1. Première
    par Thierry Chèze

    C’est un fait divers atroce qui a inspiré ce deuxième long métrage du chilien Fernando Guzzoni (le premier, Carne de pero, est resté inédit en France) : l’assassinat dans un jardin public de Santiago d’un jeune homosexuel par quatre meurtriers du même âge que lui, dont deux connaissaient bien la victime ! Un crime gratuit, que la police a longtemps cru lié au milieu néo-nazi, avant de découvrir la bien plus banale -et encore plus tragique- réalité. Venu du documentaire, Guzzoni ne se contente pas d’ici d’un banal film d’enquête mais prend le parti de raconter cette histoire du point de vue d’un des meurtriers, danseur dans un groupe à la façon des pop-stars coréennes, couchant aussi bien avec des filles et des garçons et rendant de fait les questionnements autour de ce lynchage bien plus complexe. Un ado au père absent, livré à lui-même et ayant peu à peu déserté l’école pour les virées entre potes. Guzzoni mène de front cette relation père-fils déconstruite et ce lien fragile entre ces amis soumis à une omerta bien difficile à respecter. Mais jamais de manière scolaire. Peuplé de silences qui en disent plus que mille mots, son récit sous tension permanente tient en haleine jusqu’au dernier plan, sans jamais charger le trait. On sent juste le cinéaste moins à l’aise avec la scène du tabassage meurtrier. Logique : ce n’est pas le geste mais ses causes et ses conséquences qui constituent le sujet de ce film fort.

  2. Première
    par Sophie Benamon

    Ne vous fiez pas à l’affiche, Le collier rouge n’est pas ce dont il a l’air : l’histoire d’une « amitié » entre un homme et un chien. Adapté du roman éponyme de Jean-Christophe Rufin, le film raconte le parcours d’un soldat pendant la première guerre mondiale sur le point d’être jugé pour un acte antipatriotique. Nicolas Duvauchelle est le héros insolent à la morgue frappée d’une gravité très touchante. Face à lui, François Cluzet est le militaire chargé de le juger. Nous sommes en 1919. Quatre ans de conflits ont transformé ces hommes. Si les deux comédiens sont parfaits, on peut regretter que l’adaptation trop sage de Jean Becker soit desservie par une langue empreintée et alourdie par des flashbacks. Toutefois, le propos sur le sens de l’héroïsme et du patriotisme offre une réflexion osée sur la guerre de 14-18.

  3. Première
    par Sylvestre Picard

    Il y a toujours la tentation de l'indulgence en voyant un film d'animation français : heureusement, ce Croc blanc-là veut faire pour de bon du cinéma d'animation pour grands enfants, en suivant assez bien la structure du roman de Jack London, mais en modifiant sa fin. Sans sacrifier à l'anthropomorphisme (les loups ne parlent pas) ni à l'humour facile (pas de sidekicks doublés par des stars comiques, pas de chansons). On lui pardonne alors aisément ses quelques défauts techniques -une certaine raideur dans le mouvement de la caméra et des humains- mais le design des personnages est racé ; et les passages dans le monde des loups, sans dialogues, sont très bien taillés.

  4. Première
    par Sophie Benamon

    Pour son premier film, l’ex professeur Matan Yair s’est intéressé à un sujet rarement abordé dans le très foisonnant cinéma israélien : les délaissés du système scolaire, ces ados issus des classes défavorisées, englués dans leurs problèmes de comportement qui finissent leur lycée sans avoir appris quoi que ce soit de l’école. Leur seule chance : intégrer une petite entreprise familiale. Asher est de ceux-là. Impulsif, presque illettré et plus porté à ouvrir sa gueule qu’un livre de classe, il canalise son énergie en aidant son père dans son business d’échafaudages. Son avenir est tout tracé. La rencontre avec un professeur de littérature va remettre en question ses certitudes. Pour autant, juste quand on pense que le film va devenir un de ces récits mettant en valeur les vertus de l’enseignant bienveillant, Matan Yair cueille le spectateur et fait basculer son héros dans une quête désespérée, une réflexion sur la perte et la frustration. On sent l’influence de Ken Loach ou des Frères Dardenne. Filmé et écrit dans une veine très réaliste, interprété brillamment par des non professionnels aux trajectoires très similaires à celles de leurs personnages, Les destinées d’Asher est un film qui vous prend aux tripes. Particulièrement dans les scènes qui dévoilent une relation père-fils plus complexe qu’il n’y paraît. Et l’échafaudage si méticuleusement fabriqué apparaît comme le synonyme d’une existence dont l’équilibre peut se rompre à la moindre erreur.

  5. Première
    par Alexandre Bernard

    L’humanité est une fois de plus menacée dans ce deuxième opus. Pour la sauver, Jake Pentecost (John Boyega) et une armée d’apprentis pilotes se lancent dans des combats tous spectaculaires, à l’aide de leurs super-robots badass. Le principe reste le même que celui du film réalisé par Guillermo del Toro en 2013. On retrouve avec plaisir Gipsy Danger (qui s’est refait une beauté pour l’occasion) ainsi que des petits nouveaux tous plus cool les uns que les autres, qui dévoilent de nouvelles armes et de nouveaux atouts. Plus lumineux et coloré, Pacific Rim Uprising demeure bourré de références à la pop culture : quand les Kaijus évoquent Godzilla, les Jaegers renvoient aux Megazord des Power Rangers des années 2000 et à Transformers. 

    Attention, spoilers à suivre 
    Le spectateur pourra s’étonner de la tournure prise par cette suite. Pour rappel, Pacific Rim (2013) se terminait avec la bombe explosant dans la Brèche, tuant de nombreux Kaijus. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils cherchent à se venger et envahissent la Terre, mais non. C’est finalement le Dr. Newton qui, devenu fou après avoir dérivé avec un Kaiju, va chercher à détruire le monde avec des monstres mi-Jaeger, mi-Kaiju. Si ce méchant est aussi inutile que Patrick Dempsey dans Transformers 3 et la fin un peu précipitée, le film, sans prétention, se laisse regarder pour ses séquences spectaculaires bien emballées par Steven S. DeKnight, réalisateur issu de la télévision (Smallville, Daredevil).
    Côté casting, John Boyega et Scott Eastwood sont convaincants. Ils se livrent à une rivalité bon enfant sans trop en faire. Les apprentis pilotes, eux, le sont moins et tendent vers le cliché des ados rebelles, prêts à tout pour se faire une place aux côtés des grands.

  6. Première
    par Christophe Narbonne

    Entre 2012 et 2015, Edouard Cuel (avec Gaël Breton) a filmé le parcours de son fils trisomique pour l’accès au travail auquel il avait normalement droit. Ce documentaire montre avec humilité les réticences du monde professionnel, pas encore mûr pour accueillir les handicapés, et les obstacles légaux et administratifs auxquels les deux hommes ont été confrontés. Il témoigne surtout de l’amour infini d’un père pour son fils, et réciproquement. Vous n’êtes pas prêt d’oublier la scène où le premier craque, réconforté par le second... Vincent et Gaël, deux vrais héros au quotidien.

  7. Première
    par Thomas Baurez

    En 1985 le président français permet aux anciens activistes d’extrême-gauche italiens des années de plomb, d’éviter une extradition vers leurs pays d’origines pour peu qu’ils aient exprimé leur désengagement vis-à-vis de la cause. Baptisée pompeusement « doctrine Mitterrand », celle-ci sera remise en cause en 2002 avec l’autorisation d’extradition de l’écrivain Cesare Battisti, depuis réfugié au Brésil. L’action d’Après la guerre se déroule entre l’Italie et la France cette même année, et tourne autour de la figure de l’ex-gauchiste Marco (Giuseppe Battiston) rattrapé par son passé sanglant. A la journaliste (Marilyne Canto) qui lui demande s’il nourrit des regrets, il répond sans ambages : « Chacun de nous a eu ses morts, comme dans toutes les guerres. » Tout ici, on s’en doute, est affaire de perspectives.  Lorsque le film regarde à travers les yeux fatigués et désespérés de Marco, c’est un monde clair-obscur qui s’offre à la caméra. L’obscurité permet aussi bien de se cacher physiquement que de mettre au chaud les contradictions de toute une vie faite de violence et de calme relatif. « La France nous a hébergé, nous a permis de changer de vie. Elle ne peut pas donner sa parole et revenir dessus 20 ans après ! » s’énerve Marco. De l’autre côté du miroir, il y a l’Italie où le meurtre d’un professeur d’Université ravive les tensions passées et menace la famille de Marco restée au pays. L’image évite cette fois les contrastes et déploie un hors champ plus vaste. Un petit appartement devient ainsi un lieu assiégé par des ennemis invisibles. Si le film un poil didactique d’Annarita Zambrano pèche par prudence historique (le sujet est très sensible en Italie), il a le mérite d’éviter la surenchère et de rester à hauteur de l’intime. Celles et ceux qui voudraient du Romanzo Criminale ne seront pas servis.

  8. Première
    par Thierry Chèze

    « Ne pas comprendre c’est la clé ». Cette phrase lancée dans le nouveau F.J. Ossang (Dharma guns) résume parfaitement le voyage cinématographique auquel ce dernier nous convie. Une balade pour laquelle il est recommandé de laisser tout esprit cartésien au vestiaire afin d’en savourer les tours et les détours. Au départ, se profile pourtant un film noir on ne peut plus classique. On y voit un homme tomber par hasard sur un paquet d’argent, s’en emparer avant de se faire courser par la bande cherchant à récupérer le magot. De cette bande, il deviendra l’otage puis le complice lorsqu’après un braquage raté, il embarque avec eux sur un cargo transportant une cargaison irradiée. Et c’est là que le film bascule. Que ce voyage vers un hypothétique Eldorado – dont le nom Nowhereland suffit à comprendre ce qu’ils vont y trouver - prend des chemins de traverse, à l’image de ces malfrats irradiés semblant avoir fait fi de toute logique. La narration classique s’effiloche et laisse la place à une atmosphère aussi anxiogène que fascinante. Avec ce sublime noir et blanc signé Simon Roca (le directeur de la photo de La fille du 14 juillet), on se croirait dans un Bob Morane revu et corrigé par l’expressionnisme allemand. Le résultat est parfois longuet, souvent intriguant, toujours surprenant. Comme le travail d’un chercheur en images et en récit dont ce film pourrait être le laboratoire. Artiste multiple (l’homme est aussi poète et chanteur), F.J. Ossang tourne peu – 5 longs métrages en 33 ans – mais marque à chaque fois nos pupilles.

  9. Première
    par Gérard Delorme

    A travers l'histoire vraie d'un déserteur de 19 ans qui, usurpant l'identité d'un officier pendant les quinze derniers jours de la guerre, enclenche une succession d'atrocités, The Captain raconte rien moins que le fonctionnement du nazisme. Même si le système a été conçu au départ par une minorité, il s'appuie bel et bien sur l'ensemble de la population qui, consciemment ou non, par peur ou par intérêt, applique une logique guerrière primitive, transmise par une chaîne de commandement implacable.
    Après des débuts comme mercenaire compétent aux Etats-Unis, Robert Schwentke (Flight Plan, Red) trouve enfin un sujet d'importance qu'il met en valeur avec des choix très judicieux ; un noir et blanc approprié à l'enjeu binaire (tuer ou être tué), une direction d'acteurs intense et non naturaliste, et une écriture précise qui évite la psychologie pour aller à l'essentiel. On regrette presque de ne pas en savoir plus sur certains personnages comme le suiveur Freytag ou l'opportuniste Kipinski, exemples de gens ordinaires qui, ayant échappé par miracle à la condition de victime, se comportent en bourreaux sans aucune arrière-pensée. Le film pousse l'absurde de la situation jusqu'aux limites de la décadence morale. En 2001, L'expérience avait traité la question de l'abus d'autorité sous l'angle de la fiction. En la situant dans un contexte réel, The captain aborde non seulement un sujet historique sensible, mais il interroge sur la façon dont ces mêmes mécanismes sont encore à l'oeuvre aujourd'hui.

  10. Première
    par Frédéric Foubert

    Alors que l’internationale cinéphile, prise dans les remous du mouvement #MeToo, s’interroge aujourd’hui plus que jamais sur le « male gaze » (ce « regard masculin » qui oriente et façonne les films depuis l’invention du septième art), Mektoub My Love arrive à point nommé pour rendre le débat un peu plus brûlant encore. A la Mostra de Venise déjà, en septembre dernier, on sentait les critiques anglo-saxons un peu gênés aux entournures par la façon dont le film regarde ses actrices (ses acteurs aussi, mais surtout ses actrices) sous toutes les coutures, amoureusement, frénétiquement, dans une sorte d’affolement érotomane débridé. Pas besoin de revoir des vieux Hitchcock, Truffaut ou Tarantino, pour s’interroger sur la façon dont les hommes filment les femmes, sur ce que les réalisateurs exigent, sur la part d’abandon et de pouvoir mêlés qui constitue le métier de comédien(ne) : Mektoub déboule pour résumer et circonscrire à lui tout seul le débat. Car le male gaze n’est pas seulement la manière du film, c’est aussi son sujet.

    ALTER EGO
    Le nouveau Kechiche raconte l’été désœuvré d’un jeune mec beau comme un Dieu, à Sète, en 1994. Il ne faut pas longtemps pour identifier Amin comme un alter-ego du réalisateur. C’est un garçon sensible et délicat, qui s’intéresse au cinéma et à la photo, passe des après-midi les volets fermés devant des films d’Alexandre Dovjenko. Il aime aussi regarder les filles bronzer sur la plage le jour et danser en boîte la nuit, observer ses cousins et ses potes les draguer, les vieux tontons libidineux les importuner, l’alcool couler à flots, les cœurs se briser, les mecs devenir fous de désir, et les filles en retour affirmer leur pouvoir, leur volupté, leur liberté. Amin désire aussi, mais il est toujours en retrait, discret, un peu vampire, sans doute puceau. Il préfère mater de loin, à travers un objectif. Il est le cinéaste embarqué à l’intérieur même du film, celui qui justifie que la caméra s’attarde aussi longuement (lourdement) sur les corps des filles. Le regard de Kechiche est insistant. Parfois limite. Mais c’est manifestement le prix à payer pour arriver à l’état de transe recherché, l’extase sensorielle obtenue à coups d’exagérations (la durée des scènes, la banalité quotidienne des dialogues, la redondance des situations, le défilé de fesses callipyges) et censé nous permettre d’accéder à une vérité supérieure, presque un état mystique. Au cœur du film, une longue séquence à la fois éreintante et superbe fonctionne comme un plaidoyer pro-domo, un discours de la méthode : Amin est déterminé à prendre en photo une brebis à l’instant où elle met bas. Comme Kechiche, l’apprenti artiste veut capter le moment précis du surgissement de la vie. Alors c’est long, dérangeant (regard face caméra de la brebis qui se demande ce qu’on fout là !) puis bouleversant (le soir tombe, l’agneau naît, on en pleurerait).

    APRÈS ADÈLE
    Débraillé, hirsute, interminable, sans épine dorsale autre que le temps qui s’écoule comme il s’écoule quand on a 18 ans et la vie devant soi, Mektoub my love ressemble à ces films que les grands cinéastes tournent après avoir signé un chef-d’œuvre officiel et reçu tous les honneurs, quand ils radicalisent leur démarche et deviennent les empereurs tout-puissant du système autarcique qu’ils ont bâti. C’est David Lynch tournant Inland Empire après Mulholland Drive, Wong Kar-wai 2046 après In the mood for love, ou Malick se lançant dans son cycle autobiographique à partir de The Tree of Life. Que faire après le triomphe de La Vie d’Adèle ? Kechiche décide de dégraisser, se débarrasse du filtre social qui aiguillait Adèle ou La Graine et le Mulet, de la rage politique qui propulsait Vénus Noire. La société est là, bien sûr, le monde aussi, Hafsia Herzi raconte un voyage en Tunisie, on comprend qu’on ne drague pas à Sète comme à Nice, qu’on ne fait pas la fête chez les prolos comme chez les bourgeois… Mais tout est réduit à sa plus simple expression, comme dans un geste pointilliste. Les premiers plans du film suffisent à définir un monde : deux citations (l’une du Coran, l’autre de Saint-Jean) célébrant la lumière, la mobylette d’un restaurant de couscous à l’arrière-plan, un couple qui baise bruyamment. On pourrait être chez Rohmer (les vacances d’été, le marivaudage adolescent) ou chez un épigone de Pialat (la force brute, la tentation picturale). Mais les manières chamaniques de Kechiche transcendent ici toute une tradition de récit d’apprentissage à la française pour aboutir à une matière abrasive, ardente, presque délirante dans sa célébration frénétique du sexe et de la vie. L’été est chaud, les filles sont belles, le soleil écrase tout. Et le cinéma de Kechiche est à poil, sublime.

  11. Première
    par Christophe Narbonne

    Julia Ducournau (Grave) nous confiait récemment qu’elle se reconnaissait dans le cinéma crossover anglais et sud-coréen, qui avait érigé le mélange des genres et la transgression en modèles esthétiques et narratifs. Elle aurait également pu citer le nouveau cinéma brésilien qui, sous l’impulsion de Kleber Mendonça Filho (Aquarius), tente de sortir les récits des carcans imposés par Hollywood et le grand cinéma d’auteur international. Avec Les Bonnes Manières, le duo Juliana Rojas et Marco Dutra pousse la logique de l’hybridité au maximum. On y passe du portrait existentiel à l’histoire d’amour, du mélodrame au film fantastique, du pamphlet social au questionnement sur la maternité, de l’ambiance de télé novela à celle de conte de fée, du dialogue réaliste à la berceuse poétique. Tout ça dans le même film ? Oui, et même dans deux, puisqu’à la faveur d’un twist central stupéfiant, l’action change de décor, de chronologie et de protagoniste principal. Ça y est, l’excitation monte ? Si vous ne savez rien des Bonnes manières (il faut, pour cela, être passé à côté de l’affiche, de la bande-annonce et des comptes rendus de festivals…), ne lisez pas la suite, elle pourrait vous gâcher sa découverte.

    Allégorique et subversif
    Clara, infirmière noire des quartiers pauvres, devient la bonne à tout faire d’Ana, bourgeoise blanche enceinte jusqu’aux dents qui habite seule un immense building. Ana fait des caprices et a parfois un air absent. Son teint de porcelaine prend des contours menaçants à la nuit tombée, surtout les soirs de pleine lune. La peur et le désir se confondent dans un élan donné par la mise en scène ellliptique qui cherche moins à impressionner qu’à épouser les émotions primaires des deux héroïnes rendues à leur condition animale. Plus de barrières sociales ni de tabous. Les Bonnes Manières est à la fois une allégorie politique, un conte subversif et une invitation à la rêverie qui prend une dimension mythologique dans la deuxième partie. Ce n’est pas pour rien que Rojas et Dutra citent les films de Jacques Tourneur et La nuit du chasseur à longueur d’interviews : la suggestion et la possibilité de l’horreur (toute relative) y sont bien plus puissantes que sa représentation.

  12. Première
    par Thomas Baurez

    Cédric Kahn a fait ses armes comme stagiaire sur le tournage de Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat. Il a donc vu le mysticisme à l’œuvre. Un mysticisme qui jusqu’ici semblait en jachère, même si ses deux derniers films, Une vie meilleure - sur le surendettement - et Vie sauvage   - sur une famille vivant en dehors des clous de la société capitaliste -  semblaient indiquer la voie d’un ailleurs souhaité. Le voilà ici sur les traces d’un jeune adulte - Thomas - qui essaie de combattre son addiction à la drogue en intégrant une communauté isolée dans la montagne avec la prière comme thérapie. Thomas, tête souvent baissée, va devoir donc apprendre à regarder en haut pour se dégager des contraintes terrestres. Autour de lui, ses condisciples lui parlent tels des prêtres en confession, prêts à se flageller plutôt que de sortir de leur gonds. Thomas, d’abord rétif, doit lui aussi devenir cet esprit Saint. Signe de cette fragilité à l’œuvre,  Cédric Kahn traduit l’accomplissement de cette conversion via une ellipse aussi brutale que mystérieuse. Thomas isolé en montagne cherche alors un signe de Dieu. Seul le cinéma peut le lui donner via ce point de montage. Kahn ne juge pas, sa caméra s’intéresse aux visages, à la façon dont la parole se synchronise ou non à la pensée profonde des êtres. Prier est une route possible pour trouver ce point d’équilibre. Mais Kahn n’est pas prosélyte. Ce n’est pas tant le message de Dieu et les rites qui soignent, que la façon dont Thomas va s’en servir pour se libérer. Passionnant.

  13. Première
    par Alexandre Bernard

    Léo retrouve son père 13 ans après l’avoir vu pour la dernière fois. Lorsqu’il emménage chez lui, à Paris, le jeune homme découvre que ce dernier cache un lourd secret. Prenez un scénario bancal parsemé d’histoires annexes pas nécessaires et non abouties (comme la relation entre Léo et sa patronne), une poignée d’apprentis comédiens (dont le niveau tutoierait celui d’acteurs de séries Z indiennes) et leurs personnages caricaturaux (directement inspirés du cas d’école "Marion Cotillard meurt dans TDKR"). Ajoutez à cela des dialogues aussi drôles qu’aberrants (comme cet échange entre deux flics sur la cigarette), ainsi que des défauts de cadrage et de son (où l’on a l’impression qu’une tempête souffle dans un appartement), vous obtenez Pas comme lui.

  14. Première
    par Gael Golhen

    En 2013, le studio Square Enix sortait un reboot de Tomb Raider qui cherchait à réinventer le jeu d’action en s’inspirant des codes du cinéma. En clair : importer le sens du rythme, de l’espace et de la violence des blockbusters pour réincarner une héroïne qui prenait la poussière. Le jeu était beau, brutal, terriblement stylé, et réussissait à greffer l’esprit viscéral des Die Hard dans un ride d’aventure somptueux. Cinq ans plus tard, retour à l’envoyeur : voilà donc le film inspiré du jeux vidéo inspiré des films tirés des jeux vidéos (vous suivez ?). Les fans en auront pour leur argent puisque les fétiches les plus importants sont là : la tempête et le naufrage du bateau, le saut dans le vide, la chute dans la rivière qui finit dans un avion échoué, le piolet rouge et Himiko… C’est d’ailleurs un problème, puisque le film se perd souvent dans cette tentative de coller au plus près du jeu. Les rebondissements s’accumulent sans dessiner d’histoire cohérente.

    Lara soft
    Mais il y a Lara, figure suppliciée qui encaisse (beaucoup) et rend les coups. Le design de l’héroïne a changé et elle se révèle plus « humaine » que dans la première saga cinéma. Moins sexualisée qu’Angelina Jolie, moins arc-boutée sur ses poses fitness, Alicia Vikander parvient à incarner cette icône de pixel par un regard fier ou des petits cris poussés pendant les combats. Autres temps, autres moeurs -on ne s’en plaindra pas. Mais même si Vikander sort son aiguille du jeu, le film reste le sous-produit d'un mythe qui continue de le dépasser.

  15. Première
    par Frédéric Foubert

    Comment être un cinéaste des seventies au XXIème siècle ? C’est la grande question du cinéma de Scott Cooper, qui poursuit dans Hostiles son œuvre de copiste appliqué, après avoir érigé un totem country à l’icône Jeff Bridges (Crazy Heart), remaké en sourdine Voyage au bout de l’enfer (Les Brasiers de la colère) et s’être essayé à la fresque mafieuse (Strictly Criminal, avec Johnny Depp en Willy Wonka du crime organisé). Récit du cheminement géographique et moral d’un ancien tueur d’Indiens (Christian Bale, très concentré) qui va peu à peu réviser son jugement sur les frontières entre sauvagerie et civilisation, le film réfléchit aux grandes figures du genre en les compilant : le capitaine de cavalerie Joseph Blocker fait autant écho à l’Ethan Edwards de La Prisonnière du Désert qu’au Jim Dunbar de Danse avec les loups.

    Forever young
    Mais, au-delà de la tentation fétichiste, Cooper entend surtout interroger la pertinence contemporaine du genre, à l’heure du politiquement correct et de l’intersectionnalité. Au fil de son voyage, Blocker constituera peu à peu une nouvelle communauté composée de femmes et d’Indiens, et se métamorphosera au fur et à mesure de la constitution de cette micro-société alternative. Un peu comme le Josey Wales de Clint Eastwood, oui. Où l’on réalise que les questionnements socio-politiques du western contre-culturel du Nouvel Hollywood étaient exactement les mêmes qu’aujourd’hui. Comment être un cinéaste des seventies au XXIème siècle ? En démontrant que le western est éternel, par exemple.

  16. Première
    par Michaël Patin

    Fascinante carrière que celle de Kiyoshi Kurosawa. Faite d’accélérations et de ralentissements, d’amour pour le cinéma de genre et de gestes d’auteur, d’obsessions interconnectées (la dislocation de la cellule familiale, l’influence des morts sur les vivants, le parasite comme métaphore de l’aliénation) et de flottements contagieux, de grands films à petite échelle (Tokyo Sonata, son chef d’œuvre de 2008) et de petits films à grand retentissement (Shokuzai, commande pour la télévision nippone). On le croyait installé dans une maturité poétique (Vers l’autre rive, 2015) ? Il renoue avec sa jeunesse dans un thriller pervers (Creepy, 2017). Présenté au dernier Festival de Cannes, Avant que nous disparaissions bénéficie, une fois encore, de cette capacité de réinvention. L’histoire, complexe, de ces extraterrestres prenant forme humaine pour voler (littéralement) nos concepts dès qu’on les énonce, engage le film sur la voie d’une comédie philosophique à combustion lente. Comme souvent chez Kurosawa, les codes du fantastique procèdent du glissement de nos perceptions, pour opérer une critique féroce (ici moins sombre que farceuse) de la société moderne. Mais à mesure que les enjeux se dévoilent, c’est le mélodrame qui revient à la charge et, avec lui, une émotion vive et simple, d’autant plus surprenante qu’elle éclot dans un environnement particulièrement instable. C’est le meilleur effet spécial du film, celui qui consolide son lien avec la filmographie du Japonais et signe sa singularité, entre fantaisie ébouriffée et romantisme de fin du monde.

  17. Première
    par Thierry Chèze

    Un homme que les circonstances de la vie conduisent à se confronter directement aux limites de sa morale qu’il peut ou non décider de franchir avec, dans l’ombre, la menace du retour du bâton… Les « héros » des deux longs métrages réalisés à ce jour par Dan Gilroy obéissent finalement à la même définition. D’un côté, dans Nightcall, Lou Bloom, ce journaliste qui déplace les cadavres sur les scènes de crime pour obtenir le scoop le plus vendeur sur les chaînes info. Et de l’autre, ce Roman J. Israel, avocat idéaliste et libéral soudain confronté à la réalité de la justice après la mort de son associé. Une sorte de Rain man qui parle cash dans un monde où le silence, l’hypocrisie et le mensonge sont rois. Un travailleur de l’ombre, le MP3 collé aux oreilles, qui en acceptant un autre poste va perdre pied en se confrontant au quotidien des prétoires et des visites en prison des présumés coupables. Jusqu’à être tenté de travestir la réalité pour qu’elle corresponde à ses idéaux. L’affaire Roman J. est donc un film à procès comme les aiment tant les Américains. Mais aussi et surtout le portrait assez bouleversant d’un homme dont l’éthique va se retrouver mise en lambeau par cet impitoyable système judiciaire outre- Atlantique. Un film politique donc souffrant certes de longueurs mais porté par une nouvelle interprétation « bigger than life » de Denzel Washington à l’aise comme un poisson dans l’eau au fil de ce chemin de croix de plus en plus anxiogène.

  18. Première
    par Gael Golhen

    C’est le genre d’abruti qu’on rencontre fréquemment. Un con triomphant, un frimeur à tendances néo-beauf. Dans Tout le monde debout, Franck Dubosc est Jocelyn, un homme d’affaires à qui tout réussi. Un égoïste aussi qui n’a qu’un but dans la vie : mater les filles et les séduire à n’importe quel prix. Sa mère vient de mourir et à la suite d’un quiproquo, il se met par exemple à draguer sa voisine en se faisant passer pour un handicapé en fauteuil roulant. Jusqu’au jour où celle-ci lui présente sa sœur, elle aussi handicapée. Fini de rire ? Pour son premier film en tant que réalisateur, Dubosc a choisi de mettre en scène son personnage de séducteur macho et gentiment ringard. Normal après tout : c’est ce qui lui a assuré ses meilleurs partitions (du loser d’Incognito au Patrick Chirac de la saga Camping) et le comique excelle vraiment dans le rôle de l’imbécile incandescent, du parvenu relou qui, comme les valets des comédies classiques, tire les ficelles avant de se faire rattraper par ses sentiments. Sens du timing, regard en coin et tête de victime parfaite… Dubosc a sublimé ce personnage d’idiot veule qui peuplait les comédies italiennes, sans filtre entre le cerveau (ou la bite) et la parole. Tout le monde debout reprend donc ce « héros », mais ne cherche jamais à l’habiller beau. L’acteur s’amuse avec lui, montre ses failles et son ridicule.

    Juste équilibre
    Et c’est sans doute ce qui fait la force de ce premier film : si Dubosc a longtemps utilisé ce personnage, c’est lorsqu’il a découvert
    qu’il était grotesque qu’il est devenu vraiment hilarant. Pas question de l’épargner ici : le comédien trouve l’équilibre juste, parvient à l’accabler sans le charger, et le rire nait d’une sincérité qui rend l’ensemble vraiment touchant. Si Tout le monde debout fonctionne c’est donc grâce à une certaine justesse et à une honnêteté. Vis à vis du personnage, des handicapés (jamais piétinés, ni traités avec pitié) mais également dans la réalisation. Dubosc assume ce film jusqu’au bout, jusque dans ses imperfections et ses maladresses. Le film est marrant, rythmé, réussit même à changer de ton avec finesse (on passe du comique trivial à la comédie romantique) mais c’est aussi plaisant de voir que le cinéaste laisse ici ou là des gags un peu lourds, une blague qui tombe à plat, un passage mal foutu, conservé parce qu’une vanne paraît sauver l’ensemble… Comme si ces scories étaient essentielles. Au fond, ce qui est joli dans toute cette histoire c’est que Franck Dubosc semble ne plus avoir peur du grotesque ou de ses erreurs. Vous avez dit libéré ?

  19. Première
    par Anouk Féral

    On avait laissé Nabil Ayouch sur une image : ses héroïnes assises face à l’Atlantique, leurs poitrines se soulevant d’espoir. C’était le dernier plan de Much Loved. C’est aussi celui de Razzia. Exit les prostituées soudées de Marrakech, place à cinq personnages que tout sépare, à l’exception – fondamentale – de leur propension à désirer, s’insurger et s’affranchir. Si l’un d’eux prend place dans les années 80 (un instituteur victime de l’arabisation forcée), les autres se débattent dans la Casablanca d’aujourd’hui. Entre le jeune homme de la médina qui se rêve en nouveau Freddie Mercury, le restaurateur Juif, l’ado coincée dans son statut de privilégiée et la femme (incarnée par Maryam Touzani, également co-scénariste du film) tiraillée entre émancipation et maternité, circule la même recherche goulue de liberté. Ayouch plante littéralement son film dans un Maroc post-printemps arabe et désormais ultra inflammable. Mais portraitiser le réel d’une société marocaine schizophrène et écartelée, rétive aux différences et soumise à de violentes disparités, n’empêche pas la patte vive et romanesque du cinéaste. Ce qui, chez lui, « fait cinéma », tient à sa croyance profonde que la fiction peut changer le monde à travers des héros à la quête insensée. Il investit ses personnages d’une dignité, d’une ferveur à lutter et d’une audace à rêver telles qu’ils en deviennent absolus. Leur poursuite du bonheur devient la nôtre. Et la volonté d’Ayouch d’inciter son pays à la résistance devient universelle.

  20. Première
    par Gael Golhen

    Comme toujours chez Pascal Laugier, moins vous en saurez, « mieux » vous vous porterez. On met ça entre guillemets parce que Ghostland est une expérience éprouvante, dans tous les sens du terme… Tout commence par un chromo rural à la Stephen King. Un enfant qui court dans les champs de maïs, un patelin américain, une maison abandonnée, et trois femmes qui sortent d’une buick et s’y engouffrent. La mère (Mylène Farmer fascinante) et ses deux ados vont y vivre leurs pires cauchemars, mais ça elles ne le savent pas encore. Nous non plus et, à partir de l’apparition d’un croquemitaine, tout ce qu’on pourrait révéler de l’intrigue de Ghostland n’est que fausses routes et diversions.

    Cinoche à l’ancienne
    On dira juste que le film est une claque, qu’il s’interroge constamment sur le rapport au réel, à l’écriture et à l’imaginaire (la plus jeune des filles est obsédée par Lovecraft et veut être écrivain, ce qu’elle devient), qu’il ménage son lot de scènes (vraiment) chocs et qu’il cache en son cœur un mélo familial déchirant qui amène à l’une des plus belles scènes vues récemment au cinéma. Il y a surtout dans ce film, une envie folle de faire un cinéma de genre à l’ancienne, libertaire, idéologique, fécond et farouchement « anti ». Depuis Martyrs, Laugier réalise des expériences qui cherchent à provoquer le vertige, fouillent les spirales inconscientes pour mieux se dérober à toute appréhension. On pourra reprocher au film ses (trop) nombreux twists, ses effets parfois faciles et son jusqu’au-boutisme, mais, agréable ou pas, Ghostland est un ride que le grand écran ne procure plus que trop rarement.

  21. Première
    par Christophe Narbonne

    Ça commence comme dans un film absurde de Kervern et Delépine. Jacques Blanchot apprend que sa femme le quitte parce qu’elle est allergique à lui. « Je suis atteinte de blanchoïte aigue », dit-elle en lui montrant le verdict du médecin et en se grattant le cou avec grâce –Vanessa Paradis fait ça merveilleusement bien. Jacques blanchit mais ne réagit pas. Il salue son fils sans cérémonie qui lui confesse avant son départ qu’il voudrait un chien. Direction l’animalerie où Jacques achète un chihuahua qui “ressemble à Hitler” et se fait écraser peu après. Cette première partie pince-sans-rire est hilarante, merveilleusement découpée et incarnée avec une placidité digne d’Harry Langdon par un Vincent Macaigne qui vise à l’effacement. C’est précisément l’objet de cette comédie kafkaïenne inversée où l’humain qu’est le héros, foncièrement soumis et bon, va progressivement accepter l’idée de devenir un chien puisque c’est le seul moyen pour lui d’exister aux yeux des autres. Problème : il tombe sur un dresseur misanthrope (Bouli Lanners, extraordinairement inquiétant) qui va en faire son souffre-douleur. Dans cette deuxième partie sado-maso, Benchetrit pousse les curseurs du malaise au maximum, sous couvert de posture punk un peu infantile (haha on va choquer le bourgeois !) qu’on lui reproche souvent. Pour une fois, néanmoins, son nihilisme forcené n’a pas le dernier mot. Jacques le toutou aurait-il eu raison de sa vision désenchantée de la nature humaine ?

  22. Première
    par Damien Leblanc

    Récit de la rencontre entre deux lycéens (l’un adolescent rebelle envoyé vivre chez son père qu’il n’a pas vu depuis des années, l’autre garçon d’origine mapuche harcelé par ses camarades de classe), ce premier film de la trentenaire Claudia Huaiquimilla prend place dans un Sud du Chili rarement représenté, où terres ancestrales et forêts indigènes sont dévastées par l’industrie de la cellulose. Dressant un parallèle entre la rage d’une jeunesse incomprise et la colère d’une population amérindienne qui lutte pour la défense de son territoire, la réalisatrice livre un regard sans concessions sur la violence sociale exercée par le gouvernement chilien. Et si la mise en scène use parfois de symboliques très appuyées, ce pamphlet filmique sait transmettre une indignation teintée d’espoir.

  23. Première
    par Damien Leblanc

    Après Au bord du monde, où il donnait la parole aux sans-abri qui peuplent le Paris nocturne, Claus Drexel est parti à la rencontre des habitants de Seligman, petite ville d’Arizona traversée par la route 66, au moment où l’Amérique s’apprêtait à élire Donald Trump. En écoutant attentivement ces citoyens ordinaires que la caméra ancre au cœur de paysages mythiques, le cinéaste dresse le fascinant portrait de rednecks cernés par la désertification et la peur du déclassement. À l’aide de grands angles virtuoses, d’authentiques personnages de western prennent ainsi vie sous nos yeux : un jeune chauffeur qui ingurgite des bières plus vite que son ombre, une mamie armée jusqu’aux dents qui a connu plusieurs guerres… Leurs témoignages endurcis mais sincères rendent intelligibles des idées qui semblaient stéréotypées au premier abord ; convaincus que les armes à feu permettent de se protéger les uns les autres plutôt que d’accentuer la violence, ces électeurs ont logiquement été sensibles au retour de la grandeur américaine vantée par Trump. Et si l’on entend régulièrement la voix des deux candidats, Donald Trump et Hillary Clinton, leur visage n’apparaît jamais, habile manière de faire du peuple du Far West le vrai héros du film. America évite donc soigneusement de juger ses personnages et préfère retranscrire la nostalgie d’une époque révolue. Car ces montagnes Rocheuses aux allures éternelles ne pourront plus ignorer longtemps les mutations climatiques et politiques à venir. C’est cette vulnérabilité face aux assauts du temps que saisit magistralement Claus Drexel dans ce bout d’Amérique qui devient le temps de 82 minutes le centre de toutes nos préoccupations.

  24. Première
    par Thierry Chèze

    C’est l’histoire d’une rencontre entre deux solitudes, deux âmes perdues dans Tbilissi : une prostituée qui sort de prison et un réfugié nigérien qui se retrouve en Géorgie alors qu’il souhaitait aller à Georgia aux Etats-Unis, marginal parmi les marginaux à cause de sa couleur de peau. À travers leur histoire d’amour aux multiples obstacles, Elene Naveriani signe le portrait implacable de son pays natal où violence, indifférence et féminicides règnent en maître. Drop of sun pourrait être glaçant jusqu’à l’insoutenable mais la réalisatrice évite cet écueil par le parti pris réussi à l’image d’un noir et blanc aussi crépusculaire que mélancolique et le refus de tout misérabilisme facile. Quitte parfois cependant à créer une distance dommageable avec le spectateur.

  25. Première
    par Gérard Delorme

    Vous connaissez peut-être déjà sans le savoir l'île d'Hashima pour l'avoir aperçue dans Skyfall ou visitée en photos sur un de ces pièges à clics du genre "dix lieux abandonnés qui vous donneront la chair de poule". Sur une superficie d'à peine plus de 6 hectares, l'îlôt est couvert de bâtiments en ruines dont l'extrême concentration témoigne de l'activité qui y régnait. Hashima a été acquise à la fin du XIXème siècle par la compagnie Mitsubishi qui voulait exploiter sa mine de charbon. Au fil du temps, une ville y a été construite pour loger les mineurs et les administrateurs. A une époque, plus de 5000 habitants y ont vécu, ce qui en faisait un des endroits les plus densément peuplés du monde, jusqu'à son abandon total en1975. Aujourd'hui, l'aspect particulièrement sinistre de cette île fantôme prend tout son sens lorsqu'on sait que pendant la guerre, les Japonais y ont fait travailler de force des milliers de Coréens dans des conditions inhumaines. 

    Patauger dans la boue
    C'est leur histoire que raconte The Battleship Island, mais avec une dimension politique qui l'élève au-dessus de la simple reconstitution. S'il y a un peu de La grande évasiondans le film, il y a aussi beaucoup du Pont de la rivière Kwai, explicitement cité à l'occasion d'un gros plan sur les chaussures des prisonniers pataugeant dans la boue à leur arrivée au camp de concentration. On retrouve la même exploitation illégale d'êtres humains pour contribuer à l'effort de guerre japonais. Ici, ce sont des civils coréens qui pensaient avoir signé pour un emploi au Japon. En réalité, les hommes et les jeunes garçons sont envoyés dans la mine de charbon, tandis que les femmes sont réduites en esclavage sexuel. Le film évoque la révolte et la tentative d'évasion d'un nouveau contingent de travailleurs forcés, à travers le point de vue d'un musicien d'hôtel qui survit comme il peut tout en cherchant à protéger sa fille préado. Autour de lui, un gangster coréen, une proverbiale pute au grand coeur, un résistant infiltré, quelques collabos fourbes, sans oublier les Japonais cruels. Chacun est précisément défini, et permet de développer des fils narratifs secondaires qui ne détournent jamais l'attention de la direction générale, parfaitement maîtrisée.

    Molotov
    L'opulence de la production impressionne, depuis les scènes musicales qui ouvrent le film dans le décor d'un hôtel de luxe, jusqu'aux monstrueuses batailles rangées, orchestrées comme un équivalent visuel de heavy metal. Lorsqu'il décrit le chaos, le réalisateur Ryoo Seung-wan le fait avec la précision de Spielberg, mais il y ajoute une dose de brutalité renversante, comme à l'intérieur de la mine de charbon où des wagons remplis de minerai dévalent la pente, quittent les rails, percutent les parois et broient les corps.  Un sommet de délire est atteint lorsque les insurgés attaquent les soldats japonais à coups de dynamite et de cocktails molotov dans un déluge de poutres métalliques, alors que résonne en fond musical Ectasy of gold d'Ennio Morricone! L'emprunt n'est pas si incongru, d'autant que Le bon, la brute et le truand a déjà été cité lors d'une séquence chargée d'ironie où les musiciens doivent jouer un air gai tandis que leurs compatriotes sont brutalisés à côté. Récemment, le Japon a demandé la classification de l'île d'Hashima au patrimoine mondial. L'Unesco le lui a accordé, à condition que des mesures soient prises pour perpétuer le souvenir des victimes, mais jusqu'à présent, l'office du tourisme japonais n'a jamais rien entrepris dans ce sens. The Battleship Island semble vouloir rectifier à sa façon : depuis sa sortie, il a été vu par plus de 6 millions de Coréens, et il n'a pas fini de répandre son message dans le monde.

  26. Première
    par Eric Vernay

    Margaux (Agathe Bonitzer), 20 ans, rencontre Margaux (Sandrine Kiberlain), sa version quadra d’elle-même, qui passe son temps à lui spoiler les futurs épisodes de sa vie avec un naturel désarmant. Sophie Fillières s'amuse de ce pitch de comédie fantastique à la "Peggy Sue s’est mariée" mâtiné de Hong Sang Soo, dans un premier mouvement plein d’allant : dès lors qu’on adhère à la langue anti-naturaliste de la réalisatrice, on tombe rapidement sous le charme de ce ping pong spatio-temporel à la fois très concret et loufoque, véloce, carburant aux syncopes ludiques et autres contre-temps comiques par le biais d’un montage alterné. Hélas, ce bel élan décalé s’essouffle, pour se lover ensuite dans la dialectique plus conventionnelle de la comédie du remariage et du triangle amoureux. Ça reste plaisant à regarder et intelligemment dialogué, mais plus ronronnant dans la mise en scène : les jeux de correspondances et de symétrie sur les couleurs, qui évoluent à mesure que les deux héroïnes se confondent ou reprennent leur place, peinent à redynamiser visuellement un récit émoussé. Restent de beaux numéros d'acteurs (Poupaud, pimpant en playboy entre deux âges - littéralement, puisqu'il hésite entre les deux "versions" de Margaux) et surtout d’actrices : face à la grâcieuse Bonitzer, Kiberlain nous gratifie de quelques désopilantes saillies burlesques. Il faut la voir « danser » impassiblement dans une soirée de jeunes ou ranger un paquet de petits pois congelés à coups de pioche.

  27. Première
    par Christophe Narbonne

    L’écrivain suisse, Jacques Chessex, se souvient d’un événement douloureux dont il a tiré un livre qui lui vaut des critiques virulentes : en 1942, un groupe de nationalistes helvètes décide de tuer un Juif pour l’exemple et par admiration pour Hitler. Le dispositif du film est étrange. Les flashbacks sont filmés comme si l’action était contemporaine, façon scolaire pour Jacob Berger de dire que le drame en question pourrait se répéter de nos jours -dans la réalité, Chessex a succombé à une crise cardiaque en pleine conférence de presse houleuse. Difficile de s’habituer à ce parti pris qui tient continuellement à distance le spectateur. Le sujet méritait sans doute mieux.

  28. Première
    par Eric Vernay

    Un coin enneigé du Japon, un garçonnet qui ne voit jamais son père (ce dernier, poissonnier, part aux aurores et revient quand son fils dort) décide un jour de faire l'école buissonnière pour lui apporter un dessin. A partir de cette idée toute simple, le tandem Manivel-Igarashi brode un film d’errance à hauteur d’enfant, héritier du Petit Fugitif et des Quatre cent coups. C'est très minimaliste : absence de dialogue, plans fixes, intrigue épurée au maximum. Le temps se dilate, parait parfois un peu long. Mais, pour peu qu’on accepte ce rythme, s’offre alors à nous une micro-odyssée stimulante, sensitive, truffée d’astuces de mise en scène (flashback intégré au récit, ellipses visuelles et sonores pour tenir le pari du zéro mot audible pendant 1h18), à la fois cocasse et mélancolique.

  29. Première
    par Elodie Bardinet

    Grand gagnant de l'Oscar du meilleur documentaire il y a quelques jours, Icare est visible sur Netflix, et il est absolument fascinant. Aux antipodes de sa comédie romantique indépendante, Jewtopia, sortie en 2014, Bryan Fogel s'intéresse ici au dopage. Interloqué par les succès dingues, puis la chute, de Lance Armstrong, cet Américain passionné par le cyclisme se demande jusqu'à quel point il serait facile de se doper avant de participer à une course reconnue sans se faire attraper. Il décide alors de servir de cobaye au cours de La Haute Route, une compétition officielle exigeante. Ayant fait 13e lors d'une première course, il accepte de suivre un programme de dopage de plusieurs mois en espérant faire mieux lors de l'édition de 2014. C'est ainsi qu'il entre en contact avec Grigory Rodchenkov, l'homme à la tête de la fédération anti-dopage de Russie, un beau parleur qui aime la vodka et les chiens et s'avère rapidement être un "docteur dopeur" prenant son "vrai" travail très au sérieux : il est prêt à prendre l'avion jusqu'aux Etats-Unis pour recueillir des échantillons d'urine de son nouveau champion, afin de les étudier dans ses propres labos.

    Du docu empirique au thriller politique
    Après cette introduction un peu "gadget", où le documentariste se pose en personnage principal de son film en enchaînant les piqûres censées booster ses capacités (au cours de séquences "choc", certes, mais qui n'auront finalement pas d'impact sur l'histoire), son "coach" haut en couleur se retrouve d'un seul coup propulsé au coeur du docu. Le "twist" ? Une enquête allemande dénonçant l'existence d'un dopage d’État en Russie révèle que celui-ci a été chapeauté par un médecin chargé de généraliser le protocole (Grigory, donc). Lorsque le scandale éclate, Rodchenkov prend peur. Craignant pour sa vie, il quitte sa femme et ses proches pour les Etats-Unis et rejoint son cobaye américain, suivant ainsi le chemin inverse d'Edward Snowden, caché en Russie pour ne pas risquer d'être éliminé dans son pays d'origine. Grigory accepte alors de témoigner contre ses patrons, Vladimir Poutine en tête. C'est là que le documentaire se transforme en véritable thriller politique, avec ses appels paniqués, ses employés assassinés et son "héros" parano étant obligé de se cacher.

    Si le message politique est parfois un peu trop appuyé (les lectures de 1984, de George Orwell, les "étapes" à suivre), ce mélange de genres et d'intrigues plus folles les unes que les autres (la Russie qui perd son autorisation de participer aux Jeux Olympiques de Rio avant de la "regagner") font d'Icare un film édifiant.

  30. Première
    par François Léger

    Avant toute chose, revenons un instant aux origines : en 2003, Tommy Wiseau sort The Room, nanar involontaire dont il est à la fois le réalisateur, le producteur, le scénariste et l’acteur principal. L’histoire, qui dévie la plupart du temps sans prévenir, suit le personnage de Johnny, dont la fiancée Lisa le trompe avec son meilleur ami Mark (Greg Sestero). Un film semi-autobiographique doté de moyens luxueux (on parle d’un budget de six millions de dollars, financé par le cinéaste) et sorti à l’époque dans une seule salle, à laquelle Wiseau a donné de l’argent pour rester à l’affiche deux semaines, afin d’être éligible aux Oscars. Devenu avec le temps un objet culte, le « Citizen Kane des mauvais films » est encore régulièrement projeté en séances de minuit un peu partout dans le monde. Des coulisses folles du tournage et de sa rencontre avec le drôle d’oiseau Wiseau dans un cours de théâtre, Greg Sestero a tiré un livre, The Disaster Artist, aujourd'hui adapté au cinéma par James Franco.

    Machine à broyer
    Cheveux longs noir corbeau, accent indéfinissable des pays de l’Est à couper au couteau, rire forcé, ego surdimensionné, oeil droit fatigué : Franco a absorbé l’essence même de Tommy Wiseau pour en devenir le double parfait. Sa performance, assez prodigieuse, propulse le récit d’une course à la réussite et d’une amitié étrange avec Sestero (Dave Franco, sourire ravageur mais en sous-régime). Les deux aspirants comédiens, obsédés par le mythe de James Dean, emménagent à Los Angeles pour courir les castings et tenter de percer dans cette grande machine à broyer. Après plusieurs mois à se faire refouler de tout ce que Hollywood compte d’agences, Tommy prend les choses en main et décide d’écrire son propre film, offrant à Greg le second rôle principal.

    Frankenstein du cinéma
    Alors que tout dans The Disaster Artist poussait à la confusion entre la vie de Wiseau et Sestero, leurs doubles de fiction et le film dans le film, James Franco réalisateur peine à utiliser cette matière méta au-delà du simple clin d’oeil. La faute à une intrigue peut-être trop touffue (ce qui n’empêche pas les moments de creux), entièrement articulée autour de la figure toute-puissante de Wiseau. Finalement plus intéressé par le personnage que par le folklore autour de The Room, Franco dresse le portrait d’un homme qui cultive ses origines mystérieuses (personne ne sait vraiment où il est né, ni d’où vient sa fortune), un self made man persuadé d’être un artiste au talent si hors-norme qu’il doit s’émanciper du carcan hollywoodien. Wiseau est envisagé sous l’angle du monstre attachant, une créature de Frankenstein du cinéma, vampirisé par ce personnage qu’il a lui-même inventé. Tyran de poche sur le tournage, totalement dépassé par les événements, il n’est pas plus réalisateur qu’acteur. Cela donne souvent des choses hilarantes : incapable de se souvenir de ses propres lignes de dialogue dans sa première scène, il s’y reprend à soixante-dix fois pour lâcher trois phrases devenues légendaires chez les amateurs de cinéma Z (« I did not hit her. I did naaat - Oh hi, Mark »). Mais une fois le personnage installé, on se moque finalement assez peu de Wiseau dans The Disaster Artist. Car le film prend à mi-parcours la forme d’un La La Land chez les losers, une ode aux rêveurs du cinéma, même bancal, même mauvais. C’est dans cette vision romantique du perdant jusqu’au-boutiste que le film touche du doigt son vrai sujet, trop longtemps planqué sous un masque rigolard. À l’inverse de Tommy Wiseau, qui lorsqu’il prend conscience que The Room n’est pas le drame qu’il espérait, le transforme rétrospectivement en comédie. The Disaster Artist parvient à être les deux à la fois.