch’ti ; c’est la grosse idée, un peu rebattue, du film.

    Pierre Richard, caution burlesque
    Côté mise en scène, Dany Boon assume de plus en plus une filiation lointaine avec Jacques Tati. La scène dite de « la salle de bain », où le personnage se démène face à des robinets récalcitrants, a quelque chose de monsieur Hulot aux prises avec la modernité de la maison dans Mon Oncle. La présence au générique de Pierre Richard affirme de son côté un peu plus la dimension visuelle du cinéma de Boon qui offre au “Grand Blond” des séquences de pure pantomime qui sortent le film d’un certain train-train formel et narratif. Richard est aussi le protagoniste d’un hommage –involontaire, le film a été tourné avant sa mort- à Johnny Hallyday qui devrait faire parler, en bien évidemment. En l’état, La ch’tite famille est là où on l’espérait, c’est-à-dire un peu au-dessus du tout-venant de la comédie française mais pas si haut perchée que cela.

  15. Première
    par Anouk Féral

    Call Me By Your Name est le dernier volet d’une trilogie consacrée au surgissement et à la révélation du désir. C’est Luca Guadagnino lui-même qui le dit. Il y eut d’abord Amore, qui racontait l’adultère d’une desperate housewife ; un film radical imposant immédiatement ce cinéaste capable de sonder les mystères de la libido, de révéler les passions qui vous prennent par surprise et recomposent, en une caresse, votre personnalité tout entière. Puis ce fut A Bigger Splash, remake de La Piscine. Vu les préoccupations de Guadagnino, le film de Jacques Deray contenait tous les ingrédients pour une nouvelle étude du désir en milieu privilégié – en maillot de bain et en plus queer. Malgré un casting sexy et bronzé à point, Splash prenait l’eau. Il confirmait cependant Guadagnino en expert de sexe moite et d’été collant. Call Me By Your Nametravaille les mêmes motifs mais autrement, pour un résultat cette fois-ci magistral. Adapté du roman d’André Aciman (sorti en 2007), le film se déroule en Lombardie, dans une villa ancienne, durant l’été 1983. Le jeune Elio y passe ses vacances, entouré de ses amis dont Marzia, avec qui il flirte, et de ses parents, des intellos artisans de son excellente éducation. Lorsque débarque Oliver, un Américain beau comme un dieu grec, étudiant de son père, la bulle idyllique de l’ado va éclater : Oliver devient alors l’objet entêtant de son premier amour.

     

    Sophistication
    Chez Guadagnino, le désir naît ainsi, à la faveur de l’apparition d’un inconnu dans un système clos et rodé (un cuisinier dans Amore, un ex et sa fille dans A Bigger Splash) et qui bouleverse les cartes et les rôles établis. Se frotter nu contre ce corps étranger est, chez l’Italien, toujours synonyme de péril. Dans Call Me By Your Name, le risque est d’autant plus galvanisant que, contrairement aux deux précédents volets où le danger était lié à la mort ou à la trahison entre adultes, il est, ici, parfaitement naturel. Elio, campé par la révélation Thimothée Chalamet (Homeland, Lady Bird), grandira en cédant à son attirance, parce qu’il ne peut en être autrement quand on a 17 ans. Incapable d’échapper à la toute-puissance du cycle de la vie, c’est dans ce tourbillon délicieusement inconnu qu’il est entraîné, presque malgré lui. Sa résistance, sa crispation, sa contrariété face à sa propre attraction constituent le flux et le reflux d’une narration en sourdine mais bel et bien brûlante, comme assujettie à la torpeur de l’été. Face à lui, vecteur et cible de son éveil charnel, on (re)découvre l’immense Armie Hammer. Son magnétisme est décuplé par le choc culturel, par ses manières brutales d’Américain pur jus qui tranchent avec la sophistication feutrée « à l’européenne » distinguant le petit monde chic, familier et sécurisant d’Elio.

    Partie de campagne 
    Call Me By Your Name est au fond le récit du terrassement amoureux progressivement consenti par Elio. De l’ouverture de ses vannes, colmatées à l’aplomb touchant dû à sa jeunesse, desquelles vont couler progressivement des gouttes gorgées de liquide séminal. Scénarisé par James Ivory, le film avance en suivant son odyssée du paradis perdu de l’enfance au paradis charnel des grands, teinté de douleur et de déchirures sensuelles. Le récit se déploie d’un éden à un autre au rythme de la lente prise de conscience d’Elio, dont le corps se soulève sous l’impulsion d’une force plus vigoureuse que lui, pour se lover contre celui d’Oliver. Fidèle à son lyrisme, à son imagerie onctueuse amplifiée par les eighties et les envolées musicales de Sufjan Stevens, Guadagnino guette son héros qui frémit d’un massage de pied, d’un goût, d’une odeur. L’érotisme fou tient au couple Elio-Oliver, à l’alchimie certaine, mais aussi à cette physiologie du désir incarnée par une nature (moiteur, baignades, végétation palpitante de sève) dont Elio est la plus vive des pousses. On pense alors au trouble de la jeune fille de Renoir en pleine Partie de campagne : « Sous chaque brin d’herbe, il y a des tas de petites choses, qui bougent, qui vivent, si naturelles. (…) Est-ce que tu sentais une espèce de tendresse pour l’herbe, pour l’eau, pour les arbres... Une espèce de désir vague, n’est-ce-pas ? Ça prend ici, ça monte, ça vous donne presque envie de pleurer. Dis Maman, tu as senti ça quand tu étais jeune ? »

  16. Première
    par Eric Vernay

    Enfant, Bertrand Mandico était affligé d’un fort strabisme. Devenu réalisateur, le toulousain a su faire de ce handicap physique la formule séminale de son esthétique. Non que son cinéma soit « louche » - quoi que, c’est à discuter – mais délirant, paradoxal, iconoclaste, ça oui, car guidé par un penchant pour le télescopage permanent, une véritable orgie oxymorique où les contraires ne cessent se toiser, de s’embrasser, de se toucher, et (beaucoup) plus si affinités. Ainsi dans son premier long-métrage, où le noir et blanc flirte outrageusement avec la couleur, où le sublime se confond avec le kitsch, et où Nina Hagen et le krautrock s’incrustent dans une intrigue début XXème, il n’est guère surprenant de voir que les héros, cinq adolescents décadents qui, ivres de sexe et d’hyper-violence façon Orange Mécanique, vont être jugés pour crime et envoyés en cure de redressement maritime, ces cinq garçons sauvages donc, sont joués par des filles. Belle idée, qui n’a rien d’un gadget de dandy : il s’agit d’une odyssée baroque aux frontières du (mauvais) genre, identitaire, sexuel et cinématographique. Pour s’affranchir de leur virilité et tenter d’accéder à leur féminité larvée, les jeunes mâles vont en effet devoir s’abandonner aux plaisirs d’une île à la végétation aussi luxuriante que suggestive : fruits velus, pétales clitoridiens, plantes phalliques secrétant de blanchâtres fluides…

    Freestyle
    Mandico vient du cinéma d’animation et du stop-motion, et ça se sent, tant il s’en donne à cœur joie pour bricoler cette flore hybride et érotisée, la malaxant dans son récit initiatique, le sourire coquin en coin. Corolaire : le freestyle de plasticien, tout ému qu’il est de son propre foisonnement expérimental, perd çà et là de sa sève dramatique dans un artificiel revendiqué. Mais ne pinaillons pas, ce conte pour adultes séduit le plus souvent, singulier malgré un faisceau d’influences bigarrées (l’onirisme noir de Lynch, le surréalisme, Jules Verne, le fétichisme néo-muet de Guy Maddin, Fassbinder, le chatoiement du giallo, les collages de Walerian Borowczyk, Moby Dick…), littéralement brillant - on se croirait dans une joaillerie - avec pour évident trésor, ses scintillantes actrices.

  17. Première
    par Thierry Chèze

    Hafsia Herzi campe une Tunisienne qui, après la mort brutale de son mari, reprend goût à la vie en photographiant des hommes inconnus croisés dans la rue. Des clichés érotiques que l’encourage à prendre le père très protecteur de son défunt mari mais qui la mettent en danger dans une société tunisienne peu encline à tant de liberté. Ce film raconte donc les blocages culturels, sociaux et religieux de la Tunisie d’aujourd’hui. Mais il le fait avec une grande subtilité, jamais de manière binaire. D’abord en mettant en avant une femme forte consciente des risques encourus mais allant au bout de ses envies, porte-drapeau de toutes celles qui sur place se battent au quotidien pour faire changer les choses. Ensuite, en distillant en permanence de l’ambigüité dans les personnages qui l’entourent. Ambigüité amoureuse, sexuelle et morale, symbolisée par ce remarquable personnage de beau- père dont on va découvrir que l’amour qu’il porte à sa belle- fille n’est pas forcément uniquement platonique. Passionnant portrait de femme, L’amour des hommes est aussi un film d’une grande sensualité où Ben Attia dénude les corps masculins sans fausse pudeur ni placer à l’inverse le spectateur en position de voyeur. Avec les yeux piquants et perçants de son héroïne donc.

  18. Première
    par Anouk Féral

    Deux jeunes femmes sont admises le même jour dans un centre de désintoxication. Elles vont se voir, se reconnaître et s’adorer. Leur amitié, d’abord circonscrite aux règles strictes du centre, perdurera hors les murs, dans « la vraie vie », véritable mise à l’épreuve de leur sevrage et, par extension, de leur lien affectif. Si, comme l’explique Marie Garel-Weiss la réalisatrice qui connaît personnellement son sujet, la toxicomanie est la maladie du lien, c’est aussi, paradoxalement, de lui que peut jaillir la résurrection. Céleste et Sihem, Sihem et Céleste. Ces filles-là (Zita Hanrot et Clémence Boisnard, actrices chargées à bloc dès les premières secondes, increvables et sublimes) campent donc un binôme instantané, une bête à deux têtes façon résilient evil, divergentes dans leur capacité à sauver leur peau, semblables dans leur passion de la défonce. Cette dernière, puissance invisible et vénéneuse du film, l’irrigue de sa séduction fatale, comme une sirène planquée derrière l’écran qui leur chanterait doucement : « Revenez ». Ce traitement sensible et sans manichéisme de la dope fait la singularité de La fête est finie, qui décrit le manque dans ce qu’il a de plus élémentaire : ce que l’on quitte est une terreur qu’on aime. On le redit, Marie Garel-Weiss sait de quoi elle parle pour l’avoir traversé. Si sa caméra pâtit parfois d’un naturalisme un peu forcé, son empirisme intime permet au film de rester droit, animé d’une pulsion de vie indéfectible.

  19. Première
    par Alexandre Bernard

    Des paysans enclenchent une nouvelle marche, celle du retour à l’utilisation des animaux de traits comme outil de travail. Sophie Arlot et Fabien Rabin nous emmènent dans la France profonde à la rencontre de ces irréductibles agriculteurs, criant haut et fort leur amour du travail champêtre avec leurs animaux désormais “humanisés”. Faire du neuf avec du vieux, c’est le pari un peu fou de ces paysans qui préfèrent être "faiseurs plutôt que diseurs". Trait de vie soulève la question d’un retour aux bases, notamment d’un savoir-faire plus respectueux de l’environnement. Un instant de vie dépaysant.

  20. Première
    par Thierry Chèze

    La réalisatrice du Satin rouge raconte l’histoire d’une jeune Tunisienne qui a fui clandestinement son pays pour la France avec une épée de Damoclès sur sa tête : la possible vengeance de son frère islamiste qui s'est retrouvé en prison après qu'elle l'a dénoncé. A Paris, elle trouve refuge chez une connaissance de son village, installé dans la capitale où il travaille comme serveur puis chez une veuve qui va l'engager pour mettre de l'ordre dans les affaires de son mari défunt. Co-écrit par Jacques Fieschi (Nelly et Mr Arnaud), Corps étranger est un pur film d'atmosphère qui transcende la simple analyse sociétale. Le tout porté par un trio de personnages aux liens aussi troubles que troublants qu’une scène de danse sensuelle à trois suffit à résumer. Entre désir et peur de briser des interdits, les lèvres et les corps s'approchent, jouent avec le feu sans jamais totalement se brûler. Pour incarner ces personnages bouillonnants de l'intérieur, il fallait un trio aussi à l'aise dans la douceur que la douleur, la sensualité que la dureté. Hiam Abbass, Salim Kechiouche et Sarra Hanachi répondent brillamment à ces critères. Mais ils ne font qu’insuffisamment oublier les quelques coups de mou du récit, conséquence inévitable de cette volonté de suggérer et de vagabonder plutôt que de clamer et dénoncer. 

  21. Première
    par Gérard Delorme

    En situant La forme de l'eau au début des années 1960, Guillermo del Toro cherche bien plus à établir un pont avec le présent qu'à exploiter un contexte adéquat pour célébrer l'un de ses films de chevet (L'étrange créature du lac noir est un de ses premiers souvenirs de cinéma). L'époque en question, qui précède l'assassinat de Kennedy et l'intervention au Vietnam, est associée à une Amérique idéale, celle-là même dont Trump a promis de restaurer la grandeur. Mais del Toro montre bien que cette nation fantasmée ne bénéficiait qu'à une minorité, et que la notion d'égalité n'y était qu'une déclaration de principe. Les héros de son film en représentent la face cachée : une fille solitaire, employée au nettoyage dans une base gouvernementale secrète, son amie et collègue, et son voisin illustrateur. Chacun(e) à sa façon, ils sont doté(e)s d'une particularité qui fait d'eux des citoyens de seconde zone: l'une est muette, une autre noire, le troisième homo. Ils sont les grands laissés-pour-compte de cette période, qui les a ignorés dans la réalité comme dans la fiction. Avec une infinie tendresse, del Toro leur rend la parole et les place dans la lumière.

    Renversement des valeurs
    Cette revanche des sans voix s'exprime de la façon la plus poétique chez le protagoniste principale, magnifiquement incarnée par Sally Hawkins. Lorsqu'elle découvre l'"atout", l'homme poisson capturé par la CIA, et convoité par les Russes (nous sommes au pic de la guerre froide), elle est émue de constater qu'il partage avec elle une même incapacité à s'exprimer verbalement. C'est donc assez naturellement qu'une attirance mutuelle les amènera à communiquer comme ils peuvent: par le geste et par la musique. De là à ce que leur interaction se transforme en danse, il y a un pas que le cinéaste franchira sans hésiter à l'occasion d'une séquence de comédie musicale de rêve. Au fil d'une intrigue sinueuse et imprévisible, les personnages finissent par s'unir pour détourner l'"atout" et le mettre à l'abri des autorités. Le film opère alors un spectaculaire renversement des valeurs, comme il y en avait dans la nouvelle de Richard Matheson Je suis une légende. Ici, le véritable monstre se révèle être la figure conventionnelle du héros, mâle dominant à la mâchoire carrée, incarné par Michael Shannon avec la démence et l'agressivité appropriées.

    Bonnes vibrations
    Quant à l'"atout", il est tout ce qu'on veut bien voir en lui, mais del Toro, qui revendique le cinéma et le christianisme comme ses deux influences mythologiques majeures, n'a même pas cherché à cacher ce que représente cette créature mi-homme mi-dieu dont l'apparence de poisson induit une signification symbolique assez évidente. Il a tous les attributs du messie rédempteur qui souffre et sauve par amour, sans compter les miracles qu'il accomplit. Quant à l'eau du titre, elle confirme l'hypothèse surnaturelle en tant que lien métaphorique entre le matériel et le divin. Elle protège les gentils et punit les méchants. C'est aussi l'élément dans lequel l'amour est consommé. C'est enfin, dans sa forme baptismale, une promesse de nouvelle vie. Pour ceux qui suivent le cinéaste depuis ses débuts, La forme de l'eau est un sommet formel aussi bien que thématique.  Mais le film dépasse largement les limites du genre fantastique, et on comprend que le festival de Venise lui ait accordé sa plus haute récompense pour sa façon de célébrer le cinéma sous ses formes les plus variées, du muet à la comédie musicale en passant par la série B et le thriller noir. Quant à ses bonnes intentions (del Toro affirme haut et clair sa foi en l'amour), elles n'ont rien de candide et leur pouvoir de conviction est irrésistible. Parfois, une solide dose de bonnes vibrations ne fait pas de mal.

  22. Première
    par Nicolas Bellet

    Après Gaston Lagaffe, Benoist Brisefer, Boule et Bill, le Petit Spirou, Largo Winch, Michel Vaillant ou encore les héros de Seuls, Spirou et Fantasio sont les derniers personnages Dupuis en date à passer de la case à l’écran. Un passage si difficile pour ce qui est des BD franco-belge, que de mémoire de cinéphile, hormis quelques exceptions (L’Astérix de Chabat), peu l’ont réussi. Etrangement, ce passage semble plus aisé pour les BD dites adultes : La vie d’Adèle, Quai d’Orsay, Snowpiercer en sont quelques exemples récents. L’esprit tatillon remarquera que ces BD ne sont pas issues de séries, il aura raison et ce n’est sans doute pas un hasard… Le film d’Alexandre Coffre ne casse pas cette malédiction propre au cinéma français. La faute sans doute est à chercher du côté d’un scénario qui ne rend pas hommage, loin s’en faut, aux grandes plumes qui ont œuvré depuis près de 80 ans pour le groom le plus célèbre de la BD. Pire, Fabien Suarez et Juliette Sales ont réussir à trahir le personnage en le transformant en un vulgaire détrousseur de palaces qui va se découvrir une morale aux côtés de son sidekick reporter. L’histoire se résume ensuite à la recherche du comte de Champignac, enlevé par l’infaaaaame Zorglub. Simpliste donc, alors qu’il y avait près de 55 albums pour y puiser des idées. Dommage car il regorge de bonnes idées, au premier rang desquels son casting. Mention particulière à Alex Lutz (Fantasio) et Christian Clavier (Conte de Champignac), tous deux impeccables, comme bondissant d’une case de Franquin avec la folie qu’on leur connait. Le rythme et les décors exotiques remplissent quant à eux aisément le contrat d’un film d’aventure. Mais on est quand même loin de L’Homme de Rio, mètre étalon en la matière… Et avec de tels héros, il y en avait (de la matière !).

  23. Première
    par Sylvestre Picard

    Selon les auteurs de Moi, Tonya, l'affaire Tonya Harding/Nancy Kerrigan semble avoir suffisamment marqué la psyché américaine pour que leur film prenne ce fait divers comme un acquis culturel. Vous étiez trop jeune à l’époque de l’agression de Kerrigan et des soupçons qui pesèrent en retour sur Harding ? Pas grave. Même si vous êtes nés après 1993, le film est suffisamment bien emballé pour vous intéresser. Voici donc l'histoire de Tonya Harding, patineuse artistique élevée à la dure par une mère alcoolique, qui va se faire un nom sur les patinoires au début des années 90 avant de connaître une chute brutale.

    Cas social
    Dans son portrait des Américains white trash (le terme est traduit par « cas sociaux » dans le sous-titrage), Moi, Tonya ne fait pas dans la dentelle. Son réalisateur, Craig Gillespie, avait signé, après son banal remake de Fright Night un très joli Disney sur le sauvetage maritime, The Finest Hours, où il faisait preuve d'une remarquable maîtrise hollywoodienne. Ici, la subtilité est au garage (même si Gillespie a bien emballé les scènes de patinage où le visage de Margot Robbie est « greffé » sur le corps d'une cascadeuse). Moi, Tonya joue la carte de la comédie trash, et dans ce domaine, le film est d'une efficacité remarquablement aiguisée. Malgré la violence du sujet -comment une femme se fait violenter successivement par sa mère et par son mari pendant la quasi totalité de son existence - ce n'est pas la sociologie qui intéresse Gillespie, ni une quelconque posture morale. On ne trouvera pas ici d'autopsie de la violence familiale. La photo de Nicolas Karakatsanis, fidèle de Michaël Roskam (BullheadQuand vient la nuit), qui mélange effets de réalisme blafard et flashs colorés « années 80 », n'esquisse pourtant pas un écartèlement artistique. Qu'on ne s'y trompe pas : le but, l'essence profonde, de Moi, Tonya est de divertir.

    Fun, fun, fun
    Pour nous divertir, donc, le script utilise les effets du faux documentaire postmoderne : les personnages, interviewés face caméra, donnent parfois leur avis au spectateur en plein milieu d'une scène de fiction. Cette subjectivité assumée le fait ressembler à un cousin white trash du No Pain No Gain de Michael Bay, avec sa galerie de ploucs plus ou moins limités intellectuellement qui montent un coup fumant au dépit de tout bon sens. Si Sebastian Stan est presque trop beau (dans un sens hollywoodien du terme) pour son rôle de mari violent, Margot Robbie est parfaite en Tonya Harding, qu'elle joue très justement comme un personnage de fiction « bigger than life », car elle ignorait à la lecture du scénario que le film racontait une histoire vraie. L'Australienne -également productrice- incarne le rôle-titre avec son énergie habituelle, mais elle ne bouffe jamais l'écran aux dépens de ses partenaires, tous aussi bons les uns que les autres. Moi, Tonyamalgré son titre nombriliste prend des allures de film choral. Les fans de A la Maison Blanche le savaient depuis longtemps, mais Allison Janney mérite bien tous les trophées du monde, ici pour son incarnation hallucinante d'une mère hardcore, au vocabulaire digne d'un adjudant-chef. Mais la vraie trouvaille du film, c'est Paul Walter Hauser, jusqu'ici cantonné à des petits rôles à la télé, génial en mythomane conspirationniste fils à maman. A la fin du film, Tonya Harding s'embarque vers un nouvel horizon professionnel et on se dit qu'on verrait bien une suite, si la vie de la patineuse continue à ce rythme dans ce monde de tarés. C'est à ce moment-là que Moi, Tonya devient un pur film hollywoodien ; quand l'histoire vraie, aussi sombre et violente soit-elle, devient une source de divertissement inépuisable. 

  24. Première
    par Christophe Narbonne

    En cueillant dans une forêt mystérieuse une fleur de sorcière, Mary, onze ans, acquiert des pouvoirs magiques qu’elle va mettre à profit pour briser une malédiction. Elle entraînera dans sa mission le jeune Peter… Réalisateur des remarqués Arrietty, le petit monde des chapardeurs et Souvenirs de Marnie, le prometteur Hiromasa Yonebayashi a claqué, avec d’autres, la porte de Ghibli en 2014 pour fonder son propre studio, Ponoc. Adapté d’un roman inédit en France de la britannique Mary Stewart, Mary et la fleur de sorcière est donc le premier-né de Ponoc et l’illustration du savoir-faire éprouvé de Yonebayashi acquis auprès de Miyazaki-san. Avec son animation à plat, ses couleurs vives, son trait simple, sa musique entraînante, son humour potache, son émotion et son héroïne volontaires, ses méchants grotesques, ses monstres inventifs (mention spéciale à une impressionnante forme aqueuse) et son sens du merveilleux, Mary et la petite sorcière évoque globalement le style Ghibli et même précisément quelques classiques maison. Mary sur son balai volant a quelque chose de Kiki la petite sorcière et l’école de magie d’Endor rappelle le Château dans le ciel. Le récit initiatique un peu prévisible (mais à l’enchantement communicatif) ne permet pas (encore) à Ponoc de se poser en alternative crédible à Ghibli où se prépare le prochain –et dernier ?- Miyazaki. On suivra néanmoins avec attention son évolution.

  25. Première
    par Gael Golhen

    C’est un prologue qui rappelle l’ouverture de Heat. La caméra balaie la ville et vient se concentrer sur un fourgon qui file à travers les rues de L.A. On suit le camion jusqu’au parking d’un magasin de doughnuts. Les gardes s’extirpent du fourgon, rentrent dans la boutique, en sortent les bras chargés, avant d’être cueillis par une armée de malfrats qui éviscèrent le camion blindé. Balles dum dum contre les pare-brises, douilles de M16 sur le trottoir, gros calibres qui déchirent la nuit et les gilets pare-balles…. C’est le premier sommet d’un film de deux heures vingt. Il y a dans le retentissement de ce braquage initial, dans ce moment de guerilla urbaine, tout ce qui va faire la force brutale du film : la violence, la puissance et le cinéma.

    Cowboy cinglé
    Criminal Squad (titre « français » de Den Of Thieves) raconte l’histoire d’un gang de braqueurs qui décide de s’attaquer à un projet de fou : la banque centrale américaine. Ils se retrouvent vite pistés par une escouade de flic conduite par Nick Flanagan, un homme encore plus dingue, plus coriace et plus violent que les malfrats qu’il traque. A ce moment là, vous vous dites surement : « rien de neuf depuis le Lloyd Hopkins de James Ellroy, les films de Michael Mann ou même la brigade de Vic Mackey ». Pas faux : good cops bad cops, brouillage des frontières (de la loi), perçage de coffres et filtres sulfureux… Le cocktail est classique, mais Christian Gudegast (scénariste de La Chute de Londres) le sert brûlant et corsé. Le montage est acéré, la ville de L.A. superbement filmée et cartographiée, et le film est ancré dans ses quartiers chauds avec un casting mélangeant stars, seconds couteaux et inconnus notoires, tous tranchants. C’est déjà un tour de force par les temps qui courent. Mais plus appréciable encore : le cinéaste (spécialiste des séries B qui tranchent) flirte avec le western. Il révèle un goût particulier pour l'héroïsme déchu, les justiciers fous et les fulgurances masos. Il y a aussi cette incroyable habileté à transférer dans un cadre urbain les grandes mythologies du genre : le premier braquage de fourgon ressemble à une attaque de diligence, les rixes ont des allures de bagarres de saloon... La skyline de Los Angeles prend même des airs de Monument Valley. Bizarrement, tous ces archétypes (du western comme du hardboiled avec les feds débiles, les gangstas belliqueux et les putes qui trahissent), aujourd’hui si érodés qu’on les supporte difficilement ailleurs que dans GTA, semblent s’être refait une santé de fer sous sa caméra. C’est peu de choses, mais à force d’évoluer dans une arène en ébullition, ses cowboys cinglés finissent par devenir un peu plus que des clichés balourds échappés d’un Hollywood révolu.

    Molosse
    Au milieu de cet univers rutilant et testostéroné, il y a surtout, plus brutal que le plus tough des tough guys, Gerard Butler. Le rustaud écossais continue de creuser son sillon de working class hero, ses personnages de blue collar qu’il porte ici jusqu’à l’hyperbole (le marcel blanc sous le cuir usé est d’une classe aveuglante). Cramé, barbu et avec l’épaisseur d’un buffet normand, sa violence est transfigurée. L’alcool transpire de sa peau tatouée, et ses yeux de dingue roulent dans tous les sens. Dans le genre, on n’avait pas vu ça depuis le Martin Riggs de Mel Gibson, et comme lui, il réussit à foutre la trouille dans des scènes mémorables (le dîner de yuppies est tétanisant). Butler utilise sa morphologie de molosse avec un appétit du geste et un sens de l'incarnation fascinants. Il multiplie les astuces d’acting (meilleur jeu de cigarette de l’année) pour choper la caméra et ne plus la lâcher. Son apparition fait souvent l'effet d'un coup de boule sur l'arête du nez. Pile comme le film. 

  26. Première
    par Christophe Narbonne

    Difficile de parler de cette expérience de cinéma radicale dont le récit et les personnages échappent aux stéréotypes. Essayons. Le héros, Emil, travaille dans une mine de calcaire avec son frère. Il est bizarre, Emil. Il mate une jeune voisine et regarde des VHS de cours de tir. Il vend aussi de l’alcool frelaté à ses collègues qu’il élabore à partir d’un produit chimique volé sur son lieu de travail. Le jour où un consommateur est empoisonné, ça tourne au vinaigre pour lui… Dit comme ça, on a l’impression que Winter Brothers déroule la mécanique narrative habituelle, à base de tension qui va crescendo. Ce n’est pas vraiment ça. Dès l’introduction, plongée claustro dans l’univers sombre des mineurs, éclairée à la lampe de leurs casques, où les repères spatiaux sont effacés, on comprend qu’on est face à une œuvre où l’atmosphère importe avant tout. La suite le confirme : des vignettes, entre burlesque et fulgurances de violence, instaurent un climat anxiogène, renforcé par une intrigue de moins en moins lisible qui épouse l’âme tourmentée d’Emil. Véritable œuvre de plasticien, Winter Brothers déroute et fascine en même temps. Vous êtes prévenus.

  27. Première
    par Alexandre Bernard

    Alex est d’origine chinoise né à Paris. A la mort de son frère, il tente de découvrir les causes de son décès et se retrouve malgré lui face à une culture qui n’est pas la sienne. Dans son premier film, François Yang nous plonge dans le quartier chinois de Paris, au cœur d’un drame familial poétique bouleversant, qui tient ses promesses jusqu’au bout. Entre secrets et tentations, ce long-métrage sonne juste et révèle au passage une culture et un mode de vie peu connus.

  28. Première
    par Christophe Narbonne

    Le cinéma iranien pourrait se résumer à ce titre : tout y est affaire de morale et d’arrangements avec la (sa) vérité. Dans le cas qui nous intéresse, un médecin s’interroge sur sa responsabilité dans la mort d’un enfant qu’il a percuté, avec ses parents, la veille au soir, sur la route. Sur le moment, le petit ne présente aucune contusion -ni confusion. Le médecin a préféré ne pas faire de constat (sa voiture n’était plus assurée) et donné de l’argent aux parents. Les résultats de l’autopsie innocentent le médecin : l’enfant, atteint de botulisme, était condamné. Mais l’accident n’aurait-il pas anticipé son destin tragique ? Vahid Jalilvand filme d’un côté la culpabilité grandissante du médecin, de l’autre, l’engrenage terrible dans lequel est aspiré la famille du défunt (le père aurait acheté à vil prix un poulet avarié, cause du botulisme, ce qui lui vaut la rancune tenace de sa femme et le précipite dans une vendetta personnelle). Mise en scène d’une angoisse existentielle bourgeoise vs peinture d’une terrible misère sociale. Vahid Jalilvand excelle sur les deux tableaux.

  29. Première
    par Edouard Orozco

    Comme un symbole. 10 ans après son lancement en grande pompe, avec le Iron Man de Jon Favreau, le Marvel Cinematic Universe (MCU pour les intimes) dédie pour la première fois un film à son super-héros noir, Black Panther. Un long-métrage attendu au tournant, encore plus que les récents Gardiens de la Galaxie 2 et Thor : Ragnarok, autant pour sa fonction pratique (une nouvelle pièce au puzzle du MCU avant Infinity War) que pour son aspect politique.

    Black Panther vs Black Panther
    Black Panther. Le terme est tellement chargé, tellement connoté, qu’on en oublierait presque que le personnage créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1966 est antérieur (de quelques mois) au Black Panther Party, ce mouvement révolutionnaire qui fut qualifié par le directeur du FBI J. Edgar Hoover de "plus grande menace pour la sécurité nationale".
    Une cohabitation qui gêna Marvel au point que le héros fut brièvement renommé Black Leopard pour éviter toute confusion. Interpellé par La Chose dans un numéro des 4 Fantastisques de 1972, La Panthère Noire expliquait elle-même son choix en prenant soin de ne froisser personne : "je ne condamne ni ne soutiens ceux qui ont pris ce nom, mais T’Challa suit ses propres lois".
    En 2018, fini les pudeurs de gazelle pour Marvel Studios. La lucrative branche de Disney fonce tête baissée dans la fierté noire et surfe carrément sur l’héritage controversé du patronyme. Les premiers visuels de la promo, démarrée un an plus tôt, affichaient déjà la couleur avec ces posters reprenant plus ou moins clairement les photos mythiques des Black Panther, comme le cliché de Huey P. Newton assis sur une chaise africaine, un fusil dans une main, une lance dans l’autre.  
    Tout cette imagerie est donc au cœur du film de Ryan Coogler. Sur la forme comme sur le fond, le réalisateur de Fruitvale Station et Creed est allé au bout de ses idées, du moins aussi loin qu’il pouvait le faire dans un film Marvel. Il nous dévoile un Wakanda sublime, et forcément un peu kitsch, ce pays fictif qui symbolise ce que l’Afrique aurait pu être sans le pillage de sa culture et de ses biens. Son secret pour ne pas avoir fini comme l’Egypte antique ? Cacher sa richesse (un gigantesque gisement de vibranium, le métal le plus solide du monde) et son avance technologique au reste du monde.

    Un grand méchant et des femmes fortes
    Suite au décès du roi T’Chaka, le Wakanda va toutefois devoir sortir de sa réserve et de sa petite routine. Son fils T’Challa (Chadwick Boseman) lui succède logiquement (et récupère au passage les pouvoirs de Black Panther), mais il va se retrouver confronté à un grand dilemme, incarné par l’acculturé Killmonger (magistral Michael B. Jordan), qui va bousculer l’ordre établi en faisant basculer le royaume dans sa "folie" vengeresse. Un Némésis sexy, terrifiant et ambigu, comme le MCU nous en a malheureusement trop peu servi. Et sans doute la grande réussite de ce Black Panther qui évite habilement de se vautrer dans le manichéisme. Avec en point d’orgue cet aveu de W’Kabi (Daniel Kaluuya), le responsable des frontières, qui voit d’un très mauvais œil l’arrivée de migrants africains au Wakanda
    Autour de ce duo de choc, Coogler a mis en place un casting impeccable, jusque dans les petits rôles (mention à Sterling K. Brown de This is Us). Et il fait la part belle aux femmes, en plaçant pas moins de quatre personnages féminins forts dans son ensemble : Lupita Nyong’o l’espionne et ex petite amie de T’Challa, Danai Gurira la boss des amazonesques forces spéciales du pays (les Dora Mijae), Angela Basset incroyablement classe en Reine-mère et la jeune Letitia Wright (vue dans l’épisode "Black Museum" de Black Mirror) bluffante dans son rôle de petite sœur et ingénieure en chef du Wakanda. Et il est savoureux de voir Martin Freeman et Andy Serkis jouer les utilités au milieu de cette distribution quasi 100% noire.
    Colonialisme, panafricanisme, déracinement de la diaspora noire, "black on black crime", appropriation culturelle : Coogler balaie toutes les questions, même celles qui dérangent (les noirs comme les blancs d’ailleurs). Un parti pris qui en rebutera certains, mais faire autrement aurait-il été recevable ? Black Panther est intrinsèquement une allégorie de la question noire, comme les X-Men portaient en eux un sous-texte défendant la communauté gay, mais il n’oublie pas d’aborder aussi des thèmes plus universels, comme le clanisme, la filiation et le poids de l’héritage, pour ne pas perdre complètement les autres spectateurs.
    S’il est moins époustouflant visuellement que d’autres longs métrages Marvel (malgré la jouissante scène du casino), Black Panther se rattrape sur le sens, à l’image de la séquence finale qui repose plus sur la psychologie des personnages que sur le spectaculaire de leur affrontement. Assumant aussi d’être nettement moins fun (en dehors de quelques blagues syndicales) que ses camarades, il se pose résolument comme un film de super-héros sombre et sérieux, mais aussi porteur d’espoir, assurant parfaitement la transition avec Avengers : Infinity War, qui est censé faire basculer le MCU à la fois dans la noirceur et une nouvelle ère. 

  30. Première
    par Perrine Quennesson

    Elle apparaît en gros plan sur une image issue d’un téléphone. Elle est un peu pixelisée mais on peut voir sa détresse. Phong, 20 ans, vient de quitter sa campagne vietnamienne pour rejoindre Hanoï afin d’entamer sa transformation. Depuis qu’elle est toute petite, Phong sait qu’elle est une fille mais la nature en a décidé autrement et elle souhaite désormais corriger le tir. Mais les hormones, le regard des autres, l’apprentissage de ce nouveau corps et de ses codes, c’est un peu lourd à porter pour cette jeune femme en devenir, pleine de vie et parfois un peu trop naïve pour son propre bien. Dans ce documentaire qui commence par « je » pour finir sur « elle », les réalisateurs Phuong Thao Tran et Swann Dubu-Mallet suivent une double métamorphose. D’abord celle d’un homme en femme. Le sujet est pertinent et passionnant, notamment quand on entend la réaction du père de Phong, âgé et ancien combattant communiste, qui voit sa fille comme une révolutionnaire. Mais il y au cours du film une mutation du regard. Au début du long métrage, les images sont tirées du journal intime de Phong qu'elle tourne avec son portable. Puis l'image s'améliore, les plans sont plus larges et posés, d'autres personnes la filment avec des caméras plus professionnelles. Le film quitte ainsi l'intimité spontanée du début pour devenir un témoignage public organisé. Et ce basculement du point de vue interroge : Phong, prise en main par une association qui l’a aidé dans sa démarche de transition et a voulu en faire l’héroïne de ce documentaire, est-elle encore réellement maîtresse de son parcours ?